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Le Zoo de Mengele

Nygårdshaug Le Zoo de Mengele

Roman ? Manifeste ? Ou… thriller, comme l’indique l’éditeur français ? Le Zoo de Mengele, de Gert Nygårdshaug, appartient sans aucun doute à ces diverses catégories. On peut se demander pourquoi il n’est traduit qu’aujourd’hui. Les problèmes que ce livre aborde sont en effet à la fois contemporains et anciens : il s’agit-là, rien moins, que de la destruction de notre planète par les êtres humains, notamment par ceux qui possèdent pouvoir et richesse, et des moyens pour y faire face. Certes, Mino Aquiles Portoguesa, le personnage principal, prend d’énormes libertés avec la loi mais celle-ci, comme il le découvre alors qu’il n’est encore qu’un jeune enfant et que tous les habitants du village dans lequel il habite sont assassinés, dont sa famille, la loi n’est la plupart du temps que la loi du plus fort. Le genre humain court à sa perte s’il continue de saccager la nature comme il le fait, c’est-à-dire avec des méthodes perfectionnées et sur une grande échelle. Il faut réagir. « …On n’employait pas des balles ou des bombes, on utilisait le savoir, la ruse et des armes qui n’attiraient pas l’attention. Et le but des militants n’était ni l’argent, ni le statut social, ni la révolution, ni le chaos économique, mais une lutte sans compromis contre les responsables de la déforestation massive de la forêt tropicale humide. » Si la qualité d’un livre se mesure, entre autres, à la quantité de réflexions et questions qu’il suscite, celui est assurément un grand livre. Car il va bien au-delà de la seule intrigue, cette poignée de grands gamins qui va tenter de stopper l’assassinat/le suicide non seulement de l’être humain mais également des autres espèces vivantes de la planète. Un pari colossal, démesuré, évidemment, et la fin de ce qui est donné pour un premier volume n’est pas vraiment surprenante. Ajoutons que l’auteur sait tempérer le tragique de ses propos de notes d’humour inattendues (la révolution qui n’éclate pas en France parce que « les ouvriers de chez Renault (sont) en vacances précisément cette semaine-là », par exemple).

Le Norvégien Gert Nygårdshaug (né en 1946) est l’auteur d’une œuvre conséquente centrée en partie sur l’Amérique latine. Il serait facile d’affirmer que Le Zoo de Mengele fait partie de ces livres qui n’en finissent pas de rebondir dans la mémoire des lecteurs. Bourrée de questionnements, l’intrigue est prenante, les personnages sont attachants. Gert Nygårdshaug parvient à parler d’écologie, de décroissance, d’utopie, d’avenir, avec un suspens qui sourd à chaque page. À lire sans hésiter.

 

* Gert Nygårdshaug, Le Zoo de Mengele (Mengele zoo, 1989), trad. Hélène Hervieu et Magny Telnes-Tan, J’ai lu (grand format), 2014

Le Crépuscule de Niobé

Le Crépuscule de Niobé  Nygårdshaug

Après l’excellent Le Zoo de Mengele, voici Le Crépuscule de Niobé, de Gert Nygårdshaug (J’ai lu, grand format). Toujours la forêt amazonienne comme cadre non unique mais principal. Toujours la préservation de la nature comme enjeu central. Toujours, également, une intrigue forte, palpitante, et de grandes questions soulevées au fil du récit :

« Toute la nature verte serait grignotée, lentement mais sûrement. La planète souffrait d’une maladie pire qu’un cancer, d’un virus qui la menaçait d’un anéantissement total. Une bactérie aveugle née de cette culture, de la civilisation européenne. Une maladie qui voulait toujours plus, sans jamais arriver à satiété. Une maladie qui remplacerait toute cette nature verte par du bitume gris, de la fumée nauséabonde, des bidons rouillés, des morceaux de pastique (…). »

Roman de politique fiction, Le Crépuscule de Niobé se passe dans les années 2020. L’Europe, puisqu’il commence et se termine sur le continent européen, est à feu et à sang, de multiples factions se disputent le pouvoir, dont, en France, la Légion M. Le Pen, des nationalistes fascistes. Inquiétant et crédible, hélas !

