Romans, littérature

Débarquement

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« Julie est guide touristique sur les lieux du débarquement. Elle se bat sur plusieurs fronts à la fois et dans sa tête tout se mélange, les jeunes soldats américains fauchés sur les plages normandes, le combat de sa fille Emma contre la leucémie, la séparation avec son mari Henri. » Avec une telle quatrième de couverture, comment ne pas craindre le bourdon à la lecture de Débarquement, de Riikka Ala-Harja ? Et pourtant, c’est un récit presque tonitruant que l’auteure (née en 1976, Riikka Ala-Harja a déjà signé quatre ouvrages chez Gaïa) livre là. La situation de la narratrice est, de fait, mise en parallèle avec le combat des Alliés contre les Allemands pour gagner la guerre. Le ton est très personnel, rien n’est caché des tourments de cette femme qui doit se battre sur plusieurs fronts. Un livre touchant sur un sujet vraiment peu évident.

Chaleur

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Ils sont deux à prétendre remporter le championnat du monde des saunas, organisé comme chaque année en Finlande. Deux finalistes qui s’affrontent depuis un moment déjà. Niko est un acteur porno qui est sorti vainqueur de l’épreuve ces trois dernières années. Igor, lui, est un sous-marinier russe à la retraite, atteint d’un cancer irrémédiable. Deux profils différents, une ambition commune : demeurer le plus longtemps possible dans une cabine où la chaleur est suffoquante. « …Les concurrents se font face, solidaires et adversaires. (…) La chaleur dit qui vous êtes. » Pince sans rire né en Suisse en 1969, scénariste et réalisateur, Joseph Incardona a signé une quinzaine d’ouvrages (romans, nouvelles, théâtre). Il livre avec Chaleur un roman inattendu, intéressant, celui de l’affrontement de deux hommes et de quelques autres autour d’eux pour un titre de gloire des plus ridicules. Il n’est évidemment pas imposible d’imaginer d’autres titres de gloire, non moins ridicules, dont se pavanent de piètres vedettes dans les médias.

 

* Joseph Incardona, Chaleur, Finitude, 2016

Les Bûcherons

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(article paru dans la revue Nordiques n°25, 2013)

La période de la Deuxième Guerre dans les pays du Nord de l’Europe est plutôt méconnue en France. Quant aux événements qui ont alors eu lieu en Finlande… ! Guerre d’Hiver, Guerre de Continuation, occupation soviétique, ralliement à l’Allemagne nazie, antinazisme… L’Histoire finlandaise est faite d’épisodes très douloureux.

Sur le cours des événements proprement dits, le roman du Norvégien Roy Jacobsen, Les Bûcherons, n’apprendra pas grand-chose. Il traite l’Histoire par, comme on dit, le petit bout de la lorgnette. À ce titre, il n’est pas sans rappeler celui de Henrik Tikkanen, Le Héros oublié (trad. Philippe Bouquet, Gaïa, 2002), qui met en scène un soldat finlandais poursuivant la guerre, sa guerre, trente ans après la fin des hostilités. Mais dans l’ouvrage de Roy Jacobsen, ce n’est pas l’humour qui prime, plutôt l’empathie : l’empathie pour toutes ces petites gens en plein désarroi car ne comprenant guère ce qui se passe, et qui ne cessent de louvoyer entre deux feux avant d’être violemment emportés par le fameux tourbillon de l’Histoire. Le personnage central, Timmo Vatanen, est considéré comme l’idiot du village. Lorsque les autorités finlandaises demandent aux habitants de Suomussalmi de quitter leur ville, afin de l’incendier et d’éviter ainsi qu’elle tombe aux mains des troupes soviétiques, il refuse de partir, sous le prétexte qu’il a toujours vécu là et qu’il entend y mourir. Quand les soldats ennemis arrivent, il est réquisitionné comme bûcheron et devient responsable, un peu malgré lui, d’une équipe d’éclopés chargé d’approvisionner les militaires en bois de chauffage. « …J’ai seulement fait ce que l’on attendait de moi, j’ai été celui que je suis, le seul qui reste quand tout le monde s’en va, celui qui reçoit des ordres d’un vieux type à la barbe d’un brun marécageux… »

N’en révélons pas plus, mais soulignons tout de même que Les Bûcherons n’est pas plus un récit de guerre qu’un texte prolétarien, mais que, l’un et l’autre à la fois, il est aussi et avant tout un beau petit roman empreint d’humanité.

