Voyages

Au pays des vendeurs de vent

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Quelle idée a donc traversé Alessandra Orlandini Carcreff pour, dans Au pays des vendeurs de vent, rassembler et examiner divers récits de voyages du XVIIe au XXe siècle dans cette région excentrée longtemps mystérieuse : la Laponie ? Avouons d’emblée que son ouvrage, d’une grande érudition, est passionnant. S’aventurer en terres lapones (« par convention », elle préfère utiliser ce terme, si longtemps en vigueur, plutôt que celui de « same », aujourd’hui plus approprié car non péjoratif) il y a un siècle ou deux ou un peu plus (l’auteure remonte brièvement à l’Antiquité et au Moyen Âge) nous transporte littéralement dans un autre monde. Le froid règne en maître et la « civilisation du renne » s’affirme pleinement. Relégués aux confins du continent européen, les Lapons, pour beaucoup, apparaissent comme membres de peuplades « arriérées » dont il n’y a pas grand-chose de bon à observer. Adam de Brême décrit ainsi à la fin du XIe siècle « une image de sauvagerie et d’animalité des peuples nordiques, qui ne connaissent pas la vraie foi ». Selon lui, « les Lapons, en particulier », précise Alessandra Orlandini Carcreff, « appartiennent au niveau le plus bas de la civilisation, présentés avec des caractères animaux et monstrueux, dont l’attitude barbare dérive principalement des conditions climatiques… » Ces païens s’adonnent de plus à la magie. Plus que nos guerriers ou que nos marchands conquérants, nos philosophes auraient pu toutefois s’inspirer de ces hommes et de ces femmes qui n’ont jamais songé à mener de guerre contre autrui ni contre eux-mêmes, tout en sachant résister à l’oppression quand il le fallait… Un type d’individus vraiment très rare sur la planète ! Mais seuls quelques voyageurs, dont Alessandra Orlandini Carcreff rappelle ici les noms et avec précisions les biographies, se sont intéressés aux Lapons, au point, avec des intentions diverses, de tenter de leur rendre visite. Des cartes représentant leurs trajets complètent le volume. Cet essai peut se lire encore comme une histoire du voyage touristique à l’extrême Nord de l’Europe, région qui demeure souvent « exotique » en dépit, aujourd’hui, de sa relative accessibilité. Un ouvrage à savourer pour les amoureux de ce si beau bout du monde.

 

* Alessandra Orlandini Carcreff, Au pays des vendeurs de vent, Presses universitaires de Provence (Textuelles), 2017

Enivrante Laponie

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La Laponie est une région qui ne cesse de fasciner. La sillonner, l’explorer, est un rêve que certains voyageurs, par un moyen ou par un autre, tentent de réaliser. Ainsi, Valérie Courtet, qui, dans 71 & autres faits divers (Géorama, 2015), relate l’« itinérance solitaire d’une femme en Laponie ». « J’y vais pour les aurores boréales (…) et les lumières particulières, timides, en demi-teinte de blanc, pour la nature où le moindre sursaut s’apparente à une effervescence, pour la solitude, pour démystifier peut-être l’idée que tout, à cette saison (mi-février) en cet endroit, n’est qu’hostile… » Son voyage la mène de Kvikkjokk, en Suède, au Cap Nord, en Norvège, puis à Ivalo, en Finlande. À skis et avec une pulka (chariot) lourde de… soixante-et-onze kilos de chargement ! D’étonnantes rencontres et la solitude toujours en contrepoint dans un paysage époustouflant. 

Voyage en Laponie en… 1681

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Il ne s’agit certes pas tout à fait d’une nouveauté puisque l’ouvrage fut publié pour la première fois en 1731. Voyage en Laponie relate le séjour de Jean-François Regnard dans cette région un siècle plus tôt. Non moins qu’aujourd’hui, le pays des Sames fascine. Carl von Linné le visitera en 1732 et en décrira longuement la faune et la flore. Jean-François Regnard (1655-1709), qui deviendra par la suite un auteur dramatique reconnu, le traverse d’est en ouest, accompagné de deux camarades, après avoir sillonné la partie orientale de la Suède. Il observe. Avec les yeux d’un homme de son époque, pour qui les Lapons sont des « gens sauvages qui n’ont aucune demeure fixe », aux mœurs repoussantes. On lui reproche de répéter ce qu’il a lu ou entendu ailleurs, et son témoignage souffre d’un manque d’authenticité, comme nous le montre Philippe Geslin, professeur et ethnologue, dans sa préface. Ainsi devaient être les Lapons à la fin du XVIIe siècle ; ou ainsi voulait-on qu’ils soient, en cette époque où l’on a cesse de repousser les limites géographiques du monde connu. Regnard livre un texte littéraire bien plus qu’un texte scientifique. Il parvient cependant à faire du récit de son voyage un document d’ethnologie qui apprend autant, au lecteur d’aujourd’hui, sur les Lapons que sur les Occidentaux d’alors. « Ne connaissant point de médecins, il ne faut pas s’étonner s’ils (les Lapons) ignorent aussi les maladies, et s’ils vont jusqu’à une vieillesse si avancée qu’ils passent ordinairement cent ans, et quelques-uns cent cinquante. » Instructif, donc, et à découvrir – ou redécouvrir.

 

* Jean-François Regnard, Voyage en Laponie, Ginkgo, 2016

Propre à faire rire, les Lapons ?

« Ces hommes sont faits tout autrement que les autres. La hauteur des plus grands n’excède pas trois coudées ; et je ne vois pas de figure plus propre à faire rire. Ils ont la tête grosse, le visage large et plat, le nez écrasé, les yeux petits, la bouche large, et une barbe épaisse qui leur pend sur l’estomac. Tous leurs membres sont proportionnés à la petitesse du corps : les jambes sont déliées, les bras longs ; et toute cette petite machine semble remuer par ressorts. » (Jean-François Regnard, Voyage en Laponie)

« On dirait une autre planète… »

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Belle initiative (qui aurait d’ailleurs méritée d’être explicitée dans l’ouvrage), que d’emmener des enfants d’une école de Marseille en voyage aux quatre coins de la planète et de publier ensuite un livre décrivant la région visitée. Doté de belles illustrations, le volume consacré aux « peuples du Nord » mentionne deux voyages, l’un en Laponie, Sur le sentier sámi, et l’autre (ils sont présentés tête-bêche), aux confins de la Sibérie, Sur le sentier tchouktche. « Anecdote : Lorsqu’un Sámi veut protester contre quelque chose, il met son costume à l’envers. C’est la façon la plus non-violente de manifester ! » Guide de voyage original et plaisant…

 

* Enfants des cinq continents, Sur le sentier sámi/Sur le sentier tchouktche, In octavo, 2015