Romans policiers

Je voyage seule

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« Best-seller partout en Europe » indique le bandeau jaune sur la couverture. Faudrait-il s’en tenir à ce critère pour choisir un livre ? Faudrait-il, au contraire, ignorer un livre pour cette raison ? Je voyage seule est un roman policier plutôt bien construit et, œuvre littéraire, mérite mieux qu’un traitement qui ne devrait être réservé qu’aux seuls appareils électroménagers. Une petite fille est retrouvée pendue, près d’Oslo, avec une pancarte accrochée sur le dos : « Je voyage seule ». « Tout semblait si… mis en scène. Si théâtral. Presque comme un jeu. Une sorte de message. Mais à qui ? À ceux qui la trouveraient ? À la police ? » La police n’a pas de piste. Le commissaire Holger Munch souhaite avoir l’avis de son ancienne collègue, Mia Krüger, qui vit aujourd’hui recluse sur une petite île de la baie de Trondheim après avoir tué le dealer responsable de la mort de sa sœur jumelle. Un endroit paradisiaque, où elle a projeté de se suicider d’ici peu de temps. Holger Munch est convaincu que la forte intuition dont elle a souvent fait preuve pourrait faire avancer l’enquête. Flic respecté de ses collègues, il est séparé de sa femme et leur fille, mère elle-même d’une fillette, va bientôt se marier. Sa mère, elle, perd la tête et finit sa vie dans une maison de retraite où elle est incitée à léguer son héritage à une secte. Holger Munch a été mis un moment sur la sellette, pour avoir soutenu Mia Krûger, mais un serial-killer est aujourd’hui à l’œuvre et pour l’arrêter, les plus hauts responsables de la police font confiance à Munch et Kruger, qui relancent l’Unité spéciale. Des allusions au peintre homonyme du commissaire ont lieu et l’intrigue se passe en partie près du lieu où Edvard Munch avait « passé tous ses étés pendant plus de vingt ans ». Un roman policier avec, peut-être, trop de situations invraisemblables (cet enfant qui va secourir une fillette retenue captive ; ce policier dont la mère et la petite-fille sont menacées…) ou d’actions dont on ne saisit guère la logique. Quant à la vision sociale des personnages à laquelle la littérature policière nordique a habitué ses lecteurs… Absente. Une lecture plaisante, cependant, pour un roman (premier titre d’une probable série) comme il s’en publie tant aujourd’hui.

Samuel Bjørk est le pseudonyme de Frode Sander Øien (né en 1969), musicien et peintre qui a déjà signé deux romans et quelques pièces de théâtre.

 

* Samuel Bjørk, Je voyage seule (Det henger en engel alene i skogen, 2013), trad. Jean-Baptiste Coursaud, JC Lattès, 2015

 

Le Hibou

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« Une jeune fille de dix-sept ans avait été retrouvée morte. Assassinée et laissée nue dans la forêt. Sur un lit de plumes. Avec une fleur dans la bouche. » Le commissaire Holger Munch, bientôt cinquante-cinq ans et « trente ans au service de la Criminelle », est chargée de l’enquête et, de nouveau, demande à Mia Krüger de rejoindre l’Unité spéciale. « Son équipe était excellente, pas de doute là-dessus. La meilleure du pays, même. Mais personne ne pouvait égaler Mia Krüger. » Celle-ci songe toujours à se suicider, comme sa sœur une dizaine d’années plus tôt mais il y a aujourd’hui tâche plus urgente… ! C’est reparti pour une enquête dans la région d’Oslo. Comme dans Je voyage seule, il est aisé de suivre le travail des policiers. Des pistes se dessinent, diverses : vers les défenseurs de la cause animale, l’Animal liberation front, ou, puisqu’il semble s’agir là d’un crime rituel, les adeptes de l’astrologie, jusqu’à ce que le passé ressurgisse. « Au début des années 1970, un couple vient voir un pasteur pour qu’il les marie en secret, car leur union ne doit pas se savoir sous prétexte que le jeune damoiseau est l’héritier d’un riche armateur qui ne veut pas qu’un sang impur vienne souiller la lignée familiale alors que (…) la future épouse a eu deux enfants d’une précédente union. » Les rebondissements sont nombreux, jusqu’au dernier chapitre car, évidemment, le coupable n’est pas le premier suspect. Hum !

