Romans policiers

Sans visage

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Né à Oulu en 1966, journaliste et rédacteur en chef du magazine Image plusieurs années de suite, Pekka Hiltunen assure à présent la direction de Mondo. Premier volet d’une trilogie prenant la ville de Londres pour cadre, Sans visage met en scène deux Finlandaises expatriées : Lia, maquettiste dans un magazine intitulé Level, et Mari, qui se sert de sa remarquable intelligence pour diriger le Studio, une entreprise politico-humanitaire secrète : « Son cerveau faisait des calculs de probabilité sur les gens tellement vite qu’elle avait le sentiment de savoir ce qu’ils avaient dans la tête. Ce qui était inhabituel, c’était simplement la quantité et l’intensité de l’analyse. » Se rendant à son travail, Lia assiste, parmi de nombreuses autres personnes, à la découverte d’un cadavre, qui semble avoir été écrasé au rouleau compresseur, dans le coffre d’une voiture. Ce qu’elle voit, ce qu’elle apprend ne la quitte plus et, mettant à profit le Studio, cette étrange société que Mari a créée, décide de faire la vérité sur ce meurtre particulièrement affreux. En parallèle, Mari met un terme à la carrière d’un leader d’extrême droite. Un roman bien mené qui annonce peut-être, comme l’ont souligné certains critiques, un déplacement de l’intrigue de la littérature policière nordique au-delà des frontières des seuls pays du Nord, et de fait un renouveau du genre. Le roman policier nordique deviendrait ainsi une sorte de label ou de marque, et peu importerait qu’il se déroule en Suède, en Norvège, en Islande, au Danemark ou, comme ici, en Finlande. Ne serait retenue que la nationalité des personnages principaux. Ou de l’auteur. Ou – moins encore ?

 

* Pekka Hiltunen, Sans visage (Vilpittömästi Sinun, 2011), trad. Taina Tervonen, Balland, 2013

Écran noir

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Écran noir de Pekka Hiltunen est à lire à la suite de Sans visage, publié en France en 2014. Le lecteur retrouve ici le Studio, cette structure créée à Londres par deux jeunes femmes d’origine finlandaise, Lia et Mari, cette dernière possédant « un don pour lire dans les pensées des autres ». Constitué d’un noyau de personnes de compétences diverses et qui se vouent une très grande confiance, le Studio enquête sur des affaires qui embarrassent la police. Comme cette série de meurtres d’homosexuels dans la capitale britannique : « il semble que la police occulte « le caractère homophobe de ces agressions ». Quel est le fou qui enlève ses victimes, les tue à coups de pied et envoie les films aux médias ? « Le profil du tueur commençait à se dessiner. C’était un homme blanc, âgé d’une cinquantaine d’années, en bonne forme physique, avec des connaissances en informatique et en montage de vidéos, sachant tirer, probablement aussi visiteur assidu de pages de fans de Queen. » C’est tout ? Ah, non ! « Il déteste les homos. » Sympathique ! De Londres à Zanzibar, l’enquête trace, par ailleurs, le portrait de Freddie Mercury, leader du groupe Queen et gay revendiqué, que l’assassin admire avec ambigüité. Comme pour nombre d’autres romans policiers, on peut regretter que l’auteur des crimes soit un malade mental, ce qui permet de ne donner que des explications très évasives sur ses motivations. Puisqu’il est fou, pourquoi s’étonner qu’il agisse ainsi ou ainsi, qu’il s’en prenne aux homosexuels, par exemple ? Nul besoin d’expliquer non plus d’où il tire son argent pour vivre et à Londres et à Zanzibar, et disposer de matériel informatique sophistiqué. Quant à ses mobiles profonds comme dirait un psychiatre, on les ignore et ce n’est pas le plus important car Écran noir est avant tout un roman d’action.

 

* Pekka Hiltunen, Écran noir (Sysipimeä, 2012), trad. Taina Tervonen, Gallimard (Série noire), 2017

 

