Romans, littérature

La Nébuleuse de la Tête de Cheval

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Roman initiatique que celui-ci, La Nébuleuse de la Tête de Cheval, du Norvégien Ola Bauer ? Assurément, car on voit dans ce livre le jeune Tom, dix ou onze ans, prendre place dans la vie auprès de Lister, sa mère, artiste peintre à Oslo, et de ses compagnons de fortune, Robert-Bobbie, célèbre pour avoir, sous l’occupation allemande, abattu six avions nazis, ou Le Moine, sorte d’ours humain donné pour écrivain : « Il avait passé sa vie à être en route, vêtu pour la pluie et le soleil, la guerre et la paix, le chagrin et la joie, quoi qu’il advienne. » Tom grandit auprès d’eux sans que le lecteur sache grand chose des camarades de son âge, qu’il doit trouver bien puérils. Un jour apparaît Helga, venue de sa lointaine Islande pour accomplir les tâches ménagères, Helga dont tous les hommes de la maison vont s’éprendre. Et Tom, héros, en fait, d’une tétralogie de Bauer, futur homme, n’est pas le dernier à succomber aux charmes de cette femme qui est avant tout un corps, un corps immense pour lui. Des continents de plaisirs et de déceptions s’annoncent, devine-t-il. « Il scruta en biais son fin profil, mais évita de regarder l’inoffensive prune pas mûre entre ses jambes, qui cependant grandit dans le miroir quand il pensa à Helga, se dressa pour devenir un crayon de charpentier le long de son ventre, ne s’épaissit pas, mais s’allongea en s’affinant, et il tira dessus, tira tant qu’il pouvait pour devenir adulte en vitesse, tira jusqu’à en gémir de douleur… » Roman initiatique, donc, prenant pour cadre le début des années 1950, roman rempli d’humour et d’une écriture riche, qui décline la nostalgie des premiers émois amoureux. Par ailleurs voyageur (l’Afrique, l’Irlande du Nord, Paris) et dramaturge, Ola Bauer (1943-1999) reçut plusieurs prix littéraires. Pour amateurs de belle littérature dans la lignée, par exemple, de Axel Sandemose, auquel il avait été comparé.

 

* La Nébuleuse de la Tête de Cheval (Hestehodetåken, 1992), trad. Céline Romand-Monnier, Gaïa, 2015

La Brasse indienne

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Outre l’intérêt de leur catalogue, l’une des principales qualités des éditions Gaïa est de ne pas proposer systématiquement aux lecteurs des romans qui viennent de paraître (on se souviendra par exemple, parmi beaucoup d’autres titres, de La Saga des émigrants de Vilhelm Moberg ou de Pelle le conquérant de Martin Andersen Nexø). Nombre de romans sont passés inaperçus lors de leur parution et les traduire quelques années plus tard peut être opportun. Il y avait eu ainsi La Nébuleuse de la Tête de cheval de Ola Bauer, une belle découverte pour les lecteurs, ici. Voici la suite de ce roman initiatique, La Brasse indienne. Nous sommes en 1957 et Tommy est de retour chez sa mère, à Oslo. L’artiste peintre n’est plus aussi fantasque que naguère, elle ne parle plus que rarement. Robert le rouge, lui, qui partage la maison avec elle, monte et démonte sa moto, enthousiasmant les gamins du quartier. Ola Bauer est toujours aussi prolixe, son style est dense et jamais à cours d’images. Ses phrases peuvent faire dix-huit ou vingt-deux lignes, les idées partir dans diverses directions, il ne s’essouffle pas. Ses personnages relèvent de la vie quotidienne (camarades de classe, professeurs, commerçants) pour la plupart et pourtant, il nous les décrit comme s’ils étaient, tous, exceptionnels, comme s’ils n’avaient pas d’équivalents. Avec une réelle poésie, Ola Bauer relate également comment Tommy, son alter ego, se confronte à l’amour. « Tommy, qui était-ce donc ? Une engeance de délateur, un fils de coureuse des foutus beaux quartiers. » Oui, de fait, mais aussi un écrivain en herbe, qui trompe son professeur de norvégien en lui refilant des devoirs largement inspirés de nouvelles d’Hemingway, qui triche mais… Il y a triche et triche et Tommy ne se contente pas de recopier, il transforme, il adapte, il réécrit carrément le texte et entre ainsi, comme à son corps défendant, dans la carrière… d’écrivain. La Brasse indienne constitue une belle suite à La Nébuleuse de la Tête de cheval et nous ne pouvons qu’espérer maintenant, dans un autre volume, voir Tommy s’affirmer en tant qu’adulte.

 

* Ola Bauer, La Brasse indienne (Svartefot, 1995), trad. Céline Romand-Monnier, Gaïa, 2016

Sa Majesté Maman

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On connaissait la Trilogie des Neshov de Anne B. Ragde (La Terre des mensonges, La Ferme des Neshov, L’Héritage impossible), romans pas inintéressants mais pourtant, selon nous, pas tout à fait convaincants. Dans Sa Majesté Maman, Anne Birkefeldt Ragde (née en 1957) retrace les derniers moments de l’existence de cette femme, Birte, qui, certes lui a donné la vie, mais lui a aussi fourni le goût de la lecture et de l’écriture. Un récit écrit simplement, au plus près des réalités quotidiennes, et de ce fait plutôt émouvant. Mère « un peu fêlée », « pas vraiment (…) comme les autres », Birte est à présent âgée de quatre-vingt deux ans. Atteinte d’un cancer, elle passe d’un hôpital à un autre. D’abord déboussolée, sa fille décide d’écrire à son sujet. « Depuis presque trois mois, je vivais dans un état d’urgence sans jamais m’être vue une seule fois en tant qu’écrivain ; je n’avais été que la fille d’une mère, une fille totalement submergée, vacillante et désespérée. » Célibataire et mère de deux filles, longtemps employée dans une usine de fabrication de sacs plastique, toujours en manque d’argent, espérant chaque semaine gagner au Loto, Birte était capable de soulever des montagnes – pour preuve, le premier mariage de sa fille Anne, organisé par elle presque de A à Z. Athée, femme émancipée, elle choquait ses collègues « communistes » car elle votait à droite. Anne B. Ragde trace d’elle un portrait vivant (après La Tour d’arsenic, où le portrait était surtout celui de sa grand-mère), enlevé pourrait-on dire, et parvient à susciter l’enthousiasme du lecteur pour cette femme à la fois banale et pourtant exceptionnelle.

 

* Anne Birkefeldt Ragde, Sa Majesté Maman (Jeg har et teppe i tusen farger, 2014), trad. Hélène Hervieu, Fleuve, 2016

 

Vous n’êtes pas venus au monde pour rester seuls

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Parler intelligemment de la mort n’est pas facile, encore moins quand il s’agit de la mort d’un enfant. De son enfant. C’est à cette tâche que s’est attelé Eivind Hofstad Evjemo dans Vous n’êtes pas venus au monde pour rester seuls, un roman déroutant qui peut se résumer autrement : comment vivre les uns avec les autres ? Vous n’êtes pas venus au monde pour rester seuls commence peu après le 11 juillet 2011, lorsqu’un couple apprend que ses voisins ont perdu leur fille adolescente dans la tuerie de l’île d’Utøya. Comment réagir ? Montrer de la compassion ? Faire comme si de rien n’était, avec « des gestes de paix venant de très, très loin » ? Ce couple connaît déjà ce type de malheur. Le très jeune Philippin qu’ils avaient adopté a voulu retrouver sa mère, à l’âge adulte, et a été victime d’un attentat. Inutile de l’attendre, il ne reviendra pas ; il était parti en réalité depuis longtemps déjà. On ne peut pas passer sa vie dans le deuil : tous de continuer, alors, bringuebalants, les souffrances au coude comme un filet trop lourd. « Le plus important, c’est de cultiver la solidarité (…). Un de nos amis nous a fait cadeau d’une toile où il a calligraphié cette phrase : ‘Vous n’êtes pas venus au monde pour rester seuls.’ » Non, peut-être. Un roman qui prête à méditer.