 

* Samuel Bjørk, Le Hibou (Uglen, 2015), trad. Jean-Baptiste Coursaud, JC Lattès, 2016

La Vengeance par le feu

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De facture finalement assez classique, La Mort dans les yeux, de Torkil Damhaug (né en 1958) est un roman bien construit, dont nombre de personnages semblent appartenir à la vie de tous les jours. Liss Bjerke vit à Amsterdam, où elle décroche des contrats comme mannequin, sous l’œil vigilant de Zako, son petit ami, vaguement impresario et volontiers petite frappe. Lorsqu’un beau jour sa sœur Mailin, demeurée à Oslo et exerçant la profession de psychiatre, disparaît, Liss est d’abord convaincue que Mako, qu’elle vient de tuer accidentellement, en est responsable. Elle se rend dans la capitale norvégienne et, puisque la police, selon elle, n’agit pas, mène sa propre enquête. La police, en effet, est quasiment absente de la première moitié du roman. Elle apparaît dans la deuxième, sous les traits d’une équipe emmenée par le commissaire Hans Magnus Viken, « un colérique » qui « fait partie de ces chefs qui ne se contentent jamais des rapports et qui veulent tout constater par eux-mêmes », « le genre d’homme qui ne s’avoue jamais battu », avec un « petit air de celui qui sait toujours tout mieux que les autres ». Grâce à Liss qui ne cesse de fouiner dans l’entourage de sa sœur, l’enquête va remonter jusqu’aux jeunes années de Mailin, sur fond d’inceste et de pédophilie. Une fois sa lecture commencée, La Mort dans les yeux est un roman qui ne se lâche plus. Les pistes sont multiples, avec, jusqu’aux toutes dernières pages, des rebondissements qui laissent cois les lecteurs. La fin, quant à elle, est ouverte.

C’est le racisme que prend pour thème La Vengeance par le feu, roman publié initialement en Norvège en 2011, année où l’extrémiste de droite Anders Behring Breivik a tué soixante-dix sept personnes. Karsten, un jeune garçon plutôt bon en maths se prend d’amitié, et même plus, pour une camarade lycéenne d’origine pakistanaise. Aussitôt, la famille de celle-ci le menace puis l’agresse. Dans le même temps, plusieurs incendies ont lieu dans cette petite ville à proximité d’Oslo. Pour se protéger, Karsten se lie avec un professeur remplaçant, qui se révèle être un activiste d’extrême droite. Les événements s’enchaînent. Le sujet est intéressant mais l’intrigue de ce roman peut parfois sembler un peu trop travaillée. Jusqu’à la fin, qui bien sûr renverse ce que le lecteur pensait avoir compris.

 

* La Mort dans les yeux (Døden ved vann, 2008), trad. Hélène Hervieu, Seuil (Policiers), 2011

* La Vengeance par le feu (Ildmannen, 2011), trad. Hélène Hervieu, Seuil (Policiers), 2014

Le Condor

9782355844898

Stig Holmås (né en 1946) a fait paraître un premier recueil de poèmes en 1970, avant de se lancer dans la littérature de jeunesse. Roman dit policier, Le Condor a été le premier de ses ouvrages pour adultes à voir le jour. « Je ne fais pas attention à l’instant et à ses possibilités de capitulation. Je me contente de traverser les villes, de les quitter en marchant lentement. Je suis le loup des villes. (...) Il m’arrive de me reposer, avant que l’inquiétude ne me pousse de nouveau le long des trottoirs, dans les rues poussiéreuses, sur les grandes places, dans les ruelles qui mènent aux lits dans des pensions et des taudis inconnus. Là, mon cœur bat un peu moins violemment, là, les coquelicots m’attrapent dans leurs rêves exquis. Il m’arrive même parfois de voir le condor. » Ainsi s’exprime William Openshaw, poète mondialement reconnu et pourtant homme solitaire, qui va de ville en ville, d’un continent à l’autre, spécialiste de l’ornithologie et... braqueur de banques avec des complices occasionnels afin de financer des groupes politiques de gauche un rien extrémistes. Le lecteur déambule avec lui, rebondissant d’une pensée à une autre, s’arrêtant dans le lit d’une femme avant d’être de nouveau happé par une fuite sans fin. Maelström de réflexions, de sensations, où passé et présent se jouent l’un de l’autre sans discontinuer, où le rêve est comme à portée de main et pourtant n’en finit pas de se dérober... Roman policier, Le Condor l’est, de par le ton, noir, la progression implacable de l’intrigue, la constante tenue en haleine du lecteur. Mais tellement foisonnant, aussi et surtout, tellement évocateur et prégnant, qu’il n’est pas loin d’apparaître comme le pendant policier du chef d’œuvre de Malcolm Lowry, Au-dessous du volcan. Publié une première fois en France en 1994 aux éditions du Passeur, Le Condor avait été réédité dans la Série noire de Gallimard en 2001. Voici donc sa troisième édition. À découvrir, à redécouvrir.

