Essais

Les Norvégiens pacifistes

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Henry Daugier, qui avait naguère créé les éditions Autrement, a lancé, sous l’égide des Ateliers HD, une collection intitulée « Lignes de vie d’un peuple », dans laquelle prend place ce titre de Vibeke Knoop Rachline, Les Norvégiens pacifistes. Bonne idée, que d’entrecroiser ainsi les points de vue, pour présenter un pays situé « à la périphérie du continent européen ». Dans ce volume, on retrouve les voix de Gro Harlem Brundtland, ex-première femme Premier ministre (1986), de Shabana Rehman Gaarder, comédienne et humoriste née au Pakistan, de la Franco-Norvégienne Eva Joly, députée européenne d’EELV, ou d’écrivains comme Knut Faldbakken, reconverti avec bonheur dans les romans policiers, Anne Holt, ex-ministre de la Justice et auteure elle aussi de romans policiers séduisants, Jon Michelet, auteur communiste de polars militants et traduit en français depuis 2011 seulement, Monica Kristensen Solås dont les romans prennent l’archipel du Svalbard pour cadre... Ce livre présente l’intérêt de nous ouvrir les porte de la Norvège d’aujourd’hui, largement cosmopolite, sans faire l’impasse sur son passé (Grieg, Ibsen…). Pays riche, grâce au pétrole de la Mer du Nord, et en pleine mutation, la Norvège ne cesse, en dépit de l’alternance politique, de brandir certaines valeurs : l’égalitarisme, bien entendu, le partage, le sens de l’effort collectif, l’entraide et la courtoisie, sans oublier l’amour de la nature. De fait, les critiques que le pays rencontre laisse coi : « …La Norvège du XXIe siècle serait trop parfaite : un modèle envié de beauté, d’égalité et de charité éclairée. » N’avait-on pas parlé de « nouveau totalitarisme », dans les années 1970, pour désigner la Suède, où régnait alors une social-démocratie relativement vertueuse ? S’il n’existe pas de pays idéal sur cette planète, il est sans doute plus agréable de vivre dans certains – et sans détours, parlons ici des pays nordiques – que dans d’autres, ne serait-ce qu’en raison de la tolérance et de l’égalité qui les caractérisent, ce que ce livre souligne bien.

Quelques remarques, cependant :

- Puisque le livre où figure la fameuse « loi de Jante » (qui sert de socle tacite à la façon de vivre des Norvégiens et autres Nordiques) est cité, il aurait été bon, n’est-ce pas, qu’il le soit sous son titre français (Axel Sandemose, Un Fugitif recoupe ses traces, trad. Alex Fouillet, Presses universitaires de Caen, 2014).

- Knut Hamsun ne s’est pas converti au nazisme « à la fin de sa vie » mais vingt ans auparavant.

- « …Pendant l’occupation allemande lors de la Seconde Guerre mondiale, les nazis ont ménagé la Norvège », écrit Vibeke Knoop Rachline ! C’est faire peu de cas de la répression cruelle qui a frappé une population très majoritairement hostile au nazisme (songeons notamment aux pasteurs et aux enseignants). Propos à mettre en parallèle, par exemple, avec le livre de Kjartan Fløgstad, Des hommes ordinaires (Stock, 2012), parmi pas mal d’autres consacrés à cette période, en ce pays.

- Le montant, aujourd’hui, du Fonds pétrolier, que le gouvernement destine aux générations futures ? Il varie d’un chapitre à l’autre : 600 milliards d’euros ? 756 ?

- Quant à Jean-Paul Sartre, qui, apprenons-nous ici, emprunta avec ses parents le Hurtigruten, l’express côtier, dans les années 1930, il n’aurait peut-être pas été inutile d’indiquer que, chose assez inattendue, l’écrivain rédigea la préface (plutôt insipide) du guide Nagel consacré à la Norvège en 1976.

- Et puis... pourquoi aucune mention de Gunnar Staalesen, pourtant pas tout à fait un inconnu et sûrement pas le moins intéressant des auteurs de romans policiers ?