 

* Eivind Hofstad Evjemo, Vous n’êtes pas venus au monde pour rester seuls (Velkommen till oss, 2014), trad. Terje Sinding, Grasset (En lettres d’ancre), 2017

L’extrême Nord européen et la Deuxième Guerre mondiale

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(article paru dans la revue Nordiques n°27, 2014)

On ne sait pas forcément très bien, ici, quel théâtre militaire fut l’extrême nord européen durant la Seconde Guerre mondiale. Le froid aurait-il anesthésié la violence des combats ? Loin de là et deux ouvrages récents nous permettent d’en savoir plus sur l’occupation allemande en Norvège et la menace constante de l’invasion des troupes soviétiques. Le foisonnant roman de Kjartan Fløgstad, Des Hommes ordinaires relate le parcours (des années 1930 à aujourd’hui) de différents personnages qui se retrouvent acteurs de cette tragédie. L’intérêt de ce roman est de montrer la complexité des enjeux, et, de fait, des engagements, sans pour autant relativiser les responsabilités. Les questions abondent donc. Au-delà des crimes commis par leurs partisans, le nazisme et le stalinisme ont représenté pour beaucoup d’individus de la première moitié du XXe siècle de véritables modèles de société, dont l’instauration minimisait, sinon justifiait n’importe quelle barbarie. Rappelons que du Norvégien Kjartan Fløgstad, écrivain prolixe qui a exercé différents métiers et par ailleurs traducteur d’auteurs d’Amérique du sud, trois traductions en français existent déjà : Grand Manila (Stock, 2009), Pyramiden (Actes sud, 2009 ; récit prenant pour cadre l’archipel du Svalbard) et Le Chemin de l’Eldorado (Esprit ouvert, 1991).

* Kjartan Fløgstad, Des Hommes ordinaires (Grense Jakobselv), trad. Céline Romand-Monnier, Stock (La Cosmopolite), 2012

Branches obscures

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Quatre titres de Nikolaj Frobenius (né en 1965) ont déjà été traduits en français, chez Actes sud : Le Valet de Sade, Le Pornographe timide, Je est ailleurs et Je vous apprendrai la peur. Assez modérément convaincus par ces ouvrages, avouons-le, nous avons toutefois été séduits par son nouveau roman, aux allures de thriller, Branches obscures. Comment, à son propos, ne pas évoquer la toile du peintre Jean Hélion (1904-1987), « Le peintre piétiné par son modèle », que la Poste française avait utilisée dans les années 1980 pour illustrer un timbre. De la même manière, Branches obscures conte l’histoire d’un écrivain, Jo Uddermann, rattrapé, si l’on peut dire, par l’un des personnages de son dernier ouvrage. « J’avais écrit un roman autobiographique sur mon enfance, un chapitre sombre et dérangeant de mon histoire personnelle. (…) Jamais je n’avais osé écrire quelque chose d’aussi personnel, vrai et authentique. » Sa maison d’édition et les critique le félicitent mais le livre à peine paru, Jo Uddermann est la proie d’un inconnu qui se met à le menacer et à le harceler. Sa maîtresse est assassinée. Le coupable serait-il le personnage au centre de son roman, hier un enfant qui a joui du « plaisir du destructeur » en incendiant une école et que Jo Uddermann croyait mort depuis longtemps ? Voilà qu’il refait surface après avoir purgé une longue peine de prison en Irlande. La tension monte, l’écrivain Jo Uddermann ne maîtrise plus rien. Il est surveillé, des actes de malveillance sont commis à son encontre. La police ne le croit pas et ne veut pas intervenir. Et bientôt, elle le suspecte. Le lecteur, lui, ne sait plus si le narrateur est de bonne foi ou s’il le mène en bateau. L’écrivain, le narrateur, le personnage central… Qui est qui ? Un roman habile et dérangeant sur ces étrangers et ces doubles qui nous habitent parfois et qui, de gré ou de force, notamment chez les artistes toujours en proie à leurs démons intérieurs, peuvent finir par s’installer à la place de notre propre personne… !

 

* Nikolaj Frobenius, Branches obscures (Mørke grener, 2013), trad. Céline Romand-Monnier, Actes sud, 2016

La Faim

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Assurément pas une nouveauté, à proprement parler, mais une réédition intéressante que nous offrent là les éditions 11-13 : La Faim de Knut Hamsun. Publié initialement en 1890, ce roman a fait connaître l’écrivain norvégien non seulement dans son pays mais aussi en Europe, puis dans le monde entier. Il y a différentes lectures possibles de ce texte – ce qui en fait sa pertinence, hier comme aujourd’hui. Pas seulement celle, souvent retenue, d’un révolté errant dans le Christiana/Oslo de la fin du XIXe siècle, lucide sur le monde qui l’entoure et en proie à une faim tenace. « Si seulement on avait un peu à manger par une si belle journée ! » La Faim est le roman qui va donner le ton à l’œuvre de Hamsun. Voici l’écrivain avec son personnage d’éternel réprouvé, que le lecteur retrouvera dans plusieurs romans futurs (Hans, Auguste…), personnage haut en caractère et en butte à la société tout entière, si figée dans ses normes, implacable pour les sans-le-sou, ce « vagabond » qui se répète à l’envi que « la vie continue ». Il a le cœur généreux, lui, il a l’intelligence ouverte, il est prêt à toutes les aventures humaines mais on le blâme parce qu’il n’est pas vêtu de neuf malgré sa fière allure, pas qu’il ne s’acoquine pas d’office avec ses contemporains et qu’il se méfie des puissants, parce qu’une révolte instinctive l’anime. Knut Hamsun excelle dans cette description et il est vraiment dommage que l’écrivain ait perdu ensuite l’acuité de son regard pour se mettre à célébrer l’Allemagne hitlérienne. La Faim est un roman qu’Octave Mirbeau, André Gide et nombre d’autres écrivains ont salué ici. Il fait partie des grands textes de la littérature mondiale. Le rééditer n’est donc pas une mauvaise idée.