 

* Stig Holmås, Le Condor (Kondoren, 1994), trad. Alain Gnaedig, Sonatine, 2016

Les Adeptes

9782221190180

Né en 1974, Ingar Johnsrud a exercé la profession de journaliste. Il vit aujourd’hui avec sa femme et leurs trois enfants à Oslo. Dans Les Adeptes, premier volume de ce qui est annoncé comme une trilogie, le commissaire Fredrik Beier, quarante-huit ans, est d’abord appelé à enquêter sur la disparition d’une femme, Annette Wetre, et de son jeune enfant. Le fait qu’Annette soit la fille de Kari Lise Wetre, responsable haut placée des Démocrates-chrétiens, met tout de suite la police sous pression. Mais elle appartient aussi à une secte intégriste, la Lumière de Dieu, dont plusieurs membres sont retrouvés assassinés dans leur domaine isolé en pleine forêt, à l’ouest d’Oslo. Des islamistes se seraient-ils vengés, comme tout laisse d’abord à le croire ? Divorcé, Fredrik Beier est père de trois enfants, dont l’un, qu’il n’a pas pu sauver, est mort lors de l’incendie de la maison familiale. Depuis, ses supérieurs le considèrent comme un peu « fragile » psychologiquement. Spécialiste des coups dans l’entrejambe pour arrêter les suspects, il est assisté d’un collègue taciturne, Andreas Figueras, et d’une jeune policière, Kafa Iqbal (qu’il vouvoie dans la traduction alors qu’en Norvège tout le monde se tutoie, notamment entre collègues, mais il faut bien s’adapter aux lecteurs francophones). La première piste se révèle fausse, il s’agit d’une manipulation, et peu à peu, c’est un certain passé qui surgit, quand les méthodes prônant « hygiène raciale » et eugénisme avaient le vent en poupe. « Les nazis et les intégristes étaient arrivés à la même solution finale. L’expérimentation sur quelques individus avant la tuerie de masse et une mort volontaire. Là était le seul salut. La peste ou la chambre à gaz. L’idéologie ou la religion. Quelle différence, au fond ? » Ingar Johnsrud ne fait pas œuvre d’originalité avec ce roman, ni par le fond, car ces thèmes (sectes, idéologie nazie…) ont déjà été traités à maintes reprises dans la littérature policière, ni par la forme (un flic dont le moral n’est pas au top, autour de qui s’articule l’enquête). Si l’ensemble n’est pas désagréable à lire, ce n’est toutefois qu’un produit commercial dans l’air du temps, dirions-nous.

 

* Ingar Johnsrud, Les Adeptes (Wienerbrorskapet, 2015), trad. Hélène Hervieu, Robert Laffont (La bête noire), 2016

Les Survivants

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Les Survivants est le deuxième volume des enquêtes du commissaire Fredrik Beier (après Les Adeptes). « …Grand type maigre, intelligent, mais à l’humeur de plus en plus sombre », ce policier porte barbe et lunettes et sa vie familiale n’est pas des plus simples. Il évite sa collègue Kafa Iqbal – « il y a certains avantages à avoir plus de vie derrière que devant soi », tout en prenant plaisir à travailler avec elle. Aujourd’hui, un problème les oblige à échanger leurs informations : « Elle avait un cadavre dans un escalier qu’elle croyait être Mikael Morenius, et lui avait un cadavre remonté d’une bouche d’égout qu’il savait être ce même Mikael Morenius. Qu’est-ce qui liait ces deux affaires, sinon un signe que le destin les obligeait à travailler de nouveau ensemble ? » L’enquête démarre et rapidement s’oriente vers une histoire d’espionnage avec la Russie, remontant à 1992. La Norvège aurait été une « nation menacée » car la Russie préparait des armes bactériologiques et réactivait le virus de la variole, à présent éradiqué et contre lequel il n’existait pas de traitement en quantité. Pourquoi l’affaire rebondit-elle aujourd’hui ? De nouveau, Ingar Johnsrud signe là un bon roman bien épais (600 pages), qui échappe au genre policier proprement dit pour flirter avec celui de l’espionnage.

