Romans policiers

Le Lagon noir

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La présence de forces américaines sur le territoire national a toujours été un sujet de discorde pour les Islandais. Arnaldur Indridason revient une nouvelle fois dessus dans son dernier roman, Le Lagon noir. Le précédent, Opération Napoléon traitait déjà, rappelons-le, de cette présence militaire décriée. Le Lagon noir commence par la découverte, en 1979, dans un lagon près de Reykjavík, d’un corps dont les membres sont brisés comme s’il avait été victime d’une terrible chute. Erlendur, lui, n’est « à la Criminelle que depuis deux ans et continue à se familiariser avec ses collègues et leurs méthodes de travail. (…) Fatigué de ses patrouilles en ville, il s’était décidé à contacter Marion. » Marion Briem, qui travaille avec lui et se trouve, en quelque sorte, être son mentor. Erlendur n’est pas un pasteur, comme le lui reproche gentiment Marion, mais déjà il en possède la posture et le lecteur qui connaît les autres volumes (La Cité des Jarres, La Femme en vert, La Voix, etc.), les suivants dans l’ordre chronologique, ne s’en étonnera pas. Il avait débuté sa carrière en enquêtant sur le meurtre, précocement classé, d’un clochard. Ici, sa conviction se fait rapidement. Un lien existe entre la base américaine de Keflavik, à peu de distance du lagon, et l’homme retrouvé mort. En compagnie de sa chef Marion Briem, Erlendur enquête, sans prononcer un mot de trop, sans révéler grand-chose de ses sentiments, sinon qu’il est « contre l’armée », ce qui, pour un inspecteur de police n’est pas si courant même en Islande et même en tenant compte des forces militaires américaines. En parallèle, il cherche aussi à comprendre pourquoi une jeune fille a disparu vingt-cinq ans plus tôt à peu de distance de là. Les deux enquêtes se rejoindront-elles ? Au meilleur de sa forme littéraire, Arnaldur Indridason parvient encore une fois à captiver son lecteur et à lui faire comprendre la complexité de la société islandaise.

 

* Arnaldur Indridason, Le Lagon noir (Kamp Knox, 2014), trad. Éric Boury, Métailié (Noir), 2016

Les Nuits de Reykjavík

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Les romans de Arnaldur Indridason ne se ressemblent jamais, sinon par le fait qu’ils surprennent toujours leurs lecteurs. Classés dans le rayon « romans policiers », ils n’appartiennent, finalement, que de loin à ce genre : l’Histoire occupe, dans chacun d’entre eux, une place importante, elle explique le comportement des uns et des autres aujourd’hui. Les Nuits de Reykjavík n’échappe pas à cette règle. On fait connaissance ici avec Erlendur, vingt-huit ans, qui a réussi le concours de l’école de police et se trouve affecté dans une brigade de proximité de la capitale islandaise en compagnie de deux collègues peu motivés. On apprend beaucoup de choses sur ce personnage central de l’œuvre de Indridason. D’abord, sa liaison avec Halldora, qui se prépare à travailler dans un central téléphonique et qui lui annonce bientôt être enceinte et souhaiter emménager avec lui. Puis l’intérêt de Erlendur pour les disparitions. Le jeune policier est déjà tel qu’il sera vers la fin de sa vie : « Il n’avait jamais aimé porter l’uniforme et trouvait qu’il avait l’air d’un imbécile quand il arpentait les rues en tenue ». Pas de tueur en série, ici, pas de malfrats d’envergure. L’enquête débute un an après la découverte d’un corps, celui d’un clochard, en périphérie de la capitale islandaise. Erlendur pressent qu’il ne s’agit pas d’un accident, comme tout peut pourtant laisser à croire. Il mène d’abord l’enquête, seul, sans en référer à sa hiérarchie – parce que sa conscience le travaille et qu’il ne peut pas faire autrement. Ses personnages principaux sont les laissés-pour-compte d’une société de bien-être. Supérieure hiérarchique de Erlendur, la commissaire Marion Briem, que l’on retrouvera dans d’autres titres, est mal à l’aise pour le féliciter : « Vous devriez passer nous voir à la Criminelle si vous avez envie d’un peu de changement. (…) J’ai pu constater que ça ne vous gênait pas d’enfreindre toutes les règles que nous nous imposons au sein de la police. » Remarque qui cerne parfaitement le personnage.

