Q-R-S

Un Fugitif recoupe ses traces

Aksel Sandemose Un Fugitif recoupe ses traces

S’il est un livre qui fut longtemps précédé par sa réputation, c’est bien celui-ci, Un Fugitif recoupe ses traces, du Dano-Norvégien Axel Nielsen, dit Aksel Sandemose (1899-1965). Né à Nykøbing-Mors, dans le Jutland, petite ville immortalisée plus tard dans son œuvre sous le nom de Jante, Sandemose choisira la Norvège comme patrie littéraire. En France, ce livre n’a été traduit qu’en 2014. Ce n’est pas un roman policier, certes, bien qu’un meurtre soit annoncé dès les premières pages. Un meurtre déjà ancien, dont le narrateur s’accuse, dont il use surtout pour parler de ce qui fut sa vie et celle des siens dans cette petite ville fictive de Jante. « Pour moi, il n’existe pas d’endroit plus sordide au monde. » Voilà qui est dit ! Un Fugitif recoupe ses traces n’est peut-être même pas à proprement parler un roman, plutôt une suite de récits qui se répondent, se complètent, forment un ensemble cohérent qui finit par laisser apparaître le portrait psychologique du narrateur, Espen Arnakke (qui apparaît dans quatre romans), né à Jante et fils d’ouvrier, et surtout celui d’une ville selon lui terriblement oppressante. « Comment un être peut-il se trouver une âme dans un milieu pareil, comment Jante peut-elle enfanter autre chose que des esclaves – ainsi qu’un ou deux scorpions ou meurtriers ? » Les dix commandements de la « loi de Jante » ont mille fois servi à illustrer, à tort ou à raison, la rigidité morale des Pays nordiques : « 1. Tu ne dois pas croire que tu es quelque chose. 3. Tu ne dois pas croire que tu es plus intelligent que nous. 6. Tu ne dois pas croire que tu vaux mieux que nous. » Et ainsi, à l’avenant. Il s’agit d’une fiction, rappelons-le, mais les critiques de tous poils des sociétés nordiques, à commencer par les Nordiques eux-mêmes, spécialistes s’il en est de l’autocritique, ont cru distinguer dans ces « commandements » l’essence d’une culture. Résistant réfugié en Suède durant la Deuxième Guerre mondiale, écrivain polémiste qui signa des articles dans la presse ouvrière, Aksel Sandemose fut assez précurseur dans sa façon de décrire le monde, associant volontiers politique, psychanalyse et sexualité. Plusieurs de ses romans ont été publiés en France (Le Loup-garou, R. Laffont ; Le Marchand de goudron, Actes sud ; Le Clabaudeur, L’Élan…).

 

* Aksel Sandemose, Un Fugitif recoupe ses traces (En flykting krysser sitt spor, 1933), trad. Alex Fouillet, préf. Philippe Bouquet, Presse Universitaires de Caen/OFNEC, 2014

Zombie nostalgie

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L’idée de départ de Zombie nostalgie de l’écrivain norvégien Øystein Stene (né en 1969) a un air de déjà vu et pourtant, le lecteur se laisse prendre : un individu s’éveille quelque part, dans un lieu nommé Labofnia apprend-il rapidement, sans avoir conscience de son identité. Qui était-il ? Que fait-il là ? Il est un être neutre, « une sorte de personnage général, dépourvu de tout ce qu’on associe au mot ‘personnalité’ » : « Tout ce qui vous singularise en tant que personne – traits de caractère, souvenirs intimes, préférences affectives, caractéristiques physiques – semble effacé. » Il va peu à peu s’installer dans la « communauté autonome insulaire et démocratique » de Labofnia. Ou plutôt, le gouvernement lui donne un nom, un travail, un logement. Et il découvre que Labofnia est une île et que les humain, êtres plutôt différents de lui en dépit d’une ressemblance physique, la contrôlent et se méfient de ses habitants. Pourquoi ? Le roman est plutôt agréable à lire mais perd de son intérêt lorsque, comme l’indique le titre, il ne nous conte plus qu’une histoire de zombie. Les morts-vivants sont-ils parmi nous ? Comment les considérer, dans la mesure où ils ne poursuivent qu’un but : se rassasier d’être humains !