 

* Ingar Johnsrud, Les Survivants (Kalypso, 2016), trad. Hélène Hervieu, Robert Laffont (La Bête noire), 2017

 

Opération Fritham

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Opération Fritham, de Monica Kristensen, est un très bon roman traitant de la Deuxième Guerre mondiale. Publié dans une collection policière, il se situe à la limite du genre, tant la trame historique est importante. Le Sixième homme, précédemment paru chez Gaïa, déjà, nous proposait également une enquête policière sur ce territoire où ne vivent qu’une poignée d’hommes et de femmes et… d’ours polaires. Opération Fritham relate avec un luxe de détails la préparation – et le triste échec – d’une intervention alliée sur l’archipel du Spitzberg-Svalbard et les retrouvailles des divers protagonistes (Norvégiens, Anglais et Allemands) plus de soixante ans plus tard. « La Norvège étant sous occupation allemande, les avions soviétiques pilonnent les grandes villes du Nord. En trois ans, Kirkenes connaît plus de 1 000 alertes aériennes et subit 300 attaques, ce qui fait d’elle, avec La Valette à Malte, la ville la plus bombardée d’Europe », rappelle l’auteure dans l’avant-propos. Relevons que Monica Kristensen est une spécialiste des milieux arctiques et antarctiques et qu’elle a mené diverses expéditions jusqu’aux Pôles.

 

* Monica Kristensen, Opération Fritham (Operasjon Fritham, 2009), trad. Loup-Maëlle Besançon, Gaïa (Polar), 2013

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L’Expédition (NOUVEAUTE, NORVEGE, ROMANS POLICIERS)

 

« Ce voyage au pôle Nord n’était pas qu’une simple rando. C’était un défi qu’ils se lançaient, pour lequel ils devraient repousser leurs limites, déployer leur courage. » Censée partir de l’archipel du Svalbard, cette expédition tourne mal dès son départ. Les chiens de traîneau meurent, à l’exception de l’un d’entre eux, mal en point, et l’un des quatre membres de l’équipe, lui aussi dans un piteux état, doit être rapatrié à Longyearbyen. Un ours aurait attaqué l’expédition, les chiens seraient tombés à l’eau, quant à l’homme, il est inconscient et nul ne sait trop ce qui lui est arrivé. Suspicieux, Knut Fjeld souhaite le retour de l’équipe à Longyearbyen mais celle-ci en décide autrement : beaucoup d’argent a été investi, le voyage doit continuer. L’avion du policier repart sans lui, qui reste quasiment prisonnier avec trois hommes dont il devine que les desseins sont autres que ceux qu’ils affichent. Commence alors « …l’engrenage qui allait déboucher sur un véritable aveuglement et une tragédie ». La narration de ce roman de Monica Kristensen s’éloigne de celle des précédents. Une forte angoisse l’imprègne dès les premières pages, pour s’accentuer au cours du récit. Songeons, par exemple, à cette scène d’amputation des orteils de l’un des membres de l’expédition. Knut Fjeld se retrouve malgré lui embringué dans une expédition bien mal ficelée et qui se révèle comporter une dimension criminelle. On est à la limite du roman policier – disons plutôt qu’il s’agit d’un roman d’ambiance, glaciale. Monica Kristensen signe sans doute là le meilleur volume de sa série centrée sur Knut Fjeld.

 

* Monica Kristensen, L’Expédition (Ekspedisjonen, 2014), trad. Loup-Maëlle Besançon, Gaïa (Polar), 2016

Fermé pour l’hiver

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Ce roman de Jørn Lier Horst (né en 1970), Fermé pour l’hiver, est une agréable surprise. Dans un chalet près de la mer à une centaine de kilomètres au sud-ouest d’Oslo, un homme est retrouvé mort. Assassiné, vraisemblablement, mais les circonstances de son décès sont troubles. À proximité de ce chalet, il y en a d’autres, occupés surtout en saison par des citadins, comme ce célèbre présentateur de la télé dont l’alibi vacille vite. William Wisting, inspecteur de la police criminelle de Larvik, enquête. « Quelque chose dans cette affaire l’inquiétait. Il ne savait pas quoi avec certitude, mais ce sentiment allait en tout cas au-delà de l’habituel mordillement des crocs de l’incertitude dans la phase initiale d’une enquête. Toute cette affaire avait un côté froid et calculé, tout en témoignant d’une forme de désespoir ou de confusion. » Ancien officier de police, Jørn Lier Horst dispose d’un savoir-faire professionnel qu’il insuffle, dans ce roman, à ses personnages de policiers, dont le principal, William Wisting. Le paysage dans lequel prend place l’enquête est soigneusement décrit, à la mesure de son importance pour les faits : « Rochers noirs, bouquets de pins battus par les intempéries, genévriers qui se tortillaient au vent ». La mort d’oiseaux noirs « qui tombent du ciel » en quantité rythme le récit et renforce l’inquiétude qui s’en dégage, avant de trouver une explication logique. Une partie de la solution est à rechercher en Lituanie. « Nous avons le même soleil et la même lune en Norvège et en Lituanie. Nous vivons sur la même terre, mais notre monde est divisé en deux. Nous, nous sommes pauvres. Vous vous êtes riches. » Les différentes pistes convergent, tout s’imbrique, Jørn Lier Horst retombe sur ses pieds à la fin de ce bon roman annoncé comme le premier d’une série.