 

* Roy Jacobsen, Les Bûcherons (Hoggerne, 2005), trad. Alain Gnaedig, Gallimard (Du monde entier), 2011

L’Art de voyager léger

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On connaît bien entendu Tove Jansson (1914-2001) pour ses Moomin, personnages hauts en couleurs dont les aventures ravissent les enfants, mais la Finlandaise d’expression suédoise a écrit d’autres livres, à destination des adultes, certains disponibles en français, et c’est avec plaisir que nous découvrons ce recueil d’une quinzaine de nouvelles : L’Art de voyager léger (trad. Carine Bruy, Le Livre de poche/Inédit, 2015). Chacune, au travers d’une anecdote ou d’une description empreinte de poésie, semble s’attacher à une période de la vie de l’auteure – ou pas, car la fiction est là. Chacune est une pièce d’un puzzle. Prime jeunesse, adolescence…. vieillesse, Tove Jansson sait trouver de fortes images sans jamais manquer de cet humour décalé qui caractérise son œuvre. Lisons, par exemple, cette nouvelle, « L’écureuil » : « Un jour sans vent de novembre, au lever du soleil, elle repéra un écureuil près du ponton. Il était immobile, près de l’eau, à peine visible dans la faible lumière, mais elle savait que c’était un écureuil vivant et elle n’avait rien vu de vivant depuis très longtemps. » L’écureuil est plus espiègle, beaucoup plus espiègle qu’elle ne le pensait, au point de… Non, ne révélons pas la fin, sinon cette phrase, qui conclut la nouvelle et qui, finalement, ne déparerait pas dans un récit des Moomin : « Un jour sans vent de novembre, au lever du soleil, elle repéra quelqu’un près du ponton. » 

 

* Tove Jansson, L’Art de voyager léger, trad. Carine Bruy, Le Livre de poche/Inédit, 2015

Là où se croisent quatre chemins

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Maria est ce qu’on appelle une femme de caractère. Une femme forte. Elle exerce la profession de sage-femme au nord de la Finlande, en 1895 : quasiment un sacerdoce, dans une région et à une époque où l’on ne fait trop souvent appel à elle qu’en tout dernier recours. « Ce n’est que lorsque les matrones et les préposés au sauna des villages les plus reculés ont fait de leur mieux et échoué à mettre au monde une nouvelle vie, ce n’est qu’au bout de jours entiers où la parturiente a crié à en perdre le sentiment, qu’ils se soumettent à l’inéluctable et vont chercher la sage-femme. » Mais Maria, qui a fait ses études à Helsinki, s’impose. On finit par s’habituer à sa présence. « Une sage-femme salariée, appréciée et recherchée. En dix ans, sa réputation s’était étendue aux communes alentour, et jour après jour, soir après soir, venaient mander son aide les habitants de villages de plus en plus éloignés. » Maria a une fille, Lahja, qui n’a pas de père – ou un père qui n’assume pas. C’est elle qui expose les événements dans la deuxième partie du livre. Car ce roman de Tommi Kinnunen, Là où se croisent quatre chemins, donne à entendre quatre voix, à voir quatre vies. Pas simplement quatre points de vue car ces quatre vies, celles de Maria, donc, puis de sa fille Lahja, puis du mari de celle-ci, Onni, puis de leur fille Kaarina, ces quatre points de vue se complètent. S’ils s’opposent parfois, c’est involontairement, parce que rien n’est jamais totalement blanc ou totalement noir. Ils racontent une chronique familiale, chacun à sa façon, avec une tragédie latente. Tommi Kinnunen livre là un roman fort, qui ne concerne pas simplement la vie de ces personnages, dont on sait finalement peu de choses, mais aussi l’histoire de la Finlande au XXe siècle, avec cette intense période de reconstruction qui a suivi la Guerre de Continuation. « Travailler sans relâche est plus facile que de s’arrêter et se souvenir. Il est plus simple de s’écrouler de fatigue sur le châlit puant la crotte de souris dans une baraque enterrée et de dormir d’un sommeil sans rêves plutôt que de tout revoir. » Mais contrairement à celle de Leena Lander, pour prendre un exemple récent, la vision de l’histoire de Tommi Kinnunen (né en 1973, professeur de littérature et de finnois) demeure superficielle. La guerre civile ou la Deuxième Guerre mondiale sont surtout des éléments de décor. Parti pris de l’auteur, qui donne à voir avant tout des trajectoires humaines, bringuebalées plus par les sentiments personnels que par ces tragédies de l’histoire. La figure du père, Onni, est centrale. « Il s’était marié comme il se doit, avait eu deux enfants, une fille et un fils. Il avait fait sienne la fille de son épouse. Fait la guerre come tout le monde. Bâti sur les cendres de nouveaux appartements, les avait meublés. Fabriqué des fauteuils à bascule de ses doigts douloureux. Mis de côté de l’argent, économisant un penny par-ci, un autre par-là. Qu’avait-il mal fait ? Qu’avait-il fait de mal ? » Faut-il donner la réponse ? Onni est homosexuel. « Onni sait (…) qu’il n’y a nulle part place pour ses semblables. » Rappelons que nous sommes dans les années 1950, en Europe de l’ouest ; l’homosexualité est encore un crime. Onni va se suicider. Chemin qui bifurque. Là où se croisent quatre chemins est l’un de ces romans qui marquent durablement le lecteur.

