Essais

Vers l’abolition de la prostitution

Modele nordique

 

« Partout dans le monde, depuis le 19e siècle, les mouvements féministes revendiquent l’abolition de la prostitution. Cette exigence s’inscrit dans le prolongement logique de la campagne contre l’esclavage (…), qui était fondée sur la conviction qu’aucun être humain ne devait être réduit à l’état de marchandise. » Voici ce qu’écrivent Trine Rogg Korsvik et Ane Stø en introduction de Elles ont fait reculer l’industrie du sexe, un essai consacré à la lutte contre la prostitution et à ses succès dans les pays nordiques.

On se souvient que 343 « salauds », comme ils s’étaient eux-mêmes désignés (dans le prolongement, selon eux, du manifeste des « 343 salopes » en faveur de l’avortement de 1971) avaient, à la fin de l’année 2013, déclaré leur hostilité à la pénalisation des clients de la prostitution. Quelle atteinte à la liberté ce serait, en effet, s’il n’était plus permis de se payer une pute lorsque l’envie vous en prend… ! Et le Parlement a récemment rejeté le projet de loi. La Suède pénalise pourtant avec un certain succès les clients de la prostitution, imitée aujourd’hui par l’Islande et la Norvège. Il convient en effet de savoir si le trafic d’être humain, ce qu’est la plupart du temps la prostitution, est compatible ou non avec la démocratie. Nous ne le pensons pas et c’est pourquoi nous recommandons la lecture de ce livre, au ton parfois, peut-être, trop « règlement de comptes » (entre les instances gouvernementales et les groupes féministes), mais qui permet de mettre en avant les bases d’un débat indispensable et, espérons-le, d’une future avancée de la loi.

 

* Trine Rogg Korsvik et Ane Stø (dir.), Elles ont fait reculer l’industrie du sexe (le modèle nordique), trad. de l’ang. Martin Dufresne, Syllepse, 2015

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Il faut lire les Lettres du Nord

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On connait Régis Boyer pour ses innombrables traductions, notamment du norvégien et de l’islandais, ses travaux sur la mythologie nordique et ceux sur les Vikings. Dans Pourquoi faut-il lire les Lettres du Nord ? (Les Belles lettres, 2013), l’ex-professeur de langues, littératures et civilisations scandinaves à l’Université de Paris-IV-Sorbonne nous offre un beau plaidoyer pour la découverte d’un domaine littéraire immensément riche et jamais à cours de jolies surprises. Il y a les grands noms, bien sûr, que Régis Boyer aime à recenser, les Snorri Sturluson, Henrik Ibsen, August Strindberg, Knut Hamsun, et il y a les auteurs plus récents, Jon Fosse ou Lars Lorén et tant d’autres. S’il se montre sceptique quant au succès du genre policier nordique, il rappelle cependant, et fort justement, son lien avec les sagas islandaises ou nordiques. « N’oubliez pas que nous sommes ici au paradis des contes – après tout (…) le plus grand écrivain scandinave s’appelle Andersen, mais il y a des émules comme le Finlandais écrivant en suédois Z. Topelius ou, plutôt directement pour les enfants, la Suédoise Astrid Lindgren. » Les histoires, les cultures et, finalement, les mentalités diffèrent entre les « gens du Nord » et ceux d’ici, souligne Régis Boyer, mais nous avons beaucoup à apprendre d’eux, eux qui ont toujours passionnément puisé dans la culture occidentale. Livre court et néanmoins bourré d’érudition, Pourquoi faut-il lire les Lettres du Nord ? constitue une excellente introduction à la littérature de pays trop souvent donnés, à tort, pour sombres ou tristes.

Littérature scandinave et identités européennes

Litterature scandinave

Ce sont des cours que Karl Ejby Poulsen nous donne à lire dans ce livre, Littérature scandinave et identités européennes. Des cours, grâce auxquels l’ex- professeur de littérature scandinave à l’Université de Paris IV – Sorbonne nous montre l’ancienneté des Lettres nordiques et leur inscription dans la littérature anglaise, germanique ou française de leur époque. Convoquant, outre les folkeviser du Moyen Âge scandinave, les noms prestigieux de Ludwig Holberg, Søren Kierkegaard, Steen Steensen Blicher, Edith Södergran, Hans Christian Andersen, August Strindberg, Georg Brandes, Henrik Ibsen, Camilla Collett, Bjørnstierne Bjørnson, Carl Jonas Love Almqvist ou encore Henrik Wergeland (liste non exhaustive), Karl Poulsen nous montre pourquoi tous ces auteurs furent, de leur vivant, de véritables précurseurs, tant par leur style que, souvent, par leurs idées, et pourquoi, également, ils demeurent importants. Si la lecture de cet ouvrage manque, selon nous, un peu d’unité, il n’en est pas moins indispensable pour appréhender les bases de la littérature nordique et découvrir plus longuement ses courants et ses grands auteurs.

 

* Karl Ejby Poulsen, Littérature scandinave et identités européennes (préf. Janine Poulsen, Sylvains Briens et Jean-François Battail), Orizons (Universités/Comparaisons), 2015

Les Littératures scandinaves

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D’érudition, Régis Boyer n’en manque pas. On ne l’ignorait certes pas, tant est conséquente sa bibliographie, mais avec Les Littératures scandinaves, troisième volume d’une « trilogie d’études scandinaves » (avec Mythes et religions scandinaves en 2012 et Histoires nordiques centrées sur les Vikings et l’Islande en 2013), il semble arpenter des domaines immenses dont le mot littérature ne serait que l’une des incidences, la plus tangible mais pas forcément toujours la plus évidente. Et Régis Boyer, grand laudateur de la culture nordique, entend ici avant tout remettre les pendules à l’heure. Des idées reçues circulent à propos de cet univers boréal qui a toujours fasciné notre monde occidental et continue de le faire, beaucoup sont erronées, voire totalement fausses. Il est bien que l’érudition soit ainsi quelquefois au service de la vérité. Ses « études littéraires », dont quelques-unes ont été précédemment publiées en revues, vont s’exercer en direction du « domaine ancien » (principalement l’Islande et ses sagas, son dada) ; le « domaine moderne » s’ouvre au Danemark (Georg Brandes, Karen Blixen), à la Norvège (Knut Hamsun, bien sûr, dont on ne cessera jamais de dire autant de mal, et pour cause, que de bien) ; et la Suède (Birgitta Trotzig, Stig Dagerman) : bref, Régis Boyer est fidèle à lui-même et aux auteurs qu’il célèbre depuis longtemps. Ajoutons que des « études de linguistique » terminent ce gros volume (« Pour présenter les langues scandinaves », « Des difficultés à rendre le vieux norois en français », etc.) et que des chapitres sont rédigés en anglais. Nombre d’idées reçues, à propos du Nord, donc, sauf une, déclare dès l’introduction Régis Boyer : « …Le fait est que la lumière qui sourd des grandes œuvres littéraires (et artistiques) du Nord est souvent noire et que l’on ne voit pas toujours, à première vue, pourquoi, tant s’en faut. » Si certains articles nous semblent quelque peu abscons (sur la poésie scaldique, par exemple), l’ensemble, éclectique et didactique au possible, bien qu’en partie déjà lu ici ou là auparavant, est extrêmement réjouissant.

 

* Régis Boyer, Les Littératures scandinaves, Riveneuve, 2016