 

* Knut Hamsun, La Faim (Sult, 1890), trad. Georges Sautreau, intr. Hélène Carron-Desrosiers, 11-13, 2016

Les Invisibles

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C’est l’histoire d’une tribu familiale, plus que d’une famille. D’un minuscule royaume, sur une île du nord de la Norvège. D’un petit, tout petit monde qui vit en autarcie ou presque au niveau des îles Lofoten. Signé Roy Jacobsen (dont on trouvait déjà en français deux romans de grande qualité, Les Bûcherons et Le Prodige), Les Invisibles est un très beau roman. « …L’île est immuable, même si elle tremble, même si le ciel et la mer sont chambardés, une île ne disparaît jamais, même si elle vacille, elle reste ferme et éternelle, enchaînée dans le globe lui-même. (…) Une île ne sombre jamais. Jamais. » Ses habitants lui sont redevables de leur bien-être et de leur misère, selon les jours, selon les époques. Cherchent-ils à s’éloigner d’elles, qu’ils ne seront plus eux-mêmes, qu’ils perdront ce que l’on peut appeler leur âme. Il n’y a pas un personnage principal dans ce roman, sinon, évidemment, cette île de petite taille, Barrøy ; sinon, également, Ingrid, âgée de trois ans lorsque le lecteur la découvre au début du livre, et d’une quinzaine d’années lorsqu’il l’abandonne deux cent cinquante pages plus loin. Ingrid, qui doit apprendre à s’en sortir coûte que coûte. Ses parents, ingénieux, lui donnent l’exemple, avant de disparaître l’un après l’autre. Et Hans, son neveu, son demi-frère, son frère, on ne sait trop car c’est sans réelle importance, Hans, qui doit lui aussi affronter les événements et adopter la posture d’un homme alors qu’il n’a que douze ans. Les temps sont rudes, dans cette région du monde en ce début du XXe siècle. Tout se gagne. Presque rien n’est impossible à condition de se relever les manches. « Nul ne peut quitter une île ; une île, c’est un cosmos en réduction où les étoiles dorment dans l’herbe sous la neige. » Ce n’est pas l’histoire d’une famille, que nous conte Roy Jacobsen, c’est beaucoup mieux : l’histoire d’une tribu familiale. Les personnages pratiquent la solidarité parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement. Les liens du sang, s’ils existent, sont secondaires. La solidarité dépasse même les clivages sociaux, comme l’auteur nous le montre intelligemment avec Felix et Suzanne, les deux enfants que les Barrøy recueillent, ceux des patrons d’Ingrid, disparus pour cause de faillite. « Sur Barrøy, ils ont trois saules, quatre bouleaux et cinq sorbiers dont l’un est couvert de cicatrices, avec le milieu du tronc gros comme une barrique (…), et les douze arbres penchent tous dans la direction que la nature leur a imposée. » Comme ces arbres, les personnages de ce roman sont embringués dans une lutte quotidienne pour leur survie. Et ils s’en sortent. Bellement, pourrait-on dire. Roy Jacobsen nous les présente successivement, il nous les présente ensemble, aussi et surtout, coude à coude. Pas une ligne de trop dans ce roman brillamment écrit.

 

* Roy Jacobsen, Les Invisibles (De usynlige, 2013), trad. Alain Gnaedig, Gallimard (Du monde entier), 2017

Faim, de Knut Hamsun

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Le plus célèbre roman de Knut Hamsun, celui qui l’a propulsé sur la scène littéraire norvégienne puis mondiale, Faim (Sult, 1890), se trouve, dans ce petit volume publié par l’Harmattan (2015), adapté pour le théâtre. D’abord pour le Théâtre de la Madeleine, en 2011, puis, quelque peu modifié, pour le Lucernaire. Signée Florent Azoulay et Xavier Gallais, l’adaptation place l’action non plus à Oslo, à la toute fin du XIXe siècle, mais à Stockholm, dans les années 1920 (avant de revenir à Kristiana-Oslo à la fin !). Jean-Louis Barrault, en son temps, s’était déjà exercé à, selon les mots d’André Gide (préface à La Faim), « porter ce vaste soliloque sur la scène ». « Aucune histoire, aucune intrigue : au cours du livre rien d’autre ne nous est offert que le lamentable spectacle d’un homme sans cesse sur le point de mourir de faim. » Sujet toujours d’actualité, on en conviendra, alors que, les riches toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres, les SDF sont de plus en plus nombreux dans les rues des villes européennes. « Maigre, bien entendu j’étais maigre. (…) Mes joues étaient comme deux écuelles, le fond à l’intérieur… Je devais être d’une maigreur tout à fait inconcevable. Et mes yeux étaient en train de rentrer dans ma tête. Au secours, quel visage, hein ? »

Octosong

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Réalisateur artistique musical, Jim Gystad assiste, dans l’église de Kongsvinger, au baptême de son neveu tout en souffrant d’une terrible gueule de bois. Quand il entend chanter des octogénaires, un frère et deux sœurs, un « trio capable de ressusciter les morts » qui eut son heure de gloire dans les années 1960, il est ravi, lui qui évoque à tout-va les musiciens rock mythiques. Il aimerait leur proposer un enregistrement mais le trio rechigne. Pour parvenir à ses fins, il loue une maison dans le village et reprend son métier d’électricien, tout en saisissant la moindre occasion pour les relancer, l’un après l’autre. La production musicale est si médiocre ces dernières années que ce trio, il en est convaincu, fera un tabac. Mais le frère et ses sœurs ne sont pas des croyants comme les autres, s’ils citent le nom de Jésus à tout bout de champ, c’est pour ne retenir que certains aspects de sa personnalité : « être religieux juste ce qu’il faut, (…) on sait faire ». Beaucoup, dans leur communauté religieuse, leur reprochent de sentir le souffre. Jim Gystad s’accroche, entre dans leur vie et parvient à ses fins. Roman original, plein d’allant, que ce troisième titre de Levi Henriksen (né en 1964) publié en français (après Du sang sur la neige, un roman noir et pas un « thriller » comme l’annonçait l’éditeur, et Les Curieuses rencontres du facteur Skogli). Levi Henriksen surprend agréablement avec une vraie intrigue, de vrais personnages, complexes et tous assez attachants, et un sujet plutôt inattendu. « Rien n’est plus beau que ce qui fut »…

 

* Levi Henriksen, Octosong (Harpesang, 2014), trad. Loup-Maëlle Besançon, Presses de la Cité, 2016

La Honte

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Quand honte et culpabilité se renvoient la balle... ! Les luthériens n’excellent-ils pas dans ce domaine ? Bergljot Hobæk Haff (née en 1925) a signé plusieurs gros romans, qui tous s’ancrent dans des périodes douloureuses de l’Histoire et mettent en scène des personnages d’exclus, autrement dit « les maudits et les égarés » (La Honte). Dans ce roman, La Honte, elle donne la parole à une femme, Idun Hov, écrivaine méconnue et internée dans un hôpital psychiatrique depuis des années. Elle ne sortira plus jamais, disent les médecins, qui lui accordent une ramette de papier – puisqu’elle souhaite écrire. Et Idun Hov de raconter l’histoire de sa famille et, au-delà, un siècle, le XXe, en Norvège. Siècle fécond et dramatique, qui voit la Norvège prendre son indépendance (1905) et être envahie par les troupes nazies (1940-1945) et passer du rang de pays rural et plutôt pauvre à celui de puissance pétrolière urbaine et riche. Au travers de multiples personnages, La Honte retrace certains de ces événements. On suit bien sûr et avant tout la narratrice, sa folie, son internement : « Vous ne vous contentez pas (…) de transformer la vie en littérature. En fait, vous vous êtes engagée sur une voie beaucoup plus dangereuse puisqu’à présent vous transformez la littérature en vie », lui dit ainsi une infirmière. On suit aussi la branche paternelle de la narratrice, qui s’acoquine avec Vidkun Quisling – leader national-socialiste devenu aujourd’hui un nom commun, signifiant le traitre par excellence. Autodidacte, son père est en effet pris sous les auspices de la famille Quisling, laquelle, assez généreusement, lui permet de devenir pasteur avant, durant la Deuxième Guerre mondiale, d’exiger un engagement plus conséquent. Ce qu’accepte malgré lui le pasteur, toujours passif même lorsque les choses au fond de lui-même lui déplaisent. « Vous ne comprenez donc pas que, pour lui, c’est quasiment blanc bonnet et bonnet blanc ? Que là, dans le box des accusés, il y a un homme qui n’arrive pas à se décider. Un couillon super-intelligent qui voit toujours les choses des deux côtés. » Une narration qui se perd parfois, peut-être, dans des digressions sans trop d’intérêt (ces fugues à répétition, à l’étranger : bof !), mais un roman dense et passionnant, cependant, entre les années 1930-1940 et les années 1990, qui nous livre le portrait d’individus très différents les uns des autres – songeons, outre la narratrice, aux deux viles tantes marchandes de chapeaux, à ces sympathiques anarchistes constituant l’Association ouvrière ou à Aron, enfant juif rescapé qui deviendra médecin à Jérusalem et sauvera, finalement, la narratrice.