Et si je devenais dictateur

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« Un dictateur vit dangereusement. Car il exerce un métier qui attise beaucoup d’envies et lui attire de nombreux ennemis. » Le pouvoir absolu est un jeu très sérieux, comme le démontre Mikal Hem dans Et si je devenais dictateur, s’inspirant de quelques exemples contemporains plus ou moins célèbres. Le métier ne s’improvise pas. Ou bien, c’est aux risques et périls du prétendant. Le pouvoir démocratique est moins dangereux mais, d’un point de vue strictement vénal, n’offre pas les mêmes avantages. Mikal Hem entend livrer ici un guide ou quasiment. « De nombreux chemins mènent au pouvoir. Le plus important pour vous reste à déterminer la méthode la plus adaptée afin de devenir souverain absolu du pays que vous comptez diriger. (…) Prendre le pouvoir est (presque) un jeu d’enfant. Rester au sommet se révèle nettement plus compliqué. » Sa liste de dictateurs est impressionnante. Si les pays d’Afrique, d’Amérique du sud ou d’Asie sont les principaux pourvoyeurs de tyrans de toutes obédiences, l’ensemble de la planète fournit son personnel : la Biélorussie, la Russie ou, il n’y a pas si longtemps, le sud de l’Europe… Songeons encore à la Turquie, en très bonne voie. Seules les démocraties anciennes semblent relativement à l’abri, bien qu’aujourd’hui nombre d’entre elles soient menacées par le populisme de droite. Et si je devenais dictateur est un essai. Les informations de ce livre sont pour la plupart déjà connues. Elles n’en donnent pas moins le frisson, tant l’imagination des despotes est sans limite. Elles peuvent prêter à sourire (les 100% de voix en sa faveur, lors d’un référendum, de Sadam Hussein ; ou le monarque Abdelaziz, en Arabie saoudite, qui a enfanté cinquante-trois garçons et trente-six filles… !) Comment de tels comportements sont-ils possibles ? peut-on se demander. Comment peut-on se moquer du monde à ce point ? Et comment peut-on continuer d’honorer ce type de personnages ?... (Ah ! les visites d’État de Donald Trump et de Vladimir Poutine en France ! et la candidature Marine Le Pen à l’élection présidentielle… !) Les raisons sont d’abord financières, évidemment. Au-delà de l’ironie nécessaire et bienvenue, ce livre doit nous inciter à faire preuve de vigilance. Car, des dictateurs, nul pays ne saurait s’en prétendre définitivement épargné, surtout pas la France, qui a toujours été une « terre d’accueil » pour nombre d’entre eux.

 

* Mikal Hem, Et si je devenais dictateur (Kanskje jeg kan bli diktator, 2012), trad. Jean-Baptiste Coursaud, Gaïa, 2017

Quelques grammes de silence

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Excellente idée, que de tenter de faire l’apologie du silence. Alors que vitesse et bruit se conjuguent sans cesse, au nom d’une soi-disant spontanéité décervelante, le silence demeure à coup sûr une valeur refuge pour notre santé mentale – voire notre santé, tout court. Né en 1963, explorateur (le premier à avoir atteint le pôle Nord, le pôle Sud et le sommet de l’Everest, autrement dit le « challenge des trois pôles »), collectionneur d’art, Erling Kagge se lance ici dans un projet sympathique. Mais pourquoi tant de gaucherie ? Car au lieu de nous entraîner dans les méandres d’un silence non pas bruyant mais bruissant, comme il peut l’être dans la forêt ou sur une plage, sur un sommet de montagne ou encore chez soi, parfois, Erling Kagge bavarde et bavarde encore, au point de donner au lecteur la très forte envie de le déguster enfin, ce silence promis, mais sans lui : en refermant le livre bien avant la dernière page. Le silence, il nous en parle comme des touristes de retour de tel ou tel endroit du monde vont nous expliquer les us et coutumes des sauvages qui vivent là : de haut, de loin, avec autant de bienveillance que possible, mais en ayant pris soin de rester sur le seuil des habitations – on ne sait jamais, n’est-ce pas ? « …Je pense que vous pourriez faire l’expérience du silence en vous asseyant près de l’Escalator de l’aéroport de Gardermoen, du moment que vous avez assez de volonté. » Tel que présenté par notre auteur, le silence semble terriblement compliqué à atteindre. Bien sûr, en Norvège, il est moins rare qu’ailleurs, la nature l’accueille, la nature le préserve encore, mais Erling Kagge multiplie les exemples de moments de silence (ou ce qu’il désigne ainsi) trouvés à l’autre bout de la planète, à l’issue de voyages en avion (peu coûteux ? peu fatigants ? peu polluants ? peu bruyants ?) et ne manque pas, puisque son essai entend flirter avec la philosophie, de nous rappeler quelques vérités : « Le silence en lui-même est une démarche enrichissante » (merci de le souligner mais sinon, pourquoi un livre à son sujet ? peut s’interroger le lecteur) ; « C’est une qualité, quelque chose de rare et de luxueux » (puisque comparé tout au long du livre à des produits de marque !) ; « Une clé qui peut ouvrir la porte à de nouveaux modes de pensée » (ce n’est sans doute pas faux, mais pas une découverte non plus, des individus en retrait de leur société et en quête de spiritualité, religieuse ou non, cela ne date pas d’hier). Partant d’une bonne idée, Erling Kagge s’inscrit dans l’air du temps, ni plus ni moins, amassant les poncifs : « …Le silence nous permet, en faisant une pause, de retrouver des plaisirs simples » ou « Je trouve (…) que la vie nous réserve plus de surprises quand nous laissons libre cours à nos sentiments », etc. 140 pages à l’avenant, avant l’inévitable liste de références et de remerciements ! Erling Kagge essaie de nous vendre ici le succédané d’un bien indispensable et gratuit, le silence, comme d’autres nous vantent le hygge en guise et place de la sobriété et de la simplicité volontaire. Entourloupes marchandes, non ?

 

* Erling Kagge, Quelques grammes de silence (Stillhet i støyens tid, 2016), trad. Hélène Hervieu, Flammarion, 2017