Histoire

La Toile brune

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« Pour détecter et évincer les ennemis de la démocratie, il faut les comprendre et décrypter leur discours », écrit fort justement Øyvind Strømmen dans La Toile brune, un essai consacré, comme l’indique le titre, aux activités de l’extrême droite norvégienne sur Internet – autrement dit la « fachosphère » sur la toile. Son fil conducteur ? Les attentats commis le 22 juillet 2011 à Oslo et Utøya par un militant d’extrême droite, qui firent soixante-dix sept morts. Une vision complotiste du monde est développée dans certains réseaux et légitime toute action violente à l’encontre, notamment, des musulmans, mais aussi de diverses autres minorités. Écrit au lendemain immédiat de ces attentats, Øyvind Strømmen montre comment sont poreuses les idéologies entre une extrême droite radicale et une droite classique, voire une gauche ou une extrême gauche sensibles à certains thèmes, notamment la préservation d’une culture non « mondialisée ». Il montre aussi que, même quand elle ne dépasse pas un faible pourcentage des voix aux élections, cette extrême droite, qui perdure sans disparaître jamais totalement, peut, lors de certaines circonstances, être active et nocive. Et qu’elle s’est mise au goût du jour, non sans succès. Plutôt que de parler de « suprématie de la race blanche » et d’attiser à tout crin la haine à l’encontre des étrangers, elle valorise des mots acceptables par tous : liberté, sécurité, identité, démocratie. Son fond idéologique ne change pas en dépit d’un discours rénové. (Cf., en France le Front national du père et de sa fille !...) « Les théories du complot, la haine des opposants politiques et des minorités, et l’exaltation de la violence constituent de toute évidence un mélange explosif. L’idée qu’il est impossible de devenir norvégien est toutefois plus dangereuse encore. Notre société continuera à accueillir des immigrés. »

 

* Øyvind Strømmen, La Toile brune (Det mørke nettet – Om høyreekstremisme, kontrajihadisme og terror i Europa, 2011), trad. Loup-Maëlle Besançon, Actes sud (Questions de société), 2012

Utøya, l’affaire Breivik

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« Aucun soldat, aucun bourreau, aucun psychopathe ne s’est jamais remis d’avoir tué. Je ne vais pas mentir. Je ne vais pas sourire et dire que c’était facile. Mais je l’ai fait. Moi et personne d’autres. J’ai eu ce cran dont rêvent des millions d’hommes. Eux resteront des larves, moi je suis sorti de mon cocon. Je suis quelqu’un. » Fallait-il donner la parole à Anders Behring Breivik, le tueur du 22 juillet 2011, qui assassine soixante-dix sept personnes, presque exclusivement de jeunes militants socio-démocrates (seize, dix-sept, dix-huit ans pour la plupart), sur l’île d’Utøya, à proximité d’Oslo ? Fallait-il même prononcer son nom ? L’homme a été arrêté vivant, sans violence (enfin, pas à son encontre !), au sortir de son incroyable carnage. Il a eu droit à un procès exemplaire, à des conditions de détention décentes. Faut-il lui donner la parole ? peut-on demander, encore et toujours, comme en écho à toutes ses victimes. Laurent Obertone (né en 1984, diplômé de l’École supérieure de journalisme de Lille, auteur de quelques ouvrages très controversés (La France orange mécanique, La France Big Brother, Guerilla) choisit de se mettre dans la tête du tueur. De voir le monde avec ses yeux. De déshumaniser l’autre, les autres, comme le faisaient les nazis : « Des têtes de perdants, gras et laids, qui bouffent chaque jour leur mal-être avec beaucoup de mayonnaise. Quand on a une gueule pareille, on ne peut s’afficher sans honte qu’à la condition d’être marxiste. » Breivik n’est pas un héros de jeu vidéo, il n’est pas un Robin des Bois de l’ère numérique. Il n’est qu’un salopard raciste, suprématiste et imbu de lui-même, fort, très fort face à de jeunes idéalistes désarmés. Le livre d’Obertone est présenté comme un récit, qui se veut biographique. Démarche risquée. Ce n’est pas une enquête, sinon celle préalable à l’écriture d’un texte de fiction. Le lecteur suit le tueur, il voit le monde avec ses yeux. Le lecteur est tout naturellement amené à s’identifier à Breivik, dont l’assurance consterne. Aucune mise en perspective d’Obertone, ou minimale, encore moins de mise en garde. Les faits sont-ils censés se suffire à eux-mêmes ? Pas sûr. Il nous semble émaner de ce texte une sourde complaisance pour une action qui aurait été forcément vouée à l’incompréhension mais pas foncièrement erronée. Jusqu’au portrait de Breivik, en couverture. Quelle bravoure que de décimer, lourdement armé, des ados cogitant sur la beauté du monde à venir ! Beurk !

 

* Laurent Obertone, Utøya, l’affaire Breivik, La Mécanique générale/Ring, 2016