 

* Tommi Kinnunen, Là où se croisent quatre chemins (Neljäntienristeys, 2014), trad. Claire Saint-Germain, Albin Michel, 2017

Lumikko

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Les livres reflètent-ils le monde ou ne nous en renvoient-ils qu’une image falsifiée ? La question, de l’ordre du sophisme à vrai dire, n’intrigue-t-elle pas les lecteurs depuis toujours ? Pire : « Parfois, il manque aux livres des pages entières. Parfois, on imprime même des pages fausses. Ce sont des hommes qui fabriquent tout ça (..) et quand les hommes font les choses, eh bien ils font des erreurs. L’erreur n’est pas seulement humaine mais on peut dire que l’histoire de l’humanité est principalement faite d’une multitude d’erreurs. » Dans Lumikko, Ella Milana, professeur de finnois et de littérature dans un lycée, découvre que certains romans qu’elle emprunte à la bibliothèque municipale semblent avoir été volontairement réécrits. Tout au moins en partie. Par qui et dans quel but ? se demande-t-elle. Ce n’est pas si grave, réplique une bibliothécaire par ailleurs elle-même auteure, après tout « la littérature n’intéresse pas tellement le grand public ». Ella Milana écrit une nouvelle dans le journal local et voilà qu’elle est invitée à rejoindre la Société littéraire de Jäniksenselkä, présidée par Laura Lumikko, « l’écrivain finlandais le plus apprécié dans le monde ». Au fil de son avancée, le récit devient de plus en plus fantastique. Laura Lumikko disparaît mystérieusement au lendemain d’une réception. Toute la ville est sous le choc. Ella Milana est alors appelée à jouer à un jeu étonnant, qui n’est pas sans rappeler d’autres rites dans des ouvrages récents. Elle apprend que les livres peuvent avoir des maladies, devenir « instables », et voir leur contenu se modifier. Nous n’en dirons pas plus car nous avons eu beaucoup de mal à poursuivre notre lecture, peu emballé par un ouvrage qui nous semble relever plus de la fantasy pour ado que, comme nous l’avions d’abord pensé, de l’anticipation ou de la politique fiction.

 

* Pasi Ilmari Jääskeläinen, Lumikko (Lumikko Ja Yddeksän Muuta, 2006), trad. Martin Carayol, L’Ogre, 2016

Le Silence de Saida

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Les romans de Leena Lander n’attirent pas forcément l’attention immédiate. Ils paraissent, vous les lisez aujourd’hui, vous les lirez demain, rien n’est pressé. Il s’agit, à chaque fois, de grands romans, qui touchent, qui bouleversent, qui marquent la mémoire. La Finlande d’aujourd’hui et celle d’hier en sont au centre. Quand les vies se croisent ou s’entrecroisent : La Maison des papillons noirs (1995) ou Vienne la tempête (1997), parus chez Actes sud, par exemple. Le dernier en date, Le Silence de Saida, est centré sur deux personnages, Risto, qui un beau jour quitte sa femme pour se replonger dans son enfance, et Saida, sa grand-mère, qui lui a légué une vieille bâtisse. La tragique histoire finlandaise refait surface, jusqu’à la guerre civile qui divisa le pays en 1918. Qui était parmi les Rouge, qui parmi les Blancs ? Qui a commis des crimes ? Un très beau roman, foisonnant, avec des personnages marquants, sur une période et une région que Sofi Oksanen, autre finlandaise mais d’origine estonienne, aime également à explorer. Le ton, ici, est pourtant propre à Leena Lander (née en 1955), auteure finlandaise contemporaine de référence. Ses propos sont comme murmurés, le lecteur est mis dans la confidence d’une tragédie dont les acteurs, tous les acteurs, semblent s’excuser d’avoir voulu défier l’Histoire. « En 1903, l’année où le Parti du peuple prit le nom de ‘sociaux-démocrates de Finlande’ lors du congrès de Forssa, Saida Harjula avait sept ans. À cette époque, on ne parlait pas de politique à la maison. Son père, Herman Harjula, était un homme de Dieu, et le seigneur abhorrait la politique. »

 

* Le Silence de Saida (Liekin lapset, 2010), trad. Jean-Michel Kalmbach, Actes sud, 2014