De Bergljot Hobæk Haff, on trouve en français quatre romans. La Honte, donc, plus L’Œil de la sorcière (1998), Le Prix de la pureté (2004) et La Juive d’Amsterdam (2005), tous chez Gaïa.

 

* La Honte (Skammen, 1996), trad. Éric Eydoux, Gaïa, 2001

Nous sommes restées à fixer l’horizon

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Nous sommes restées à fixer l’horizon est un roman. Un assez court roman. Un assez long poème, pourrait-on dire aussi. Un beau texte. L’histoire d’une jeune femme, Olivia, ouvrière dans une fonderie quelque part en Norvège, qui hérite sans s’y attendre d’une maison, en Islande. Qui est toujours à la limite de la dispute avec sa mère, excentrique. Qui se sépare de son compagnon. Qui fait la connaissance de Bé, dont elle tombe amoureuse. Elle découvre ses sentiments pour cette femme. Le récit montre : surprise, abandon, espoir, colère… Le récit suggère, surtout. « J’ai entendu Bé appeler mon prénom. Elle semblait si insouciante sur le trottoir. Malgré la lumière forte, sa peau avait une carnation chaude. Elle avait l’air de mâcher quelque chose, quelque chose dont elle savourait le goût. J’ai soudain été démangée par l’envie de me battre avec elle. » Deuxième roman de Mona Høvring (née en 1962), premier traduit en français, Nous sommes restées à fixer l’horizon a la force d’un souvenir d’été, d’un souvenir de jeunesse, comme un point sur l’horizon, une silhouette qui vous salue à jamais.

 

* Mona Høvring, Nous sommes restées à fixer l’horizon (Venterommet i Atlanteren, 2012), Jean-Baptiste Coursaud, Noir sur blanc (Notabilia), 2016

Le Séducteur

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On peut s’étonner que ce roman de Jan Kjærstad, Le Séducteur, publié initialement en Norvège en 1993, ne voie le jour qu’aujourd’hui en France. D’autant qu’il est le premier volume d’une trilogie qui vaut à son auteur la reconnaissance de lecteurs très enthousiastes (Forføreren, donc, Le Séducteur ; puis Erobreren, Le Conquérant et Oppdageren, L’Explorateur). Diplômé en théologie et récompensé par de nombreux prix littéraires, Jan Kjærstad (né en 1953) livre ici une œuvre foisonnante, débordante, articulée autour d’un personnage : Jonas Wergeland, producteur de documentaires pour la télévision. « …En mettant l’accent sur certains détails, il brossait un tableau général qui laissait les gens bouche bée ». De multiples autres personnages apparaissent au cours du récit mais il est le lien, celui vers qui toutes les actions se tendent, celui qui met toutes ces actions en mouvement. Jonas Wergeland est un personnage capable d’une empathie jamais défaillante, ce qui facilite grandement ses rapports avec ses congénères, et pourvu d’un sexe disons vigoureux, ce qui facilite ceux avec les femmes. Les expériences que la vie lui offre sont de toutes sortes, intellectuelles ou aventureuses, et de toutes il tire profit. Œuvre remarquable de par sa dimension (1 500 pages pour les trois volumes et 200 histoires recensées et disséminées au cours du récit), cette trilogie (dix années d’écriture) place Jan Kjærstad parmi les auteurs phares de la Norvège contemporaine. On ne le connaissait ici que pour un titre publié il y a déjà un moment, Aléa (Gallimard, 1996), qui présentait un personnage déboussolé errant dans Oslo. Raconter Le Séducteur ? Disons juste que Jonas, de retour chez lui, trouve Margrete, sa compagne, son amour de toujours, morte sur un tapis. Qu’il ne prévient d’abord ni les secours ni la police. Qu’il se remémore sa vie. Ou qu’un narrateur dont le lecteur ne sait rien retrace pan par pan la vie de cet individu non pas exceptionnel comme le sont certains héros de fiction mais tout de même hors du commun et charismatique. Assidue de l’émission Thinking Big, consacrée aux personnalités qui ont fait le pays, toute la Norvège finira par encenser Jonas Wergeland et la mort de Margrete s’expliquera peut-être ainsi, lorsqu’il abordera la question des migrants – si tant est que Jonas était visé, ce que l’on n’apprend pas dans ce premier volume. Virtuose de la plume, Jan Kjærstad avance en boucle dans son récit, qui n’est pas sans évoquer le Peer Gyngt de Henrik Ibsen. Il commence par relater un fait, passe à autre chose, revient sur ce qu’il expliquait, bifurque, regagne son point de départ… Souvent avec humour – songeons, ce n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres, à cette partie de tennis avec son futur beau-père, pour gagner une peau d’ours et surtout l’autorisation tacite de fréquenter Margrete. « …Cet épisode est révélateur (…) de la personnalité de Jonas Wergeland : non seulement l’animal est doté d’une volonté presque effrayante, mais il possède aussi un œil de lynx capable de déceler des angles d’attaques décisifs, un détail rendant tout possible, y compris la défaite d’un ambassadeur suffisant et pas franchement bienveillant à son égard. » Manière de faire efficace, que ces innombrables entrelacs, et qui permet à l’auteur de sauter du coq à l’âne et surtout de dépeindre longuement et finement la Norvège, celle d’hier (Henrik Ibsen, Alexander Kielland) et celle d’aujourd’hui, qui jouit d’une « chance indécente ». Étonnant et bouleversant. Notons que, en 2012, la télévision norvégienne a adapté la trilogie en une série dramatique : Erobreren.

 

* Jan Kjærstad, Le Séducteur (Forføreren, 1993), trad. Loup-Maëlle Besançon, Monsieur Toussaint Louverture, 2017

Un Après-midi d’automne

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Roman policier, Un Après-midi d’automne (Ett ettermiddag om høsten, 2006 ; trad. Loup-Maëlle Besançon, Phébus, 2015) de la Norvégienne Mirjam Kristensen ? Pas vraiment, mais très bon roman psychologique. À New York, deux jeunes mariés visitent le Metropolitum Museum of Art. Mais l’homme disparaît. Elle se met à sa recherche.