 

Les Nuits de Reykjavík (Reykjavíkurnætur, 2012), trad. Éric Boury, Métailié (Noir), 2015

Mörk

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Après Snjór, voici un deuxième titre de Ragnar Jónasson : Mörk, qui s’inscrit dans une série baptisée Dark Iceland. Le lecteur retrouve Ari Thór, jeune policier affecté à Siglufjördur depuis maintenant cinq ans. Son collègue et chef, l’inspecteur Herjólfur, a été retrouvé gravement blessé par balle dans une maison abandonnée à la sortie de la commune. Pas vraiment de suspect, sinon deux ou trois habitants des lieux. Accompagné de Tómas, son ancien chef revenu pour l’occasion, Ari Thór va interroger les uns et les autres. « …Il se sentait de nouveau dans la peau de l’étranger, comme aux premiers temps de son installation à Siglufjördur. Un étranger dans un endroit où les gens étaient tous liés les uns aux autres, sans qu’aucun ne se fasse réellement confiance. » (Pas un peu bancale, cette phrase ?) Eh oui, l’Islande est un petit pays et bien des habitants sont apparentés. L’éditeur nous présente Ragnar Jónasson comme un maître du polar, reconnu, déjà, internationalement : « C’est l’agent d’Henning Mankell qui a découvert Ragnar Jónasson et vendu les droits de ses livres dans quinze pays », est-il écrit en quatrième de couverture. Et la littérature là-dedans ? peut interroger le lecteur. On sait que les chiffres de vente d’un ouvrage ne présagent en rien de sa qualité littéraire et là, guère de surprise. Sauf peut-être le nom du maire de Siglufjördur, Gunnar Gunnarsson comme… bon dieu, mais c’est bien sûr, l’écrivain islandais (1889-1975) qui écrivit surtout en danois – et dont on trouve quelques titres traduits en français (Oiseaux noirs, Frères jurés, Le Berger de l’Avent, etc.) ! Rien à voir ? Tant pis ! L’enquête avance tant bien que mal, avec un coupable aussi probable qu’improbable dans les toutes dernières pages, puisqu’il faut bien une fin.

 

* Ragnar Jónasson, Mörk (Náttblinda, 2015), trad. de la version anglaise, d’après l’islandais, par Philippe Rreilly, La Martinière, 2017

 

Snjór

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Snjór signifie neige en islandais. De la neige, il y en a dans cette ville de Siglufjördur, tout au nord de l’Islande, où Ari Thór, presque vingt-cinq ans, qui a d’abord été étudiant en philosophie et en théologie, vient exercer son premier poste de policier. « Il ne se passe jamais rien à Siglufjördur », lui dit son chef, et les policiers n’ont guère l’habitude de se montrer répressifs. Mais voilà qu’un écrivain autrefois célèbre, qui habite ici, est victime de ce qui ressemble à un accident mortel, une chute dans l’enceinte du théâtre. Puis Ari Thór met en fuite un individu qui fouille la nuit dans son logement. Puis une femme est violemment agressée chez elle. Ces événements ont-ils un lien entre eux, comme le policier le pense de plus en plus fermement ? L’enquête démarre doucement. Ari a laissé sa fiancée Kristín à Reykjavík. Ici, une autre jeune femme provoque ses émois. « Cette affaire changeait constamment de direction », remarque Ari Thór. Chose assez courante dans un roman policier, non ? Ce volume est le premier d’une série intitulée « Dark Iceland ». Né à Reykjavík en 1976, Ragnar Jónasson place l’action de Snjór dans la ville dont ses grands-parents étaient originaires et où a vécu son père. Le milieu du théâtre lui fournit ses principaux personnages. Avocat, professeur de droit à l’université de Reykjavík, cofondateur du Festival international de romans policiers « Iceland noir », il a traduit quatorze titres d’Agatha Christie en islandais. Snjór séduira peut-être les amateurs de l’écrivaine anglaise mais sans doute moins les lecteurs habituels de ce que l’on appelle le roman policier nordique. Quoique, avec ses nombreuses descriptions des paysages islandais, l’ennui patinera peut-être sur la glace…

 

* Ragnar Jónasson, Snjór (Snjóblinda, 2010), trad. de la version anglaise, d’après l’islandais, Philippe Reilly, La Martinière, 2016