Ici, sous l’Étoile polaire

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Incorporé en 1940 dans la guerre que son pays livre – contraint – à l’URSS (dite Guerre d’Hiver), le Finlandais Vaïnö Linna (1920-1992) a consigné ce qu’il a vu et vécu pour écrire Soldats inconnus. En France, au début des années 1960, furent publiés les deux premiers tomes de Ici, sous l’Étoile polaire, remarquable fresque appartenant à ce que l’on appelle la littérature prolétarienne (genre qui a connu dans le Nord de l’Europe un succès beaucoup plus grand qu’en France) ; quant au troisième tome, il n’est disponible ici que depuis... 2012. Félicitons les éditions Les Bons caractères (6, rue Florian, 93500 Pantin ou www.lesbonscaracteres.com) d’avoir entrepris la réédition des deux premiers volumes et la publication du troisième, permettant ainsi aux lecteurs français de se plonger dans une trilogie essentielle pour comprendre l’histoire de la Finlande contemporaine. Nombre de Finlandais, mais aussi de lecteurs nordiques, connaissent par cœur les premières lignes de Ici, sous l’Étoile polaire. La trilogie couvre une période s’étendant de la fin du XIXe siècle (1880) aux lendemains de la Deuxième Guerre mondiale (1950), durant laquelle des événements importants ont eu lieu et qui a vu la Finlande se métamorphoser. Ce territoire qui était alors un duché russe a acquis son indépendance en 1917, avant de connaître une guerre civile dont les pages sanglantes ne sont toujours pas totalement refermées aujourd’hui (cf. par exemple les écrits de Leena Lander, notamment Le Silence de Saida) puis d’être attaqué par l’Union soviétique, de conclure avec ce pays une paix non satisfaisante, de subir une deuxième guerre (dite Guerre de Continuation) et d’être amputé d’un tiers de sa superficie, dont une bonne partie de la Carélie. Ces derniers événements, alors que les nazis semblent remporter la victoire en Europe, ce qui contraint la Finlande à s’allier, dans un premier temps, avec eux, pour se débarrasser de l’ogre soviétique, avant de rejoindre les Alliés. Dans leur fuite, les troupes allemandes dévasteront la Laponie. Après la Deuxième Guerre et jusqu’à la chute du Mur de Berlin, on parlera de « finlandisation » pour désigner une neutralité sous l’égide d’une grande puissance : la Finlande, en effet, devra veiller à ne pas porter atteinte à l’URSS, partenaire économique non négligeable et surtout géant militaire prêt à rugir. Terrible histoire, que celle de ce petit pays qui relèvera cependant la tête et deviendra, à l’instar des autres pays nordiques, une réelle démocratie. La trilogie de Väinö Linna met en scène une foule de personnages représentatifs de la Finlande, essentiellement agricole dans les dernières décennies du XIXe siècle puis s’industrialisant et se modernisant politiquement. Tous sont bien campés et les écueils du manichéisme sont évités. On voit ainsi, dans le troisième tome (Réconciliation) Axel, paysan qui avait pris part à la guerre civile, qui a échappé à la mort et qui est humilié par les maîtres d’alors, réclamer plus de terres afin de pouvoir la répartir équitablement entre ses enfants. Face à lui, Yanne, social-démocrate, qui lui affirme que l’heure est à l’industrialisation mais que personne, pas même les riches propriétaires, ne l’a encore compris. Nous sommes aux alentours de 1920 et la Finlande n’en a pas fini avec les malheurs. Ses habitants auront à peine le temps de se réconcilier, de s’engager dans une laborieuse prospérité, que le pays sera envahi. Väinö Linna nous entraîne pas à pas dans cette épopée. Les souffrances de ses personnages sont celles de tout un peuple ; leurs joies nous atteignent, ils les partagent avec leurs lecteurs. Souhaitons, à présent, l’édition en format poche de cette superbe trilogie.

 

* Soldats inconnus (Tuntematon sotilas, 1954), trad. Claude Sylvian et Jaakko Ahokas, Robert Laffont (Pavillons), 1956

* Ici, sous l’Étoile polaire (I) (Täällä pohjantähden alla I, 1959), trad. Jean-Jacques Fol, Robert Laffont (Pavillons), 1962

* Les Gardes rouges de Tampere, Ici, sous l’Étoile polaire (II) (Täällä pohjantähden alla II, 1960), trad. Jean-Jacques Fol, Robert Laffont (Pavillons), 1964

* Réconciliation, Ici, sous l’Étoile polaire (III) (Täällä pohjantähden alla III, 1962), trad. Jean-Michel Kalmbach, Les Bons caractères, 2012

Norma

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De certains auteurs, on peut lire toute l’œuvre et s’en trouver satisfait, mais d’autres, on prendra le temps d’effectuer un tri. C’est ce que nous pensons de Sofi Oksanen. Autant nous avions apprécié Purge ou Les Vaches de Staline, romans dans lesquels l’auteure revenait sur le passé de la Finlande et de l’Estonie et, au-delà, de la Russie-URSS et de l’Europe, autant Baby Jane nous a laissé sceptique. Idem pour Norma. L’action se situe en Finlande, aujourd’hui. Et débute par un enterrement, celui d’Anita Ross. La mère de Norma se serait jetée sous une rame de métro à Helsinski. Norma n’est pas convaincue de cette version. Sa mère, qui travaillait dans un salon de coiffure et était appréciée par ses collègues, n’avait jamais évoqué sa fin de vie volontaire et prématurée. Elle va donc se renseigner : « le plus urgent était désormais de comprendre dans quoi sa mère l’avait entraînée ». Et aller de surprise en surprise. Sans, nous semble-t-il, réussir à entraîner le lecteur.