Le Zoo de Mengele

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Roman ? Manifeste ? Ou… thriller, comme l’indique l’éditeur français ? Le Zoo de Mengele, de Gert Nygårdshaug, appartient sans aucun doute à ces diverses catégories. On peut se demander pourquoi il n’est traduit qu’aujourd’hui. Les problèmes que ce livre aborde sont en effet à la fois contemporains et anciens : il s’agit-là, rien moins, que de la destruction de notre planète par les êtres humains, notamment par ceux qui possèdent pouvoir et richesse, et des moyens pour y faire face. Certes, Mino Aquiles Portoguesa, le personnage principal, prend d’énormes libertés avec la loi mais celle-ci, comme il le découvre alors qu’il n’est encore qu’un jeune enfant et que tous les habitants du village dans lequel il habite sont assassinés, dont sa famille, la loi n’est la plupart du temps que la loi du plus fort. Le genre humain court à sa perte s’il continue de saccager la nature comme il le fait, c’est-à-dire avec des méthodes perfectionnées et sur une grande échelle. Il faut réagir. « …On n’employait pas des balles ou des bombes, on utilisait le savoir, la ruse et des armes qui n’attiraient pas l’attention. Et le but des militants n’était ni l’argent, ni le statut social, ni la révolution, ni le chaos économique, mais une lutte sans compromis contre les responsables de la déforestation massive de la forêt tropicale humide. » Si la qualité d’un livre se mesure, entre autres, à la quantité de réflexions et questions qu’il suscite, celui est assurément un grand livre. Car il va bien au-delà de la seule intrigue, cette poignée de grands gamins qui va tenter de stopper l’assassinat/le suicide non seulement de l’être humain mais également des autres espèces vivantes de la planète. Un pari colossal, démesuré, évidemment, et la fin de ce qui est donné pour un premier volume n’est pas vraiment surprenante. Ajoutons que l’auteur sait tempérer le tragique de ses propos de notes d’humour inattendues (la révolution qui n’éclate pas en France parce que « les ouvriers de chez Renault (sont) en vacances précisément cette semaine-là », par exemple).

Le Norvégien Gert Nygårdshaug (né en 1946) est l’auteur d’une œuvre conséquente centrée en partie sur l’Amérique latine. Il serait facile d’affirmer que Le Zoo de Mengele fait partie de ces livres qui n’en finissent pas de rebondir dans la mémoire des lecteurs. Bourrée de questionnements, l’intrigue est prenante, les personnages sont attachants. Gert Nygårdshaug parvient à parler d’écologie, de décroissance, d’utopie, d’avenir, avec un suspens qui sourd à chaque page. À lire sans hésiter.

 

* Gert Nygårdshaug, Le Zoo de Mengele (Mengele zoo, 1989), trad. Hélène Hervieu et Magny Telnes-Tan, J’ai lu (grand format), 2014

Le Crépuscule de Niobé

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Après l’excellent Le Zoo de Mengele, voici Le Crépuscule de Niobé, de Gert Nygårdshaug (J’ai lu, grand format). Toujours la forêt amazonienne comme cadre non unique mais principal. Toujours la préservation de la nature comme enjeu central. Toujours, également, une intrigue forte, palpitante, et de grandes questions soulevées au fil du récit :

« Toute la nature verte serait grignotée, lentement mais sûrement. La planète souffrait d’une maladie pire qu’un cancer, d’un virus qui la menaçait d’un anéantissement total. Une bactérie aveugle née de cette culture, de la civilisation européenne. Une maladie qui voulait toujours plus, sans jamais arriver à satiété. Une maladie qui remplacerait toute cette nature verte par du bitume gris, de la fumée nauséabonde, des bidons rouillés, des morceaux de pastique (…). »

Roman de politique fiction, Le Crépuscule de Niobé se passe dans les années 2020. L’Europe, puisqu’il commence et se termine sur le continent européen, est à feu et à sang, de multiples factions se disputent le pouvoir, dont, en France, la Légion M. Le Pen, des nationalistes fascistes. Inquiétant et crédible, hélas !

Le Bassin d’Aphrodite

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Avec Le Bassin d’Aphrodite, Gert Nygårdshaug achève sa trilogie écologiste. Nous avions été ravi par Le Zoo de Mengele, un petit peu plus sceptique avec Le Crépuscule de Niobé ; quant à ce nouveau volume… Qu’en dire ? Une chose est certaine : Gert Nygårdshaug a réussi là à construire une œuvre cohérente en partant d’un constat objectif et contemporain. Si ses hypothèses relèvent de la science-fiction, elles sont néanmoins à prendre en compte, car plausibles. La destruction des milieux naturels par l’espèce humaine peut conduire, soutient-il, à la destruction de l’humanité. Ou à un profond bouleversement de ce qui constitue cette humanité. La destruction des milieux naturels risque de mener l’espèce humaine à une régression sociale. Son système de vie policée et démocratique n’est, comme n’importe quel biotope, pas immuable. Gert Nygårdshaug part de cette affirmation pour signer une trilogie mêlant une intrigue forte à une réflexion pertinente. Dans Le Bassin d’Aphrodite, Jonar Snefgang, garde forestier et botaniste, la trentaine, et son fils Erlan, huit ans, ont trouvé refuge dans une maison isolée dans les montagnes de Norvège, au nord d’Elverum. En dépit d’une situation sociale chaotique, le pays n’a pas sombré dans la folie. Mais « il était question de véritables guerres civiles sur le continent où groupes ethniques et religions s’affrontaient, rasant villes et campagnes ; des néonationalistes, des séparatistes et des fascistes purs et durs formaient en permanence de nouvelles alliances (…) ; des rumeurs circulaient faisant état de grandes villes en ruines, mais on ne pouvait plus se fier aux médias tant les nouvelles étaient parfois contradictoires. » Des événements surprenants ont lieu – mais sont-ils réels ou relèvent-ils du rêve ? Après avoir dénoncé ce qui lui tenait à cœur (Le Zoo de Mengele), l’écrivain entraîne le lecteur dans un monde imaginaire qu’une nature déboussolée régente de nouveau. La forêt a poussé partout, anéantissant la présence humaine. « …La vengeance de la planète ? Après des années et des années d’épuisement et d’exploitation de la forêt et de la terre ? » Ou plutôt « un acte terroriste qui a frappé uniquement les êtres humains sur notre planète » ? On est assez loin du réalisme qui imprégnait Le Zoo de Mengele et qui finalement rendait le jeune Mino si attachant. Par ailleurs, l’auteur semble mêler au récit des passages censés évoquer son quotidien et notamment son travail d’écriture. Veut-il nous signifier que l’auteur (lui ou… Antoine de Saint-Exupéry !) est un personnage à la limite de la fiction, parmi d’autres ? Exercice un peu périlleux, pensons-nous, après l’excellente impression procurée par le premier volume.