 

* Jørn Lier Horst, Fermé pour l’hiver (Vinterstengt, 2011), trad. Céline Romand-Monnier, Gallimard (Série noire), 2017

Le Sang de la terre

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« La plupart des auteurs policiers actuels, qu’ils soient norvégiens ou non, perpétuent l’héritage de Sjöwall et de Wahlöö, éventuellement celui de Raymond Chandler (…). Ils dépassent la réalité pour l’amplifier, la rendre plus violente et plus dramatique. Nygårdshaug a sans conteste ses opinions politiques (…), des thèmes centraux actuels comme la destruction de l’environnement et le fanatisme religieux ; mais sur le plan littéraire, il est allé dans l’autre sens, celui du mystère classique du détective », relève Nils Nordberg dans la préface au premier roman de Gert Nygårdshaug mettant en scène le restaurateur norvégien Fredric Drum, Le Sang de la terre. Si nous avions beaucoup apprécié Le Zoo de Mengele, roman plutôt écolo de Gert Nygårdshaug, le suivant, Le Crépuscule de Niobé nous avait laissé sceptique ; quant au dernier de ce qui est présenté comme une trilogie, Le Bassin d’Aphrodite, il nous avait échappé des mains en cours de lecture. Dès les premières pages, Le Sang de la terre nous donne l’impression, hélas, que l’auteur délaie et délaie encore – autrement dit : mais où veut-il en venir et pourquoi donc ? Ainsi, six pages pour relater la chute du personnage central, Fredric Drum, dans une « anfractuosité en entonnoir » quelque part dans le Médoc ! Car c’est en France que l’enquête va enfin commencer. Fredric Drum est venu ici acheter des bouteilles de vin pour Kasserollen, « le meilleur et plus petit restaurant d’Oslo, qui proposait un menu dont on ne trouvait l’équivalent nulle part en Europe ». Si le roman policier nordique séduit, par son prétendu exotisme, nombre de lecteurs, Gert Nygårdshaug retourne la donne et entraîne ses personnages en terres franchouillardes, dispersant à chaque page un peu de son savoir magistral. Nul doute qu’il s’est amusé à l’écriture de ce guide œnologique mais le lecteur, lui, à moins d’avoir un bon verre en main, risque de s’ennuyer. Qu’il se dise d’ores et déjà, pourtant, que la série compte une dizaine de volumes ! Dommage, car Nygårdshaug nous semble plutôt sympathique ; peut-être ne sommes-nous pas assez sensible à son univers ancré souvent dans le fantastique ?

 

* Gert Nygårdshaug, Le Sang de la terre (Honningkrukken, 1986), trad. Alex Fouillet, J’ai lu, 2015