 

* Sofi Oksanen, Norma (Norma, 2015), trad. Sébastien Cagnoli, Stock (La Cosmopolite), 2017

La Faim blanche

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Dire que La Faim blanche, du Finlandais Aki Ollikainen (né en 1973), est un roman qui offre plusieurs niveaux de lecture, est le premier compliment que l’on puisse faire à ce texte. L’Histoire, on le sait, a été très sévère avec la Finlande, et pas seulement au cours du XXe siècle. 1867 : une terrible famine frappe le pays. Marja voit son mari mourir. De faim, de faiblesse, de misère. Comme tant d’autres « mendiants » ou « gens errants », elle espère trouver un travail à Saint-Pétersbourg, la ville du tsar (la Finlande est alors un duché russe). Elle abandonne leur ferme et se met en route, accompagnée de ses deux enfants. Bientôt, sa fille meurt à son tour, d’épuisement, de dénutrition. La Faim blanche relate ce parcours. En dépit du sujet, l’écriture est magnifique, le récit est court (150 pages) et pourtant le lecteur suit pas à pas Marja, respire avec elle, souffre avec elle. Il y a donc plusieurs lectures possibles, notamment celle qui actualiserait ce périple et le mettrait en parallèle avec l’exode des migrants venus chercher en Europe une terre promise. « Au bout de cette route qu’on fait ensemble c’est la fosse commune qui nous attend. » Il y a aussi, étrangement peut-être, une grande beauté poétique qui se dégage de ce livre. Nous songeons par moments à Birgitta Trotzig, avec ses personnages qui pataugent dans la boue de Scanie, plus qu’à Knut Hamsun – même si le litre évoque évidemment le premier roman de l’écrivain norvégien. Deux volets dans La Faim blanche : l’un autour de Marja, le prolétariat assassiné, peut-on dire, et l’autre, d’un sénateur, la belle société de l’époque ; les va-nu-pieds, littéralement, et les nantis. « Les patrons, en tout cas, ils ont plus de chair que nous sur les os, fait remarquer Marja. » Si les deux classes sociales s’affrontent, elles sont liées, cependant, inexorablement, dans cette Finlande encore essentiellement dépendante des conditions naturelles et soumise, politiquement, à l’autorité russe. La Faim blanche résonne comme un miserere sur cette immensité boréale, une fin du monde qui ne serait en réalité que le prélude d’un âge nouveau.

 

* Aki Ollikainen, La Faim blanche (Nälkävuosi, 2012), trad. Claire Saint-Germain, Héloïse d’Ormesson, 2016

Le Dentier du maréchal, madame Volotinen et autres curiosités

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Les romans de Arto Paasilinna, à l’humour usant de grosses ficelles, nous laissent souvent sceptiques. Celui-ci, Le Dentier du maréchal, madame Volotinen et autres curiosités, n’échappe pas à la règle et pourtant, avouons notre plaisir à sa lecture. Constitué plus de saynètes mises bout à bout que d’une intrigue à proprement parler, il nous présente deux personnages hauts en couleurs, comme toujours chez le père du Lièvre de Vatanen : Volomari Volotinen, courtier dans une boîte d’assurances, et Laura Loponen, boulangère, son épouse de vingt ans plus âgée. Ensemble, ils collectionnent les vieux objets dénichés lors des expertises de Volomari ou des héritages, comme cette chapka de Lénine récupérée par le grand-père de Laura, cheminot qui aurait aidé le leader communiste à se réfugier en Finlande en juillet 1917. On voit ainsi le couple acquérir, légalement ou moins légalement, ces objets qui constitueront leur collection hétéroclite, un véritable cabinet des horreurs – dont une guillotine, française il va de soi, un pressoir hongrois, une planche funéraire lapone, les « noix » du pape Innocent III ou… le dentier du maréchal Mannerheim, héros finlandais s’il en fut des dernières guerres d’indépendance. « Volomari Volotinen était conscient de tenir au creux de sa main un inestimable trésor historique. » Tout semble véridique, tout semble faux chez Paasilinna, les situations les plus loufoques s’accumulent et à un moment ou à un autre, avouons-le, nous voilà bien obligé de sourire.

 

* Arto Paasilinna, Le Dentier du maréchal, madame Volotinen et autres curiosités (Volomari Volotisen ensimmäinen vaimo ynnä muuta vanhaa tavaraa, 1994), trad. Anne Colin du Terrail, Denoël (& D’ailleurs), 2016

La Guerre d’hiver

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Peut-être faudrait-il que ses personnages soient moins pitoyables, pour que le roman de Philip Teir, La Guerre d’hiver, soit un livre attachant. Car si l’on peut se laisser prendre par l’intrigue (un sociologue connu est interviewé par l’une de ses anciennes étudiantes, ce qui va bouleverser sa vie), si l’on peut suivre sans rechigner tel ou tel personnage dans les méandres de sa vie quotidienne, on ne voit guère où l’auteur veut en venir. Il y a pourtant de l’humour (ah, ce coït interrompu par un hamster ! ah, ces hommes tous plus lamentables les uns que les autres !), mais ce roman manque de piquant et sa lecture n’est pas loin de lasser. « Quelles conséquences ? Où cela le mènerait-il ? Il essayait d’empêcher ses pensées de divaguer trop loin, ça ramollissait son cerveau (…) : il finit par effacer toute autre pensée, à l’exception de son image, son apparence, sa silhouette devant lui, ses seins, ses fesses, ses merveilleuses fesses, et c’est avec cette image en tête – ses fesses à présents nues – qu’il chemina à travers la nuit d’Helsinki… »

* La Guerre d’hiver (Vinterkriget, 2013), trad. du suédois Rémi Cassaigne, Albin Michel, 2015