 

* Gert Nygårdshaug, Le Bassin d’Aphrodite (Afrodites basseng, 2003), trad. Hélène Hervieu et Magny Telnes-Tan, J’ai lu (grand format), 2015

Le fleuve littéraire de Per Petterson

Per Petterson fait partie de ces écrivains discrets, qui composent une œuvre livre après livre sans prétendre à chaque fois nous mettre entre les mains le « roman du siècle ». Pourtant, ses romans, une fois lus, difficile de les oublier. Per Petterson fait partie de ces écrivains patients, qui conquièrent à chaque livre un public exigeant et attentif. En France, les éditions Circé avaient publié Jusqu’en Sibérie et Dans le sillage, deux romans peut-être trop intimistes pour valoir d’emblée à leur auteur la reconnaissance qu’il méritait. Jusqu’en Sibérie traçait le portrait d’une ouvrière danoise (dans des lieux, tel ou tel quartier d’Oslo ou l’île de Læsø, au Jutland, que le lecteur retrouvera plus tard) : « un très très beau récit », affirmait Denis Ballu, spécialiste s’il en est de la littérature et du cinéma nordiques (Nouvelles du Nord n°15, 2003). Quant à Dans le sillage, c’est d’un père et de son écrivain de fils que Per Petterson nous entretient, personnages qui réapparaîtront également, à peine modifiés, par la suite. Les éditions Gallimard nous ont ensuite proposé Pas facile de voler de chevaux, qui a enfin valu à Per Petterson un certain succès. « On allait voler des chevaux. C’est ce qu’il a dit quand j’ai ouvert la porte du chalet d’alpage où j’habitais avec mon père cet été-là. J’avais quinze ans. C’était en 1948, aux premiers jours de juillet. Les Allemands avaient quitté le pays trois ans plus tôt, mais j’ai l’impression qu’on n’en parlait plus. Pas mon père en tout cas. Il ne parlait jamais de la guerre. » La guerre, qui, justement, va constituer la toile de fond de ce roman subtile et nostalgique. Avec Maudit soit le fleuve du temps, l’écrivain confirme son talent : réussir à faire d’individus de la vie de tous les jours des personnages hauts en couleur, que le lecteur, le livre terminé, a l’impression de connaître depuis toujours. Je refuse nous entraîne dans une histoire d’amitié – d’amitié perdue, d’amitié espérée, retrouvée, incertaine. Avec, comme précédemment, des personnages puisés dans la vie quotidienne, tout en nuances, et un narrateur inséré à moitié seulement dans la société.

Né en 1952, Per Petterson est l’une des grandes plumes de la littérature norvégienne d’aujourd’hui. Ses romans s’imbriquent les uns dans les autres, à cheval entre la Norvège et le Danemark souvent, avec des personnages différents et néanmoins récurrents. Les liens familiaux, l’amitié, en tissent la trame, mais Petterson aborde aussi l’Histoire et la politique sans omettre de peindre le monde du travail. Sa manière de suggérer les relations entre les individus fait naître les émotions et chacun de ses livres parvient à jouer sur les multiples registres propres à la lecture, de l’onirisme à la mélancolie. Une belle œuvre, assurément.

 

* Jusqu’en Sibérie (Til Sibir, 1997, trad. Terje Sinding), Circé, 2002

* Dans le sillage (I kjølvannet, 2000, trad. Terje Sinding), Circé, 2005

* Pas facile de voler des chevaux (Ut og stjæle hester, 2003), trad. Terje Sinding, Gallimard (Du monde entier), 2006

* Maudit soit le fleuve du temps (Jeg forbanner tidens elv, 2008), trad. Terje Sinding, Gallimard (Du monde entier), 2010

* Je refuse (Jeg nekter, 2012), trad. Terje Sinding, Gallimard (Du monde entier), 2014

Les couleurs de ces jours-là…

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« Parfois, il vous est impossible de vous rappeler ce qui s’est passé à telle période de votre vie ; impossible de vous rappeler ce que vous avez fait, ce que vous avez dit et à qui ; impossible de vous rappeler le quotidien, les journées d’école, les anniversaires auxquels vous étiez invité. Mais vous vous rappelez les couleurs de ces jours-là, et les paumes de vos mains se rappellent si tel objet était doux, lisse ou rugueux, elles gardent le souvenir des pierres et des arbres, elles gardent celui de l’eau et de certains vêtements… »

(Per Petterson, Je refuse)

Un Fugitif recoupe ses traces

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S’il est un livre qui fut longtemps précédé par sa réputation, c’est bien celui-ci, Un Fugitif recoupe ses traces, du Dano-Norvégien Axel Nielsen, dit Aksel Sandemose (1899-1965). Né à Nykøbing-Mors, dans le Jutland, petite ville immortalisée plus tard dans son œuvre sous le nom de Jante, Sandemose choisira la Norvège comme patrie littéraire. En France, ce livre n’a été traduit qu’en 2014. Ce n’est pas un roman policier, certes, bien qu’un meurtre soit annoncé dès les premières pages. Un meurtre déjà ancien, dont le narrateur s’accuse, dont il use surtout pour parler de ce qui fut sa vie et celle des siens dans cette petite ville fictive de Jante. « Pour moi, il n’existe pas d’endroit plus sordide au monde. » Voilà qui est dit ! Un Fugitif recoupe ses traces n’est peut-être même pas à proprement parler un roman, plutôt une suite de récits qui se répondent, se complètent, forment un ensemble cohérent qui finit par laisser apparaître le portrait psychologique du narrateur, Espen Arnakke (qui apparaît dans quatre romans), né à Jante et fils d’ouvrier, et surtout celui d’une ville selon lui terriblement oppressante. « Comment un être peut-il se trouver une âme dans un milieu pareil, comment Jante peut-elle enfanter autre chose que des esclaves – ainsi qu’un ou deux scorpions ou meurtriers ? » Les dix commandements de la « loi de Jante » ont mille fois servi à illustrer, à tort ou à raison, la rigidité morale des Pays nordiques : « 1. Tu ne dois pas croire que tu es quelque chose. 3. Tu ne dois pas croire que tu es plus intelligent que nous. 6. Tu ne dois pas croire que tu vaux mieux que nous. » Et ainsi, à l’avenant. Il s’agit d’une fiction, rappelons-le, mais les critiques de tous poils des sociétés nordiques, à commencer par les Nordiques eux-mêmes, spécialistes s’il en est de l’autocritique, ont cru distinguer dans ces « commandements » l’essence d’une culture. Résistant réfugié en Suède durant la Deuxième Guerre mondiale, écrivain polémiste qui signa des articles dans la presse ouvrière, Aksel Sandemose fut assez précurseur dans sa façon de décrire le monde, associant volontiers politique, psychanalyse et sexualité. Plusieurs de ses romans ont été publiés en France (Le Loup-garou, R. Laffont ; Le Marchand de goudron, Actes sud ; Le Clabaudeur, L’Élan…).

 

* Aksel Sandemose, Un Fugitif recoupe ses traces (En flykting krysser sitt spor, 1933), trad. Alex Fouillet, préf. Philippe Bouquet, Presse Universitaires de Caen/OFNEC, 2014

Zombie nostalgie

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L’idée de départ de Zombie nostalgie de l’écrivain norvégien Øystein Stene (né en 1969) a un air de déjà vu et pourtant, le lecteur se laisse prendre : un individu s’éveille quelque part, dans un lieu nommé Labofnia apprend-il rapidement, sans avoir conscience de son identité. Qui était-il ? Que fait-il là ? Il est un être neutre, « une sorte de personnage général, dépourvu de tout ce qu’on associe au mot ‘personnalité’ » : « Tout ce qui vous singularise en tant que personne – traits de caractère, souvenirs intimes, préférences affectives, caractéristiques physiques – semble effacé. » Il va peu à peu s’installer dans la « communauté autonome insulaire et démocratique » de Labofnia. Ou plutôt, le gouvernement lui donne un nom, un travail, un logement. Et il découvre que Labofnia est une île et que les humain, êtres plutôt différents de lui en dépit d’une ressemblance physique, la contrôlent et se méfient de ses habitants. Pourquoi ? Le roman est plutôt agréable à lire mais perd de son intérêt lorsque, comme l’indique le titre, il ne nous conte plus qu’une histoire de zombie. Les morts-vivants sont-ils parmi nous ? Comment les considérer, dans la mesure où ils ne poursuivent qu’un but : se rassasier d’être humains !

