Bande dessinée

Les Jumelles Delta

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Un jour, deux petites robes tombent à l’eau et sont emportées par le courant. Plus tard, « dans la forêt d’arboulos en amont du fleuve », Dame Gingembre, une maman, se met à raconter à ses deux fillettes leur naissance, leur avouant que leur père est « le capitaine d’une péniche dans le delta du fleuve Sam Delta ». Sur ce, elle « tombe en miettes comme un vieux quignon ». Suit une histoire loufoque, à destination des adultes plus que des enfants, au cours de laquelle les fillettes, ou l’une d’elles et sa « sœur imaginaire », remontent le fleuve et rencontrent une série de personnages plutôt bizarres. Le graphisme en noir et blanc de cet album et les cases tantôt sur fond blanc, tantôt sur fond noir, servent bien cette histoire d’amour (« shit story » !) décousue, aux accents surréalistes.

 

* Kati Kovács, Les Jumelles Delta (trad. Kirsi Kinnunen avec la collaboration d’Anne Cavarroc), Rackham, 2017

Élégie

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« Il y a encore de la lumière. Bien qu’il soit tard, bien qu’il fasse nuit. Je n’ai jamais pu dormir les nuits d’été », dit une femme. Nous sommes quelque part dans un pays nordique, en été, lorsque la nuit est lumineuse. La femme parle à son mari ou peut-être son compagnon, évoque la fête qu’ils pourraient donner chez eux, pour se sentir moins seuls, « une petite cérémonie » qui réunirait leur famille, leurs amis et le voisinage. Les cases se suivent, en noir et blanc et en gris, beaucoup de gris, les mots s’enchaînent, les personnages prennent place, naturellement. Il s’agit là de théâtre. De théâtre dessiné, genre peu courant. Puis elle entend jouer à faire sa connaissance, à refaire sa connaissance. « On pourrait même dire, et je le dis, qu’on est heureux. » Elle parle, elle soliloque, elle imagine ce que son mari ou son compagnon fait lorsqu’il est loin de la maison. Peut-être sympathise-t-il avec l’une de ses collègues, « une brunette légèrement trop maquillée ». Au cours d’un voyage d’affaires à l’étranger, elle et lui se retrouvent à l’hôtel, elle « l’invite pour un dernier verre » et bien sûr, tous deux couchent ensemble. Elle imagine encore que le lendemain, en traversant la rue, il sera renversé par une voiture, « une grosse voiture », il sera paralysé. « Je pousserai ton fauteuil. Je te nourrirai. Je changerai tes vêtements. Je t’habillerai. » Ou bien il sera mort. Ce serait mieux. Mieux pour elle, qui sera « une veuve exemplaire » aux yeux de leurs connaissances. « Oh, puisse-t-elle vivre jusqu’à cent ans… ! » Avec cet album, Élégie, Mika Lietzén (né en 1974) signe une histoire forte et originale, d’une grande subtilité.

 

* Mika Lietzén, Élégie (Elegia, 2008), trad. de l’ang. Thierry Groensteen, Actes sud/L(An 2, 2009

Animaux

9782366242478 cg

Animaux : toutes les courtes histoires de cette bande dessinée en noir et blanc sont consacrées à la relation, jamais simple, entre l’homme et les animaux. Ainsi, la première, intitulée « La proie », voit un jeune lapin être recueilli par le chasseur qui a tué sa mère. La deuxième, « Oscar », relate l’adoption d’un chien par une femme, laquelle en a vite assez de son côté fougueux. « Le phoque » est traitée sur un mode fantastique et s’apparente à un conte dessiné. Les animaux ne sont pas comme les hommes souhaiteraient qu’ils soient ; ils sont eux-mêmes et depuis toujours l’homme leur en tient rigueur, comme le montre bien Eeva Meltio (née en 1977). Destinées tant aux adultes qu’aux enfants, ses histoires comportent une importante part de non-dit et livrent le lecteur à la réflexion. Songeons à « La piste », par exemple (une femme tue un élan qui s’est involontairement rendu coupable du vol de plaquettes de beurre…). L’univers de Eeva Meltio en rappelle d’autres, avec son dessin simple qui joue sur les grisés. Intelligent et sobre, ce premier album est très prometteur.