Le Héros oublié

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Les admirateurs, à notre image, de la Grande muette, ceux qui lui souhaitent de se taire enfin et pour toujours, liront, à ses dépens, Le Héros oublié du Finlandais d’expression suédoise Henrik Tikkanen (1924-1984). Un court roman qui relate la guerre d’un pauvre soldat finlandais contre l’Union soviétique. Sa guerre, plutôt, car celle-ci a pris fin une trentaine d’années plus tôt mais il l’ignore, perdu qu’il est, depuis, dans les forêts de la Carélie du Nord. « Le militarisme est l’art de faire régner la discipline. Sans discipline, il n’est pas possible de faire la guerre. La base de la guerre, ce sont les ordres. Les ordres sont faits pour être obéis et ne peuvent être discutés. » Et si notre vertueux soldat ne reçoit pas d’ordre lui signifiant que la guerre est terminée, c’est qu’elle continue. On ne saurait pas l’accuser de désertion de poste !

Dans la même veine mais en dehors de la littérature nordique, mentionnons Le Brave soldat Chvéïk du Tchèque Jaroslav Hašek ou Les Aventures singulières du soldat Ivan Tchonkine du Russe Vladimir Voïnovitch.

 

* Henrik Tikkanen, Le Héros oublié (30 åriga kriget, 1977), trad. du suédois Philippe Bouquet, Gaïa, 2002

Avec joie & docilité

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Après Jamais avant le coucher du soleil ou Le Sang des fleurs, c’est une nouvelle fois un roman que l’on peut qualifier d’anticipation que nous propose Johanna Sinisalo (née en 1958) avec Joie & docilité. « Vanna, je vais te demander quelque chose. Je ne veux pas que tu dises aux messieurs que tu sais lire et compter. Quand ils seront là, je veux que tu joues sagement à la ménagère avec Manna, que tu souris et que tu sois très gentille et aimable. Imite ta sœur en tout. » Pourquoi ces recommandations d’une grand-mère à l’une de ses petites-filles ? Parce que dans la République eusistocratique (« État providence, état de bien-être ») de Finlande de 2013 (nous sommes ici dans le domaine de l’uchronie, l’action de ce roman, qui bifurque d’avec la réalité, démarre en fait avant la Deuxième Guerre mondiale), la plupart des femmes appartiennent à l’espèce des éloïs. Les récalcitrantes, appelées morlocks, qui se veulent les égales des hommes, les « virilos », sont peu nombreuses. Mais il s’en trouve encore au moins une, Vanna/Vera, la narratrice de ce roman. Et Vanna/Vera est mal à l’aise face à ce gouvernement qui entend veiller au bien-être de chacun en attribuant des rôles, et notamment ceux relevant du genre, très précisément définis. « Dans ce carnaval de paons et de poupées, dans ce musée des horreurs, il s’est produit exactement ce qui n’aurait pas dû. Je me suis détachée du lot. » Toutes les sensations quelque peu fortes sont proscrites, aussi ne trouve-t-on plus de tabac, d’alcool ni de drogues. Sauf le vénérable piment, que l’État peine encore à repérer, qui est à présent vendu sous le manteau, sous forme de paillettes, nouvelle substance hallucinogène dont Vanna est dépendante. Il y a plusieurs possibilités de lire ce roman, Avec joie & docilité. La question du « dressage » des « fémines » – ou des femmes – voulue par un État eugéniste pratiquant une dictature sans violence ostensible appelle à réfléchir sur la place des uns et des autres (et pas seulement des femmes) dans un monde déshumanisé pour des raisons a priori recevables. Un monde qui ressemble par ailleurs beaucoup au nôtre (la conduite des « élois » et des « virilos », avec la femme-princesse et l’homme-coq, n’est même pas une caricature de ce que l’on peut observer tous les jours autour de nous). « …Une vie heureuse et équilibrée exige par nature différentes sources de bien-être (…) : l’exercice physique, une activité sexuelle régulière et satisfaisante, un rôle de chef de famille gratifiant et – pour le sexe faible – les joies de la maternité. » Un roman à lire avant ou après Le Syndrome du bien-être de Carl Cederström et André Spicer, car prolongeant la réflexion, sous forme de fiction, sur le même sujet : qu’est-ce que le bonheur et, en l’occurrence, à l’échelle d’un État ou d’une société ? À quel prix se paie-t-il ? À quel moment peut-il y avoir tromperie sur le mot ?

 

* Johanna Sinisalo, Avec joie & docilité (Auringon ydin, 2013), trad. Anne Colin du Terrail, Actes sud, 2016