L’Amulette du chasseur

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Dans L’Amulette du chasseur, Gert Nygårdshaug reprend le personnage de Fredric Drum, ce jeune restaurateur œnologue qui ne boit jamais d’eau mais toutes sortes de vins millésimés, déjà mis en scène dans Le Sang de la terre. Cette fois-ci, il s’apprête à retrouver son copain et collègue Torbjørn Tinderdal, dit Tob, le patron du « restaurant le plus petit et le plus étoilé d’Oslo, Kasserollen ». Mais sur le trajet, alors qu’il emprunte le ferry dans le fjord de la capitale, un accrochage a lieu, faisant une malencontreuse victime, un homme qui venait de s’adresser à lui : « le gars avait la gorge perforée et ne poserait plus jamais la moindre question ». Et Fredric Drum récupère une poupée ou, plus exactement, « la réplique d’un bébé eskimo vieux de cinq cents ans ». Heureusement, la culture inuit ne lui est pas inconnue, tout comme les divers codes secrets en usage de par le monde qu’il maîtrise bien. « Dès sa plus tendre enfance, il avait été passionné par les écriture cryptiques, les codes et leur interprétation. (…) Il voulait se lancer dans l’interprétation de langages primitifs indéchiffrés jusqu’alors. » Il est même considéré aujourd’hui « comme une sommité dans les cercles cryptologiques et pictologiques ». Voilà que bientôt, la poupée est volée. Et qu’on tente de l’assassiner. Quels liens ? Parce que, après beaucoup de conjonctures, il y aurait « une connexion entre l’écriture runique et les populations mongoles arctiques » ? L’Amulette du chasseur prend ensuite la région du Rødal, dans le centre du la Norvège, pour cadre. Gert Nygårdshaug parvient, plus que dans Le Sang de la terre, à susciter l’intérêt du lecteur, ne lui épargnant cependant pas une fin très complexe, à la « roman à énigme » de naguère, quand tout s’éclaircissait en présence des divers protagonistes : Fredric Drum « s’assit à la table du bout et un silence pesant s’abattit sur l’assistance. Il croisa les regards de Stephen et Julia, qui l’encouragèrent d’un sourire. Il s’éclaircit alors la voix et tint un discours tout bas, mais plein de force. Qui dura presque une heure. »

 

* Gert Nygårdshaug, L’Amulette du chasseur (Jegerdukken, 1986), trad. Alex Fouillet, J’ai lu (Inédit), 2017

Le Fils

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Le Fils est un roman qui ne prend pas pour héros Harry Hole, personnage récurrent de Jo Nesbø, mais l’inspecteur Simon Kefas, de la brigade criminelle d’Oslo. Ex-toxicomane, quasi-mutique et, de ce fait, considéré par ses codétenus comme une sorte de confesseur, Sonny Lofthus s’évade de prison lorsqu’il apprend que son père, policier, ne s’est pas suicidé, comme cela avait semblé être le cas, mais qu’on l’a assassiné. Lui, qui a accepté d’être condamné pour des crimes extrêmement graves à la place des vrais coupables, comprend qu’il a été manipulé bien au-delà de ce qu’il pensait et décide de se venger, éliminant l’un après l’autre les hauts responsables de la grande criminalité de la capitale norvégienne. Comme à son habitude, Jo Nesbø sait, lui, manipuler ses lecteurs et les entraîner dans une aventure qui est pourtant, si l’on prend quelque recul, très peu crédible d’un bout à l’autre. Le personnage de Sonny Lofthus a beau tuer à la chaîne, impossible de le trouver antipathique. Quant à Simon Kefas, ce flic, tout comme Harry Hole, travaille toujours à la limite de la légalité et ses supérieurs se méfient de lui autant qu’ils l’estiment. Sa stagiaire, Kari Adel, lui permet d’exposer ses méthodes de réflexion et d’investigation, pour le plus grand plaisir du lecteur. Jusqu’aux retournements multiples, en fin de roman. « La police est totalement corrompue, elle protège les criminels », affirme ainsi Sinon Kefas, en toute connaissance de cause. Un roman d’action plus que de réflexion, comme Jo Nesbø en est coutumier.

 

* Le Fils (Sønnen, 2014), trad. Hélène Hervieu, Gallimard (Série noire), 2015

Du sang sur la glace

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Du sang sur la glace, de Jo Nesbø, ne met pas en scène Harry Hole, le flic habituel de l’écrivain, mais un tueur à gages relativement scrupuleux en proie aux questions lorsque son patron lui demande de tuer sa femme (à lui, le patron) laquelle est par ailleurs la femme qu’il (le tueur à gages) se met à aimer. Intrigue noire et embrouillée au possible, comme Jo Nesbø en a coutume. « …Je tue essentiellement des gens du genre hommes qui le méritent, et il n’y a aucun problème d’arithmétique complexe. Du moins, pas jusqu’à aujourd’hui. » Un roman court (cent cinquante pages) et efficace, qui se conclut dans l’émotion : presque un roman d’amour, genre auquel Jo Nesbø n’avait guère accoutumé ses lecteurs. Avec d’un bout à l’autre une ambiance, l’hiver, le froid et ses bonhommes de neige… : « La neige dansait comme du coton dans la lumière du réverbère. Sans direction, sans savoir si elle voulait monter ou descendre, elle se laissait simplement guider par ce foutu vent glacial qui venait des grandes ténèbres du fjord d’Oslo. »

 

* Jo Nesbø, Du sang sur la glace (Blood on snow, 2015), trad. Céline Romand-Monnier, Gallimard (Série noire), 2015