La Maison de vos rêves

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Martti Linna (né en 1966) avait déjà publié Le Royaume des perches, un roman à peine policier – à peine, en ce sens qu’il accordait une grande place au décor (une Finlande comme il se doit boisée et baignée de lacs) et que ses personnages, qui se répondaient avec un ton très juste les uns les autres, finissaient par évacuer l’intrigue policière. On retrouve dans La Maison de vos rêves le capitaine Reijo Sudenmaa. Un patron d’entreprise (Haliwood, une boîte de construction de maisons en rondins « disposés à la verticale ») est victime de tentatives d’assassinat. Qui lui en veut ? Son frère, qui est aussi son associé ? Un employé ? Un client ? Sudenmaa enquête à son rythme, obnubilée, lui le père célibataire, par sa fille de quinze ans dont le comportement ne cesse de le décontenancer. Le fonctionnement de l’entreprise (qui peut parfois rappeler IKEA) est censé protéger le bien-être de ses employés mais pourquoi, lors d’un sondage mené parmi ceux-ci, une réponse vient-elle contredire cette ambition ? « Le village-témoin de Haliwood avait été établi dans une vaste pinède au bord d’un lac. » Tout est-il paisible ? La Maison de vos rêves est un roman plutôt original, notamment parce qu’il aborde le monde du travail, en l’occurrence l’ébénisterie et l’ameublement, avec un luxe de détails, mais les réflexions de Sudenmaa et des divers autres personnages nous semblent un peu lourdes. Les comparaisons femme/jument, les jugements de valeur sur le fait qu’une femme ait deux amants… Hum !

 

* Martti Linna, La Maison de vos rêves (Kuolleita unelmia, 2010), trad. Paula et Christian Nabais, Gaïa (Polar), 2016

 

Aussi noir que ton mensonge

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Il y aurait, au nord de la Finlande, une mine de nickel dangereuse pour la santé des habitants de la région. Un gros complexe minier, exploité par une société privée, avec l’aval des autorités publiques, trop heureuses de voir des emplois créés dans cette zone reculée. C’est tout au moins le message que reçoit Janne Vuori, journaliste au Quotidien de Helsinki (« …dernier journal de taille moyenne du pays (…), en grande difficulté »), dans les premières pages de ce nouveau roman de Antti Tuomainen (né en 1971), Aussi noir que ton mensonge. Le lendemain, le voici sur place qui frappe à la porte de l’entreprise. Tout est transparent, lui déclare-t-on, mais pourtant, on l’éconduit poliment. Antti Tuomainen nous a déjà habitués à des romans noirs, plus que policiers, ou à des romans d’anticipation. Ici, il y a un peu de tout cela, sur un fond d’écologie. Et Janne Vuori met le doigt sur une affaire qui risque de lui coûter cher, notamment de détruire sa vie de famille, lui qui n’a pas vu son père, un « tueur à gages », depuis trente ans – son âge. Au point que mieux vaut peut-être, pour lui, demander à son directeur un changement de poste. « Tu veux vraiment y renoncer ? Tu as des informations internes, un indic, tu es allé sur place, tu as les notes de Lehtinen et je ne sais quoi encore », lui répond ce dernier, dubitatif. Mais Janne Vuori revient sur sa décision et l’enquête repart avec les quelques morts nécessaires et les déboires écologico-financiers de rigueur. Il y a pire, comme lecture, ou, à l’évidence, il y a mieux.

 

* Antti Tuomainen, Aussi noir que ton mensonge (Kaivos, 2015), trad. Alexandre André, Fleuve (Noir), 2016

Sombre est mon cœur

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Le premier roman de Antti Tuomainen (né en 1971) traduit en français, La Dernière pluie, transportait le lecteur dans une Finlande apocalyptique, en proie à de très importants changements climatiques et à la guerre civile. Sombre est mon cœur est de facture plus classique et s’inscrit clairement dans le genre roman policier – ou roman noir, plus précisément, puisque la police en est relativement absente. Le narrateur, un certain Aleksi Kivi (« Comme l’écrivain ? Non, lui, c’était Aleksis Kivi. Ma mère était une fervente lectrice et une amoureuse du finnois »), entend faire la lumière sur la disparition de sa mère vingt ans plus tôt, lorsqu’il n’avait que treize ans. La police n’a jamais suivi sérieusement aucune piste et n’a pas fait le lien avec un autre meurtre similaire. Car sa mère a été assassinée, Aleksi en est convaincu, et pour découvrir la vérité, ce charpentier qui a été bouquiniste (« Ça n’a pas du tout marché. Je vendais les livres à bas prix, je voulais que les gens les lisent. ») se fait embaucher dans un manoir de la côte balte, dont le propriétaire correspond au portrait qu’il a du meurtrier. Mais qui va observer l’autre ? Qui va manipuler l’autre ? Antti Tuomainen s’attache, pour faire avancer son intrigue, à la psychologie des personnages. Avec raison : son roman, de facture certes très classique, est convaincant.

 

* Antti Tuomainen, Sombre est mon cœur (Synkkä niin kuin sydämeni, 2013), trad. Alexandre André, Fleuve noir, 2015