Mon chat Yugoslavia

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Deux récits alternent dans Mon chat Yugoslavia de Pajtim Statovci (né en 1990) : celui de Eminè, jeune fille albanaise dans la Yougoslavie des années 1980 (dans cette campagne qui deviendra le Kosovar), qui se retrouve mariée à un garçon qu’elle ne connaît quasiment pas, et celui de son fils, Bekim, étudiant à Helsinki, aujourd’hui. Eminè est d’abord terrifiée. « …Je compris que j’allais passer toute ma vie avec lui, et l’idée me défonça les côtes comme un engin de démolition la façade d’un bâtiment. » Mais en dépit des coups qu’elle reçoit dans l’automobile, en route pour les noces, elle épouse ce sale type, Bajram, qui lui fait cinq enfants et, quand la situation politique dégénère, elle le suit jusqu’en Finlande. Le cadet, Bekim, grandit à Helsinki. Force lui est de couper les ponts, d’une certaine manière, avec son père : « J’appris à parler et à lire dans une langue qu’il ne comprenait pas. Au milieu de gens dont il haïssait la culture. À raisonner à propos de choses dont il n’avait pas la moindre idée. À l’exclure, lui et tout ce qui se rapportait à lui et à sa vie… » Et Bekim d’essayer d’affirmer son homosexualité et de nous conter ici sa liaison avec « le chat », un individu égocentrique et désagréable. D’autres chats jouent par ailleurs leur rôle, celui que voit sa mère avant son mariage, comme s’il la prévenait des malheurs à venir, et celui que Bekim recueille, quand il retourne à Pristina. (Notons tout de même que la façon dont il s’en occupe, en le lavant à l’eau, dans une baignoire, est difficile à croire : tentez donc d’asperger d’eau un chat, vous verrez ! Mais il est vrai que les chats, ici, tout comme les serpents, sont très humanisés…) Pajtim Statovci aurait peut-être été plus inspiré d’écrire deux romans, nous semble-t-il, tant les deux vies, celle de Eminè et celle de Bekim, diffèrent, bien que la mère et le fils soient capables d’accepter l’inacceptable (un mari violent et un amant mesquin) et tant, surtout, les narrations (l’une réaliste, et l’autre, presque fantastique) s’opposent. Avant, dans le troisième tiers de l’ouvrage, de se rejoindre, sans, pourtant, vraiment convaincre le lecteur.

 

* Pajtim Statovci, Mon chat Yugoslavia (Kissani Jugoslavia, 2014), trad. Claire Saint-Germain, Denoël (& d’ailleurs), 2016

Ils ne savent pas ce qu’ils font

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« …Tel était le monde ; il fallait seulement l’accepter. » Principe de réalité ? Mais la réalité, doit-on forcément se l’accaparer, serait-ce pour la revendiquer ou la contester, pour la modifier ? Est-elle la même pour tous ? Signé Jussi Valtonen, Ils ne savent pas ce qu’ils font est un roman aussi dense qu’épais. Helsinki, années 1990. Alina et Joe tentent de vivre ensemble. Il est Américain et depuis leur rencontre vit chez elle. Les études d’Alina stagnent, alors que Joe attend d’obtenir un poste de professeur à l’université – en Finlande peut-être ou plutôt aux États-Unis, où il aimerait retourner. La naissance d’un enfant, Samuel, ne les rapproche pas. « Alina n’avait d’abord pas voulu l’admettre, mais quelque chose dans l’attitude de Joe la dérangeait. Il fallut longtemps avant qu’elle se rendît compte que c’était son ton démonstratif ; quand il parlait de la Finlande, Joe avait l’air d’un agent immobilier. » Joe ne tarde pourtant pas à renverser son discours, il dénigre la Finlande, pays où la concurrence n’existe pas comme aux États-Unis, les meilleurs, selon lui, n’y ont pas leur chance. Il finit par quitter Alina et Samuel. À Baltimore, il dispose d’un bon poste et mène des expériences sur les primates. Professeur reconnu, il se considère comme humaniste, plutôt de gauche, ses étudiants l’apprécient. Mais un jour, son bureau est saccagé, des menaces le prennent pour cible. Des militants de la cause animale l’ont dans leur viseur. Ils ne savent pas ce qu’ils font nous semble être un roman bavard. Pour preuve, par exemple, ces diverses postures narratives, qui font que ces militants apparaissent au fur et à mesure du récit soit comme des fous furieux, soit comme des humanistes au sens large ; idem pour Joe et les membres de son équipe, pourraient-ils ou non ne plus pratiquer la vivisection ? La recherche scientifique a-t-elle bon dos au point de tolérer la torture animale ? Pour satisfaire quels besoins ? Ceux de la médecine ? Ceux de l’industrie pharmaceutique, cosmétique, alimentaire, automobile ? « Des millions d’animaux sacrifiés chaque année, dans des expériences pratiquement inutiles. » Tous les personnages sont présentés tantôt avec un visage, tantôt avec un autre. Le procédé peut devenir lassant, d’autant que les plus de six cent cinquante pages du livre abondent de détails. Nous ne voyons pas forcément où l’auteur veut nous emmener, ce qui n’est pas grave en soi. Sans doute s’est-il exercé ici surtout à tracer une galerie de portraits, entre autres ce père, Joe, et son fils, Samuel, leur relation impossible dans cette société d’aujourd’hui et… de demain, de plus en plus déshumanisée. Car, et là l’intérêt du roman se renforce, Ils ne savent pas ce qu’ils font se veut aussi une dystopie recensant les dangers d’Internet et des réseaux sociaux, et de la technologie digitale qui nous entraîne dans un monde où réel et fiction s’entremêlent étroitement.