 

* Øystein Stene, Zombie nostalgie (Zombie nation, 2014), trad. Terje Sonding, Actes sud, 2015

Car si l’on nous sépare

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Edvard Munch n’a sans doute pas volontairement cultivé le mystère autour de sa personne mais, comme avec tout artiste de cet acabit, son caractère sombre a suscité nombre d’interrogations, lesquelles ont alimenté les secrets autour de son œuvre. Celles qui permettent à Lisa Stromme de tracer l’intrigue de ce beau roman, Car si l’on nous sépare. L’auteure (née en 1973), Anglaise qui vit aujourd’hui en Norvège, imagine ici une liaison entre Munch et Tullik, une jeune femme d’Ågårstrand. Liaison prohibée par la famille de celle-ci, qui considère, à l’instar de nombre de ses contemporains, le peintre comme un fou. Son œuvre est en effet tellement novatrice, tellement provocatrice… Comment la comprendre ? « J’essaye de peindre les questions insolubles que nous pose l’existence, toutes ces choses qui nous laissent perplexes. J’essaye de peindre la vie telle que nous la vivons », affirme Munch sous la plume de Lisa Stromme. Dans sa postface, celle-ci explique avoir inventé cette liaison, ou tout au moins avoir pris énormément de libertés avec la biographie de Munch. Le titre anglais de ce roman, The Strawberry girls, La Cueilleuse de fraises, met plus l’accent sur Johanne Lien, l’autre personnage principal (ils sont trois, donc : Edvard Munch, Tullik Ihlen et Johanne Lien), ici la narratrice. Cette jeune servante de seize ans, au service de la famille Ihlen et surtout de Tullik, peint elle-même et, du coup, observe Munch avec sympathie. Amie de Tullik qui fait d’elle sa confidente, elle voit la jeune femme s’enfoncer dans les affres d’un amour désespéré. Roman empreint de sensibilité qui permet d’aborder l’œuvre de Munch, dont certaines toiles apparaissent au fur et à mesure de l’intrigue, par un biais peu conventionnel.

 

* Lisa Stromme, Car si l’on nous sépare (The Strawberry girl, 2016), trad. de l’anglais Séverine Beau, HarperCollins, 2017

Le Livre de la mer ou l’art de pêcher un requin géant...

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Le Livre de la mer ou l’art de pêcher un requin géant à bord d’un canot pneumatique sur une vaste mer au fil de quatre saisons fait partie de ces livres difficiles à classer. Doit-on opter ici pour le roman, le roman d’aventures quelque peu à la Jack London (pensons à La Croisière du Snarck) ou à la Herman Melville (Moby Dick), un ouvrage forcément dépaysant. Ou pour l’essai, brillant, érudit, sur la vie marine. Ce livre permet plusieurs approches et se laisse tranquillement dévorer en dépit du sujet initial : quand deux amis se retrouvent pour une partie de pêche au requin du Groenland, forcément pas de tout repos. Passant d’une anecdote à une autre et emmenant le lecteur de l’océan Atlantique à la mer de Barents en s’arrêtant longuement dans les îles Lofoten, Morten A. Strøksnes (né en 1965, journaliste et photographe) relate non seulement la vie des pêcheurs (« il régnait des conditions féodales en mer et, à bien des égards, les pêcheurs étaient les fermiers des propriétaires ») que celle de leurs proies, ces poissons considérés uniquement comme de la matière à exploiter. « Une baleine bleue peut avoir plus de huit mille litres de sang dans le corps, et les dépeceurs pataugeaient sans cesse dans la graisse, le sang et la chair pendant les quatre mois que durait la saison. » Les passages de l’ouvrage sur les baleines et autres rorquals et cachalots ne peuvent que révolter tout ami du monde animal. Pourchassées, tuées en grand nombre et notamment par la flotte norvégienne encore aujourd’hui, les baleines sont en voie de disparition, comme de nombreuses espèces de poissons, pourtant indispensables à la régulation de la vie des océans. C’est donc à une partie de pêche que le narrateur convie le lecteur, mais plus le récit avance et plus le cœur de ce lecteur se soulève, non pas à cause du mal de mer mais en raison des traitements infligés aux poissons par les pêcheurs et aux pêcheurs par la mer et leurs patrons. Les pêcheurs de naguère perdaient souvent la vie en mer, comme une fatalité, et ceux d’aujourd’hui, sur les bateaux usines, connaissent le sort des prolétaires en usines. « Bateau surchargé + paquet de mer + eau glacé = noyade. » Nul besoin d’inventer des monstres marins, à l’instar de l’évêque catholique Olaus Magnus (1490-1557), contraint à l’exil et auteur d’une Carta marina et d’un bestiaire quasi fantastique des animaux vivant dans l’océan, que Morten A. Strøksnes convie un moment. L’auteur restitue avec brio la vie des pêcheurs et, de fait, celle des animaux marins, montrant que toutes sont liées et que toutes sont menacées par les activités humaines et la pollution qui en émane. « Par nos activités, nous exterminons les espèces à un rythme étourdissant, car nous sommes parvenus à une hégémonie sur terre, et nous régnons aussi sur les océans. » Un beau documentaire animalier et… humain, en somme.

 

* Morten A. Strøksnes, Le Livre de la mer ou... (Havboka eller kunsten å fange en kjempehai...), trad. Alain Gnaedig, Gallimard, 2017

 

Ange de nylon

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L’amour maternel va de soi, dit-on. Très rarement a-t-il été contesté. Il s’agit d’un instinct, contre lequel on ne peut rien faire. On sait pourtant que cet avis n’est plus unanimement partagé. L’amour maternel s’apprend. Ou ne s’apprend pas. Tel est le sujet du roman de Helene Uri (née en 1964), Ange de nylon. Beate et Bernt vivent une belle histoire d’amour et décident, maintenant qu’ils se sont mariés, d’avoir un enfant. Comme Beate s’y attendait, c’est une fille, Sofie, dite Fie. « Fie était une enfant programmée, désirée. (…) Je croyais que j’aimerais mon enfant. Toute autre éventualité était inconcevable. » Mais rien ne se passe comme prévu, Beate ne ressent pas d’amour pour Fie. Ou elle ne croit pas en ressentir. Elle s’interroge, regarde sa fille avec agacement, jusqu’au jour où Fie est renversée par une voiture et meurt. Sa mère culpabilise. C’est de sa faute à elle. Le père culpabilise également. Mais, retournement de situation, Beate finit par comprendre qu’elle aimait sa fille, « c’est pour cela que ça fait si mal de l’avoir perdue ». Helene Uri aborde ici avec sensibilité un sujet très délicat, peu traité : l’amour parental est-il inconditionnel ? Elle s’en sort plutôt bien.

De Helene Uri, docteur en linguistique avant de se consacrer à l’écriture, rappelons que l’on trouve également le roman Trouble (en toile de fond, la pédophilie) récemment réédité chez… Milady, spécialiste de ce que l’on appelait les romans à l’eau de rose, plus épicés aujourd’hui !