 

* Eeva Meltio, Animaux (Pedot-animals, 2017), trad. Kirsi Kinnunen, Cambourakis, 2017

Simplement Samuel

9782849611968fs

Les requins marteaux est une maison d’édition dont les ouvrages sont souvent aussi originaux que beaux. Pour preuve, une nouvelle fois, ce titre de Tommi Musturi (né en 1975, par ailleurs éditeur et commissaire d’expositions), Simplement Samuel, une bande dessinée sans texte aucun – si ce n’est six lignes, tout à la fin. Samuel, ou l’histoire d’un personnage sorti d’une larme, longiligne et affublé de grosses lèvres rouges. Enfin, peut-être. Ou, plus sûrement, un personnage qui ne ressemble ni à Obélix, ni à Popeye, ni à un Moumine, un personnage qui n’est que l’image d’une émotion brute. Sur la banquise ou dans la jungle, à l’intérieur d’une grotte ou dans une ville en ruines, dans une situation, puis une autre : la vie et la mort en alternance, comme si l’une et l’autre cessaient de se rejeter pour aller de concert dans un monde psychédélique. Avec un graphisme impressionnant, très coloré, pastichant des genres divers, qui plonge le lecteur dans un art qui évoque parfois celui des années 1970. Fou, légèrement inquiétant et, néanmoins, plutôt réjouissant. Tommi Musturi n’est pas tout à fait un inconnu ici, on trouve plusieurs de ses ouvrages chez des éditeurs de bandes dessinées indépendants (Le dernier cri, La cinquième couche, Humeurs) et, en 2006, il participait à l’exposition « Bande dessinée finlandaise » d’Angoulême. À suivre ou… à découvrir !

 

* Tommi Musturi, Simplement Samuel (Suurin piirtein Samuel), Les requins marteaux, 2016

 

La Forêt des renards pendus

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On aime ou on aime moins l’humour du Finlandais Arto Paasilinna (né en 1942). On peut le trouver loufoque, déjanté ou parfois un peu lourd, au choix. Mais difficile de ne pas entrer dans cette adaptation en bande dessinée de son roman, La Forêt des renards pendus, par Nicolas Dumontheuil (né en 1967). Deux hommes se retrouvent dans la forêt, au nord d’Inari, en pleine Laponie finlandaise : Raphaël Juntunen a le projet de dissimuler au plus profond de la nature les trois lingots d’or qu’il conserve depuis le braquage d’une banque, après l’arrestation de son complice ; le major Gabriel Amadeus Remes, lui, alcoolique désireux de fuir sa femme, est en congé sans solde. Il y a d’abord un quiproquo, comme Paasilinna en raffole. Le major affirme disposer d’une année sabbatique pour préparer un diplôme de troisième cycle. « Le développement du corps du génie exige aujourd’hui une formation poussée des militaires. Il ne s’agit plus d’un travail d’artisan », déclare-t-il pompeusement. Raphaël prétend profiter du petit héritage laissé par une vieille tante pour « étudier les lichens, observer les oiseaux et les traces de mammifères ». Mais tous deux découvrent vite la réalité et décident d’unir leurs efforts pour échapper à Hemmo Siira, l’ex-complice de Raphaël qui, sortant de prison, s’estime lésé et entend récupérer sa part de butin. Ajoutons qu’une nonagénaire donnée pour morte par les services sociaux les rejoint dans la grande cabane de bûcherons où ils se sont réfugiés, puis que deux prostituées arrivent à leur tour. Les illustrations, blanc et sépia, sont réalistes et plutôt réussies. Une bonne adaptation, un bel album d’un bout à l’autre avec une fin… drôle et surprenante.

 

* Arto Paasilinna/Nicolas Dumontheuil, La Forêt des renards pendus (Hirtettyjen kettujen metsä, 1983), trad. Anne Colin du Terrail, Futuropolis, 2016

Kanerva, sur le pont

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Dans le premier volume de la série, De l’autre côté du lac, Kanerva, jeune adolescente, découvrait les sentiments que sont l’amour et la jalousie. Dans le deuxième volume, Sur le pont, elle en découvre d’autres : l’impuissance face à la mort et la peine qui en découle. Sa grand-mère est malade, le médecin ne lui donne plus que deux ou trois mois à vivre. Ne pourrait-il pas être plus généreux ? « Vilaine mamie ! » s’exclame Kanerva, ne sachant trop contre qui diriger sa colère. Son père, un musicien, est en voyage et sa mère ne peut évidemment pas faire grand-chose. Petteri Tikkanen, né en 1975, spécialiste de la bande dessinée d’horreur, est un auteur plusieurs fois primés en Finlande. Les deux volumes publiés par Les Requins marteaux déclinent sans niaiserie aucune les malheurs que la vie nous réserve, vus par Kanerva, une petite fille sensible et révoltée. Devant cette pénible réalité, elle va mettre en route divers stratagèmes pour s’y opposer, inventant par exemple des bonbons pourvus d’une cachette pour les cachets que la grand-mère rechigne à avaler ou préparant une partie de pêche nocturne. Pour passer l’arme à gauche sourire aux lèvres… !

 

* Petteri Tikkanen, Kanerva, sur le pont (trad. Kirsi Kinnunen), Les requins marteaux, 2016