Soleil de nuit

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Soleil de nuit, de Jo Nesbø, se présente comme le deuxième volet de Du sang sur la glace. À la manière d’un Léo Malet avec sa Trilogie noire, les personnages sont différents dans l’un et l’autre volume ainsi que les lieux, et les intrigues n’ont que peu à voir. Sinon que le milieu qui sert de cadre est à peu près le même, encore et toujours les malfrats, les dealers, et encore et toujours une histoire de vengeance et de cavale. L’intrigue de Soleil de nuit est des plus minces : quelque peu malgré lui, un petit dealer a tenté d’arnaquer le Pêcheur, « le trafiquant de drogue le plus puissant d’Oslo », et pour sauver sa peau doit fuir. Il prend le train, le bus, et débarque dans un village du Finnmark, près d’Alta, et là… « …Il n’y a pas de chemin de retour. » Avec une idée si peu originale, Jo Nesbø parvient tout de même à captiver le lecteur et à le promener dans une Laponie norvégienne nullement épargnée par la délinquance et la violence. Ses personnages de loosers et de camés sont parfaitement campés dès les premières lignes, les faits s’imbriquent si bien que tout devient irréversible. Du bon Nesbø (et optimiste pour une fois) même si, comme d’habitude, nous regrettons que la plupart de ses personnages aient le même profil. La Norvège n’est tout de même pas peuplée que de braqueurs et de dealers… !

 

* Jo Nesbø, Soleil de nuit (Midnight sun, Blood on snow 2 : More blood, 2015, trad. Céline Romand-Monnier, Gallimard (Série noire), 2016

Cœurs glacés

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Lire un roman de Gunnar Staalesen est toujours un moment de plaisir. Sa série articulée autour de Varg Veum, détective privé à Bergen, sur la côte ouest de la Norvège, est non seulement bien ficelée mais, ce qui ne gâche rien, regorge d’humour et de poésie. Témoin, par exemple, cet échange, dans le dernier volume traduit en français de la série, Cœurs glacés : « Nos secteurs d’activité ne sont pas si éloignés l’un de l’autre, dirait-on », lance Varg Veum à sa cliente, une jeune prostituée à laquelle il demande une avance pour enquêter sur l’affaire qu’elle vient de lui exposer – la disparition de son amie, une autre prostituée. Le titre est peut-être un peu déroutant mais non, Cœur glacé n’est pas un roman publié chez Harlequin. Entraînant avec érudition le lecteur d’un quartier à l’autre de Bergen, ville où les coups de poing et les balles de revolver tombent décidément plus dru que la pluie, Staalesen livre comme à son habitude une intrigue noueuse, sanglante et… néanmoins drôle.

 

* Gunnar Staalesen, Cœurs glacés (Kalde hjerter, 2008), trad. Alexis Fouillet, Gaïa (Polar), 2015

Le Vent l’emportera

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Le ton est donné dès la première ligne – un humour bien noir imprègne chaque roman de Gunnar Staalesen : « Un mourant voit défiler toute sa vie, dit-on. Je ne sais pas. Je ne suis pas mort tant de fois que ça. » Le Vent l’emportera est la quatorzième enquête du détective privé Varg Veum. Comme la plupart du temps, elle prend la ville de Bergen et sa région pour cadre. Et, comme auparavant, le rythme est rapide et plaisant. Mons Mæland, un chef d’entreprise, a disparu et Varg Veum est chargé par sa femme de le retrouver puisque, apparemment, il ne s’agit pas d’une banale affaire de séparation – dont le détective refuse de s’occuper. En revanche, n’y aurait-il pas un rapport avec l’achat d’un terrain sur une petite île au large de Bergen par cet homme ? Un projet d’implantation d’éoliennes est en cours et tout le monde n’approuve pas. Des écologistes, notamment, refusent de voir la magnifique façade maritime sacrifiée. « Une forêt d’éoliennes sur tout le littoral ? Les touristes de l’Express côtier seront ravis ! » Quand Varg Veum découvre Mons Mæland mort et crucifié sur une croix fixée sur le terrain de l’ex-disparu, l’affaire devient criminelle et la police s’en mêle. Des menaces lui sont adressées et, s’il s’en moque lorsqu’elles le concernent directement, lui qui ne craint pas une bonne bagarre, il s’inquiète cependant lorsqu’elles visent Karin, cette employée de l’état-civil qui apparaît d’une enquête à l’autre (et par ailleurs amie avec la femme de Mons Mæland), avec qui il songe aujourd’hui à se marier. « Nous nous connaissions depuis vingt-sept ans, nous étions ensemble depuis onze. (…) Et j’étais en train de la perdre. » Un polar riche et émouvant, à la Staalesen.