En pleine turbulence

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Comme dans Une Ville sur écoute, premier roman de Jón Óttar Ólafsson publié ici, dans En pleine turbulence l’inspecteur David Arnarson, une quarantaine d’année, père d’un enfant mort à deux mois et aujourd’hui en voie de séparation avec sa compagne Margrét, mène l’enquête. Sa période de congé vient à peine de commencer, qu’il reçoit sur son téléphone portable un message d’un certain Thorri, qui lui demande de venir à son aide en Angleterre, à Cambridge. David ne le connaît pas et ne répond pas, avant d’apprendre par ses collègues que ce Thorri, un étudiant en physique, a été retrouvé poignardé dans son lit à la cité universitaire. Il est envoyé sur place pour tenter d’en savoir plus et là, va vite s’apercevoir qu’il marche sur les plate-bandes des policiers britanniques. Que désire-t-on lui cacher ? Qu’un gros trafic de drogue avait lieu parmi les étudiants ? Pire ? « …Le lien entre terrorisme et trafic de drogue est bien connu. (…) …Les Scandinaves sont précieux pour les terroristes, car ils peuvent circuler librement en Europe, on ne les soupçonne jamais de rien. » Lorsque des trafiquants de drogue turcs sont rendus responsables du meurtre, David décide de continuer son enquête, persuadé qu’ils ont été manipulés, et intègre un groupe d’étudiants proches de la victime. Et si la police ne veut pas de lui, il en va autrement du M15, les Services secrets, qui acceptent de l’enrôler. David Arnarson comprend qu’un groupe de teroristes cherche à mettre la main sur le projet de radar pour drones sur lequel Thorri travaillait. Il va, bien entendu, éviter ce fameux « pire » et, par la même occasion, tenter de repérer une taupe à l’intérieur du M15. Débordant d’invraisemblances, En pleine turbulence est un roman riche en rebondissements, en fusillades et en bagarres, dans lequel les techniques de pointe avec les téléphones cryptés et les ordinateurs sont utilisés pour suivre à la trace les suspects, au grand dam de notre enquêteur qui n’est pas habitué à ce que les choses se passent comme cela en Islande, mais qui s’en accommode tout de même car un individu innocent n’a, bien sûr, rien à cacher. Et puisque ces techniques permettent finalement de résoudre le meurtre… !

 

* Jón Óttar Ólafsson, En pleine turbulence (Ókyrrð, 2014), trad. Jean-Christophe Salaün, Presses de la Cité (Sang d’encre), 2016

Indésirable 

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Les lecteurs français connaissent Yrsa Sigurðardōttir avec trois titres, trois très bons romans, publiés chez Anne Carrière. Le quatrième est publié par Actes sud : Indésirable. Cette fois-ci, encore plus que dans les précédents romans, Yrsa Sigurðardōttir joue et avec le genre policier et avec le genre fantastique. Employé du Bureau des commissions d’enquêtes dont la réputation est « assez médiocre », Óðinn Hafsteinsson est amené à faire des recherches sur un foyer éducatif nommé Krókur, réservé aux adolescents et fermé depuis des années. Y aurait-il eu là des cas de maltraitance jamais signalés ? Plus Óðinn avance dans son enquête, plus celle-ci semble se refermer autour de lui, comme s’il en était l’un des protagonistes. Il est vrai qu’en Islande, pays d’à peine 300 000 habitants, « tout le monde est cousin de tout le monde ». Le récit est habilement mené, l’intrigue oppressante ; quant aux pistes, elles sont multiples. « Tant pis pour la justice » peut, comme Óðinn, se dire le lecteur à l’issue de ce roman dont le titre ne prend son sens que dans les toutes dernières lignes.

 

* Yrsa Sigurðardōttir, Indésirable (Kuldi, 2012), trad. Catherine Mercy, Actes sud (Actes noirs), 2016

Le Crime – histoire d’amour

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On se souvient que Arnaldur Indridasson avait momentanément délaissé son policier de héros, Erlendur, pour nous raconter une histoire sensiblement différente de celles dont il avait l’habitude, l’histoire de Bettý. Voici qu’aujourd’hui Arni Thorarinsson (né en 1950) oublie son journaliste habituel (cf. Le Temps de la sorcière, Le Dresseur d’insectes, etc.) pour un court roman, Le Crime, relatant une « histoire d’amour ». Autant le dire : il y a plus enthousiasmant que les romans policiers de Arni Thorarinsson. Décousus, selon nous, débordant de rebondissements, sans intrigues bien intéressantes, ils présentent surtout l’intérêt de faire voyager le lecteur en Islande et notamment au nord de l’île, dans la petite ville de Akureyri. Le Crime, qui prend pour cadre Reykjavík, est un livre qui se veut différent. Un jeune homme et une jeune femme se rencontrent, à l’université, sortent ensemble, s’aiment, ont un enfant. Et apprennent que, s’ils n’ont pas la même mère, ils ont le même père. Ils sont demi-frère et demi-sœur. Doivent-ils l’annoncer à leur fille, à sa majorité, comme ils le lui ont promis lorsqu’ils se sont séparés et que sa vie a été bouleversée ? Les pages se tournent, Arni Thorarinsson nous présente ses personnages, OK, disons-nous, mais pourquoi ces dealers, ces malfrats, de nouveau ? Qui, de plus, usent d’une violence inouïe… Les pages se tournent, jusqu’à la dernière, et nous voilà sceptique.

 

* Arni Thorarinsson, Le Crime – histoire d’amour (Glæpurinn – Ástarsaga, 2013), trad. Éric Boury, Métailié (Noir), 2016