 

* Helene Uri, Ange de nylon (Engel av nylon, 2003), trad. Alex Fouillet, Presses universitaires de Caen (Fabulæ), 2015

* Helene Uri, Trouble (Den Rettferdige, 2009), trad. Alex Fouillet, JC Lattès, 2011

 

Vigdis la farouche

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Certains livres sont épuisés. De grands livres. Personne ne le remarque jusqu’au jour où… Un éditeur qui fait un travail d’éditeur (il en existe) se dit qu’il faut remédier à ce cruel manque. Et il le réédite, même si les « commerciaux » lui prédisent le bide car l’heure n’est plus, mais alors plus du tout, à ce type de littérature. Nous inventons, là : nous ne savons pas comment s’est effectuée la réédition du roman Vigdis la farouche de Sigrid Undset (1882-1949), Prix Nobel de littérature en 1928 et grande voix malheureusement un peu oubliée des lettres norvégiennes – sinon, vraisemblablement, par un coup de cœur. La figure de Vigdis, inspirée des personnages à l’emporte-pièce des sagas islandaises, continue de toucher les lecteurs, plus d’un siècle après être sortie de l’imagination de son auteure. Une histoire d’amour et surtout de destinée, quand tout semble tracé et inéluctable… Si la partie de l’œuvre de Sigrid Undset qui se situe dans une période contemporaine a peut-être vieilli, celle qui prend place beaucoup plus tôt dans l’Histoire demeure passionnante – et Vigdis la farouche en fait partie. Ajoutons que les illustrations de Julien Brunet, en noir et blanc, répondent fort bien au texte.

 

* Sigrid Undset, Vigdis la farouche (Fortællingen om Viga-Ljot og Vigdis, 1909), trad. Mme Metzger, ill. Julien Brunet, postface de l’éditeur, La Robe noire, 2015

Nuit de printemps

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C’est toujours dans un monde onirique, quel que soit son sujet central, que Tarjei Vesaas (1897-1970) fait entrer le lecteur. Il fut l’une des plus grandes plumes de la littérature norvégienne. L’une des plus puissantes, des plus touchantes. Souvenons-nous du magnifique roman Les Oiseaux. Ou de Palais de glace. C’est encore une fois le thème de la fraternité, ici entre un jeune garçon, Hallstein, et Sissel, sa grande sœur, qui guide Vesaas. Ils sont seuls dans une maison, à la sortie d’une petite ville. Leurs parents sont partis pour on ne sait trop quelle raison et ne reviendront que le lendemain. Tout à coup des inconnus frappent à leur porte. Deux hommes (le père et son fils), deux femmes (la compagne du père et celle du fils, qui va accoucher, ce qui justifie la halte urgente) et une fillette. Les inconnus se montrent plutôt intrusifs. Et voici Hallstein et Sissel obligés de réagir au pied levé. La situation leur échappe mais ils ne se désistent pas. Puis tout le monde repart chez soi. La vie reprendra-t-elle comme auparavant ? « La maison penchait et inclinait de plus en plus, mais d’une manière douce et sécurisante. Hallstein s’étendit et posa la tête sur les genoux de Sissel qui entreprit d’enrouler les cheveux de son frère entre ses doigts. Et soudain Hallstein frémit à cette pensée : Tout ceci n’est qu’un rêve que nous avons fait ! » Entre poésie et loufoquerie, le talent de Tarje Vesaas se déploie une fois de plus et le lecteur ne peut que souhaiter la publication future d’autres textes inédits

 

* Tarjei Vesaas, Nuit de printemps (Vårnatt, 1954), trad. Jean-Baptiste Coursaud, Cambourakis, 2015

 

Ces instants-là

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Oubliées, momentanément sans doute, Tora, Dina, Karna, ces grandes figures qui se confrontent avec l’Histoire de leur pays ? Pas tout à fait, peut nous répondre Herbjørg Wassmo, car dans Ces instants-là, pour moins exceptionnelle qu’elle soit, la figure centrale du roman est aussi une femme forte. Ou plutôt une jeune femme des lendemains de la Deuxième Guerre mondiale, que le lecteur va suivre dans le nord de la Norvège. Le pays a souffert de l’occupation allemande mais se remet. « Si seulement ils s’envolaient en fumée, tous ceux qui veulent la guerre. » Mère à dix-sept ans, elle se marie avec un autre homme que le père de son garçon, devient institutrice, a une fille… Son mari passe beaucoup de temps à chasser et lui offre une machine à coudre rutilante. La vie normale ? Peut-être pas si normale, songe-t-elle, ne supportant guère sa condition de « femme ». « …Les héros du foot, les soldats et les chasseurs » la barbent. Elle écrit. Des nouvelles, des poèmes, qui sont publiés, qui recueillent immédiatement un certain succès. Sa famille, ses collègues ne la comprennent pas. Cherche-t-elle à se distinguer des autres ? Ailleurs, ce pourrait être bien vu, mais ici, en Norvège… Qu’importe. Elle reprend des études. Achève un roman, qui est publié également. Sa vie bascule. Finalement, Ces instants-là est bien un livre dans la lignée des précédents de Herbjørg Wassmo. Son personnage principal, dont on ne sait même pas le nom peut-être parce qu’il s’agit de celui de l’auteure, retourne, avec l’écriture, le cours de sa vie. Discrètement, sans se montrer prétentieuse, elle fait des choix, qui sont les siens. Herbjørg Wassmo se place là dans le sillage de Knut Hamsun, le Prix Nobel honni pour avoir encensé le nazisme mais natif de la même région qu’elle, et, plus sûrement, de la Danoise Tove Ditlevsen (1918-1976), plusieurs fois citée et sorte de grande sœur qui lui indiquerait le chemin. Des choix sont faits dans Ces instants-là. Des choix de femme libre. D’individu libre.

 

* Herbjørg Wassmo, Ces instants-là (Disse øyeblikk, 2013), trad. Céline Romand-Monnier, Gaïa, 2014

Un Long chemin

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La Norvégienne Herbjørg Wassmo (née en 1942) a déjà publié, en France, de nombreux ouvrages (chez Gaïa et Actes sud). On connaît la trilogie de Dina (adaptée au cinéma) ou celle de Tora. Si pourtant il ne fallait retenir qu’un titre d’elle, ce serait, selon nous, Un Long chemin. Ce roman relate la fuite, à travers la chaîne de montagne qui sépare la Norvège de la Suède, d’un couple de résistants norvégiens et de leur garçon de cinq ans vers ce pays neutre « au grand cœur » qu’est la Suède. Les souffrances ne les épargnent pas. La zone est très vaste, sillonnée de sentiers, et permet à de nombreux résistants de déjouer la surveillance des nazis. Mais l’hiver 1944-45 est terrible, la température – nous sommes ici au-delà du cercle polaire – descend à -30°. De fait, le périple est extrêmement éprouvant, les séquelles seront irréversibles. « …Rien ne peut plus jamais être comme avant. » Plutôt court (220 pages), ce roman voit l’espoir et le désespoir alterner. Ses personnages ont le caractère bien trempé des autres personnages de Wassmo. Un très beau livre.

 

* Un Long chemin (Veien å gå, 1984), trad. Luce Hinsch, Gaïa, 1998