 

* Gunnar Staalesen, Le Vent l’emportera (Vi skal arve vinden, 2010), trad. Alex Fouillet, Gaïa (Polar), 2017

 

Le Renard a de nouvelles lunettes

9782913167766r

Signé G. T. Trollet, Le Renard a de nouvelles lunettes est un roman policier qui prend pour cadre non pas la Norvège mais… d’abord la capitale française, en 2006. Quand un SDF retrouve le corps d’une femme dans la Seine, l’enquêtrice Franco-Norvégienne Éva Lévy, trente-six ans, est chargée de l’enquête – elle, parce que divers indices laissent penser que la victime est originaire du « Grand Nord ». Ou peut-être la victime vivait-elle à la rue et s’ajoute donc aux trois SDF assassinés récemment ? De nombreux personnages vont se croiser dans ce roman dont l’actualité, politique et sociale, n’est pas absente, loin de là. Mais l’histoire va s’y mêler, celle que les personnages plus âgés ont vécue et qu’ils n’ont pu oublier – en l’occurrence la Deuxième Guerre mondiale, en Norvège, et les horreurs commises par Quisling et ses partisans. De par son cadre, Paris, dans la première partie du volume, Le Renard a de nouvelles lunettes diffère de la plupart des romans policiers nordiques. L’auteure aime la France, la France bigarrée d’aujourd’hui, et Éva Lévy, dont les considérations politiques viennent « presque par réflexe », s’en fait la porte-parole. Mais la Norvège demeure sa terre d’attache : « Elle ressentait (…) un manque de cette terre de laquelle elle avait elle-même choisi d’arracher ses racines. (…) Elle sentait fortement que la citadine qu’elle était devenue était aussi façonnée par cette nature épaisse et ses odeurs, ses bruits, les empreintes visuelles de son foisonnement. » Bien que les rencontres inopinées entre les divers protagonistes aient tendance à se multiplier (la plupart des personnages se croisent, d’abord sans le savoir, et jouent ensuite un rôle non négligeable dans le récit), permettant ainsi à l’intrigue d’avancer à grands pas, celle-ci est intéressante, le lecteur la découvre peu à peu et ne lâche pas ce gros livre (plus de six cents pages). Le titre, surprenant, est en fait l’une de ces phrases codées lancées par la BBC durant la Deuxième Guerre. La traduction, de l’auteure elle-même, est quelquefois un peu déconcertante : cf. « cette terre de laquelle elle avait elle-même… », exemple cité plus haut, ou « une mère dont il serait certainement mieux sans » ; sans omettre ces désuets « purée ! » qui, vrais tics de langage, alternent avec des « putain ! » et autres « bordel ! » plus contemporains... Quant à fin du livre… : tout se dénoue comme il se doit dans cette « longue histoire » où la « subconscience » est appelée à la rescousse et les ennemis d’hier font fi du passé ou le tentent. Peu évident pour le lecteur de ne pas se perdre avec toutes ces embrouilles familiales ou extra-familiales. Un roman original, prenant, mais qui, s’il avait été plus ramassé, aurait pu être beaucoup plus fort, nous semble-t-il.

 

* G. T. Trollet, Le Renard a de nouvelles lunettes (Skygger), trad. par l’auteur, Odin, 2016

 

Noël sanglant

7vmu

Kjetil Try (né en 1959) travaille dans le secteur de la publicité. Noël sanglant relate la découverte par la police, à Oslo, de restes humains. Des individus sont amputés ou tués (un SDF, un comédien, une religieuse) et leur corps sont dépecés : « C’était une histoire abominable. Qui vidait les gens pour stocker leurs organes au congélateur ? » L’inspecteur principal Rolf Gordon Lykke, cinquantenaire en querelle avec ses collègues incapables et, par ailleurs, inquiet de l’évolution de son couple, mène l’enquête. Rythme rapide (Noël sanglant est donné pour un thriller par l’éditeur), chapitres bien agencés… Tout vient à point – et notamment les clichés, innombrables – dans ce roman plaisant à lire mais nullement destiné à s’inscrire profondément dans la mémoire : les fausses pistes abondent jusqu’à une résolution de l’énigme assez attendue.

 

* Kjetil Try, Noël sanglant (La de små barn komme til meg, 2008), trad. Alex Fouillet, Gallimard (Série noire), 2010