 

* Jussi Valtonen, Ils ne savent pas ce qu’ils font (He eivät tiedä mitä tekevät, 2014), trad. Sébastien Cagnoli, Fayard (Littérature étrangère), 2017

Ce genre de choses n'arrive jamais

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Étrange petit roman que celui-ci, Ce genre de choses n’arrive jamais, publié pour la première fois en 1944, sous le pseudonyme de Leo Arne. C’est surtout pour Sinouhé l’Égyptien que Mika Waltari (1908-1979) est ici connu, mais c’est oublier qu’il a signé une œuvre dense et diverse : romans mais aussi drames, nouvelles, romans policiers, contes pour enfants... Dans Ce genre de choses n’arrive jamais, à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, un homme et une femme sont les seuls survivants de l’accident de l’avion dans lequel ils avaient pris place. Où la catastrophe les a-t-elle abandonnés ? Quelque part en Europe centrale mais rapidement, le lieu leur importe peu. « Ce pays était fou », en viennent-ils à constater. Les « minorités » sont pourchassées. La violence règne mais puisque l’homme n’est « ni juif ni journaliste », elle les épargne. Et finalement, le couple qui n’en est pas vraiment un ne songe plus à retourner dans son pays d’origine, vraisemblablement la Finlande, mais décide de suivre une troupe de saltimbanques. Faites l’aventure, pas la guerre… !

 

* Ce genre de choses n’arrive jamais (Sellaista ei tapahdu, 1944), trad. Anne Colin du Terrail, Actes sud, 2015 

Un Mirage finlandais

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On trouvait, traduits en français, deux très bons romans de Kjell Westö (né en 1961) : Le Malheur d’être un Skrake et Les Sept livres de Helsingfors, écrits en suédois, l’autre langue officielle de la Finlande. Le premier relatait la vie de plusieurs générations de membres de la famille Skrake, des années 1950 à 1990. Le second retraçait l’histoire de la capitale finlandaise (Helsinki, ou Helsingfors en suédois), une sorte de pendant au Roman de Bergen du Norvégien Gunnar Staalesen, en quelque sorte. (À quand des histoires aussi passionnantes de Stockholm, d’Oslo ou de Copenhague ?) Voici que les éditions Autrement publient Un Mirage finlandais. Ce roman débute en 1938, avec de fréquents retours en arrière. Matilda est la secrétaire de Claes Thune, « auxiliaire de justice » ou, plus justement, avocat à Helsinki. Alors qu’il organise dans ses bureaux le Club du mercredi, rendez-vous mensuel de quelques vieux amis socialement bien placés, elle reconnaît la voix d’un homme. Un très mauvais souvenir. Matilda replonge au milieu de sa vie, en pleine guerre civile, quand elle n’avait que dix-sept ans. Les Blancs vainqueurs, la répression à l’encontre des Rouges avait été indistincte, cruelle, terrible et préfigura d’autres massacres à venir. Kjell Westö s’attache dans ce roman à décrire une époque sur laquelle quelques auteurs, peu, se sont également penchés : songeons, évidemment, à Väinö Linna (Ici, sous l’Étoile polaire) ; ou, plus près de nous, à Leena Sander. Une époque au cours de laquelle beaucoup de souffrances ont eu lieu, dont certaines sont tues encore aujourd’hui. Il fait le lien entre cette répression d’une dureté inexcusable et la montée d’un régime autoritaire. Certes, la Finlande sera préservée du totalitarisme, tout au moins au sein de son gouvernement, mais, coincée entre l’URSS stalinienne et l’Allemagne nazie, elle souffrira affreusement. Nombre de personnages d’Un Mirage finlandais sont a priori à l’abri des malheurs, à commencer par Claes Thune, « humaniste bien-pensant » voire, selon les nationalistes, « cosmopolite décadent », « traitre à la patrie » aux « ascendances sémites ». Et pourtant, comme tous leurs contemporains, ces personnages vont, quelquefois malgré eux, découvrir la lutte des classes et subir de plein fouet les affres de l’Histoire. Quant à Matilda/Milja, la violence ne l’épargne pas, hélas, et sa vengeance, avec sa surprise finale, constitue l’intrigue de ce roman – pas un roman policier mais pas loin. Comme les précédents livres de Kjell Westö, un grand, un fort roman.

 

* Le Malheur d’être un Skrake (Vådan av att vara Skrake, 2000), trad. du suédois Philippe Bouquet, Gaïa, 2003

* Les Sept livres de Helsingfors (Där vi en gång gått, 2006), trad. du suédois Philippe Bouquet, Gaïa, 2008

* Un Mirage finlandais (Hägring 38, 2013), trad. du suédois Jean-Baptiste Coursaud, Autrement (Littératures), 2015

 

Berlin, Paris, Hitler, Daech…

« …Quand même, le Berlin de cette époque (la République de Weimar)… tu ne te rappelles pas ? Ce devait être la cité la plus dépravée depuis Gomorrhe ! Et loin de moi l’idée de vouloir défendre Hitler, il débite énormément de sottises. En revanche, il a eu entièrement raison de dire que Berlin était la métropole du bolchevisme culturel et des croisements interraciaux. » (Kjell Westö, Un Mirage finlandais)