Le Bassin d’Aphrodite

le bassin d'Aphrodite Nygårdshaug

Avec Le Bassin d’Aphrodite, Gert Nygårdshaug achève sa trilogie écologiste. Nous avions été ravi par Le Zoo de Mengele, un petit peu plus sceptique avec Le Crépuscule de Niobé ; quant à ce nouveau volume… Qu’en dire ? Une chose est certaine : Gert Nygårdshaug a réussi là à construire une œuvre cohérente en partant d’un constat objectif et contemporain. Si ses hypothèses relèvent de la science-fiction, elles sont néanmoins à prendre en compte, car plausibles. La destruction des milieux naturels par l’espèce humaine peut conduire, soutient-il, à la destruction de l’humanité. Ou à un profond bouleversement de ce qui constitue cette humanité. La destruction des milieux naturels risque de mener l’espèce humaine à une régression sociale. Son système de vie policée et démocratique n’est, comme n’importe quel biotope, pas immuable. Gert Nygårdshaug part de cette affirmation pour signer une trilogie mêlant une intrigue forte à une réflexion pertinente. Dans Le Bassin d’Aphrodite, Jonar Snefgang, garde forestier et botaniste, la trentaine, et son fils Erlan, huit ans, ont trouvé refuge dans une maison isolée dans les montagnes de Norvège, au nord d’Elverum. En dépit d’une situation sociale chaotique, le pays n’a pas sombré dans la folie. Mais « il était question de véritables guerres civiles sur le continent où groupes ethniques et religions s’affrontaient, rasant villes et campagnes ; des néonationalistes, des séparatistes et des fascistes purs et durs formaient en permanence de nouvelles alliances (…) ; des rumeurs circulaient faisant état de grandes villes en ruines, mais on ne pouvait plus se fier aux médias tant les nouvelles étaient parfois contradictoires. » Des événements surprenants ont lieu – mais sont-ils réels ou relèvent-ils du rêve ? Après avoir dénoncé ce qui lui tenait à cœur (Le Zoo de Mengele), l’écrivain entraîne le lecteur dans un monde imaginaire qu’une nature déboussolée régente de nouveau. La forêt a poussé partout, anéantissant la présence humaine. « …La vengeance de la planète ? Après des années et des années d’épuisement et d’exploitation de la forêt et de la terre ? » Ou plutôt « un acte terroriste qui a frappé uniquement les êtres humains sur notre planète » ? On est assez loin du réalisme qui imprégnait Le Zoo de Mengele et qui finalement rendait le jeune Mino si attachant. Par ailleurs, l’auteur semble mêler au récit des passages censés évoquer son quotidien et notamment son travail d’écriture. Veut-il nous signifier que l’auteur (lui ou… Antoine de Saint-Exupéry !) est un personnage à la limite de la fiction, parmi d’autres ? Exercice un peu périlleux, pensons-nous, après l’excellente impression procurée par le premier volume.

 

* Gert Nygårdshaug, Le Bassin d’Aphrodite (Afrodites basseng, 2003), trad. Hélène Hervieu et Magny Telnes-Tan, J’ai lu (grand format), 2015

Les Seize arbres de la Somme

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Après la publication de L’Homme et les arbres (2016), Lars Mytting propose aujourd’hui un roman, un vrai roman : Les Seize arbres de la Somme. Edvard a trois ans quand, en 1971, ses parents disparaissent mystérieusement en France, à Authuille, près d’Albert, dans la Somme. Un village cerné par les anciens champs de bataille et les cimetières militaires de la Première Guerre mondiale. L’enfant est retrouvé au bout de quatre jours dans un cabinet médical du Crotoy, à cent kilomètres de là. Personne ne sait comment il y est arrivé. Vingt ans plus tard, après la mort de Sverre, son grand-père qui l’a élevé, Edvard Hirifjell, « le cultivateur de pommes de terre », se met en tête de comprendre pourquoi ses parents sont morts. Il remonte pour cela l’Histoire et découvre que, durant la Deuxième Guerre mondiale, son grand-père Sverre était un collaborateur parti combattre sur le Front de l’Est, tandis que Einar, frère de Sverre, aurait été tué comme résistant en France. Mais n’est-ce pas Einar qui a fait parvenir un cercueil de grande qualité pour l’enterrement de Sverre ? Afin de découvrir la vérité, Edvard se rend sur les îles Shetland, où Einar aurait résidé. Divers indices et découvertes lui apprennent que sa propre naissance s’inscrit dans l’histoire et d’une lignée française, et d’une lignée norvégienne. Qu’une page s’est écrite à Authuille, dans un bois où poussaient seize magnifiques noyers. « « …Devant les anciennes positions de mitrailleuses se dressaient toujours les seize noyers. Leur sommet était brisé, leur écorce arrachée et leurs branches brûlées, mais ils tenaient toujours debout. Comme tout avait été balayé alentour, le groupe d’arbres se voyait de loin. » Les Seize arbres de la Somme est un roman extrêmement dense, avec une science arboricole magistrale, qui mêle l’histoire du monde et l’histoire personnelle. Bien que les arbres soient toujours au centre de son ouvrage dont l’intrigue forte l’apparente presque à un roman policier, Lars Mytgting surprend, pour le plus grand bonheur des lecteurs.

 

* Lars Mytting, Les Seize arbres de la Somme (Svøm med dem som drukner, 2914), trad. Céline Romand-Monnier, Actes sud, 2017