 

* Øystein Stene, Zombie nostalgie (Zombie nation, 2014), trad. Terje Sonding, Actes sud, 2015

Car si l’on nous sépare

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Edvard Munch n’a sans doute pas volontairement cultivé le mystère autour de sa personne mais, comme avec tout artiste de cet acabit, son caractère sombre a suscité nombre d’interrogations, lesquelles ont alimenté les secrets autour de son œuvre. Celles qui permettent à Lisa Stromme de tracer l’intrigue de ce beau roman, Car si l’on nous sépare. L’auteure (née en 1973), Anglaise qui vit aujourd’hui en Norvège, imagine ici une liaison entre Munch et Tullik, une jeune femme d’Ågårstrand. Liaison prohibée par la famille de celle-ci, qui considère, à l’instar de nombre de ses contemporains, le peintre comme un fou. Son œuvre est en effet tellement novatrice, tellement provocatrice… Comment la comprendre ? « J’essaye de peindre les questions insolubles que nous pose l’existence, toutes ces choses qui nous laissent perplexes. J’essaye de peindre la vie telle que nous la vivons », affirme Munch sous la plume de Lisa Stromme. Dans sa postface, celle-ci explique avoir inventé cette liaison, ou tout au moins avoir pris énormément de libertés avec la biographie de Munch. Le titre anglais de ce roman, The Strawberry girls, La Cueilleuse de fraises, met plus l’accent sur Johanne Lien, l’autre personnage principal (ils sont trois, donc : Edvard Munch, Tullik Ihlen et Johanne Lien), ici la narratrice. Cette jeune servante de seize ans, au service de la famille Ihlen et surtout de Tullik, peint elle-même et, du coup, observe Munch avec sympathie. Amie de Tullik qui fait d’elle sa confidente, elle voit la jeune femme s’enfoncer dans les affres d’un amour désespéré. Roman empreint de sensibilité qui permet d’aborder l’œuvre de Munch, dont certaines toiles apparaissent au fur et à mesure de l’intrigue, par un biais peu conventionnel.

 

* Lisa Stromme, Car si l’on nous sépare (The Strawberry girl, 2016), trad. de l’anglais Séverine Beau, HarperCollins, 2017

Le Livre de la mer ou l’art de pêcher un requin géant...

le livre de la mer

Le Livre de la mer ou l’art de pêcher un requin géant à bord d’un canot pneumatique sur une vaste mer au fil de quatre saisons fait partie de ces livres difficiles à classer. Doit-on opter ici pour le roman, le roman d’aventures quelque peu à la Jack London (pensons à La Croisière du Snarck) ou à la Herman Melville (Moby Dick), un ouvrage forcément dépaysant. Ou pour l’essai, brillant, érudit, sur la vie marine. Ce livre permet plusieurs approches et se laisse tranquillement dévorer en dépit du sujet initial : quand deux amis se retrouvent pour une partie de pêche au requin du Groenland, forcément pas de tout repos. Passant d’une anecdote à une autre et emmenant le lecteur de l’océan Atlantique à la mer de Barents en s’arrêtant longuement dans les îles Lofoten, Morten A. Strøksnes (né en 1965, journaliste et photographe) relate non seulement la vie des pêcheurs (« il régnait des conditions féodales en mer et, à bien des égards, les pêcheurs étaient les fermiers des propriétaires ») que celle de leurs proies, ces poissons considérés uniquement comme de la matière à exploiter. « Une baleine bleue peut avoir plus de huit mille litres de sang dans le corps, et les dépeceurs pataugeaient sans cesse dans la graisse, le sang et la chair pendant les quatre mois que durait la saison. » Les passages de l’ouvrage sur les baleines et autres rorquals et cachalots ne peuvent que révolter tout ami du monde animal. Pourchassées, tuées en grand nombre et notamment par la flotte norvégienne encore aujourd’hui, les baleines sont en voie de disparition, comme de nombreuses espèces de poissons, pourtant indispensables à la régulation de la vie des océans. C’est donc à une partie de pêche que le narrateur convie le lecteur, mais plus le récit avance et plus le cœur de ce lecteur se soulève, non pas à cause du mal de mer mais en raison des traitements infligés aux poissons par les pêcheurs et aux pêcheurs par la mer et leurs patrons. Les pêcheurs de naguère perdaient souvent la vie en mer, comme une fatalité, et ceux d’aujourd’hui, sur les bateaux usines, connaissent le sort des prolétaires en usines. « Bateau surchargé + paquet de mer + eau glacé = noyade. » Nul besoin d’inventer des monstres marins, à l’instar de l’évêque catholique Olaus Magnus (1490-1557), contraint à l’exil et auteur d’une Carta marina et d’un bestiaire quasi fantastique des animaux vivant dans l’océan, que Morten A. Strøksnes convie un moment. L’auteur restitue avec brio la vie des pêcheurs et, de fait, celle des animaux marins, montrant que toutes sont liées et que toutes sont menacées par les activités humaines et la pollution qui en émane. « Par nos activités, nous exterminons les espèces à un rythme étourdissant, car nous sommes parvenus à une hégémonie sur terre, et nous régnons aussi sur les océans. » Un beau documentaire animalier et… humain, en somme.

 

* Morten A. Strøksnes, Le Livre de la mer ou... (Havboka eller kunsten å fange en kjempehai...), trad. Alain Gnaedig, Gallimard, 2017