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Nuit de printemps

Nuit de printemps  vesaas

C’est toujours dans un monde onirique, quel que soit son sujet central, que Tarjei Vesaas (1897-1970) fait entrer le lecteur. Il fut l’une des plus grandes plumes de la littérature norvégienne. L’une des plus puissantes, des plus touchantes. Souvenons-nous du magnifique roman Les Oiseaux. Ou de Palais de glace. C’est encore une fois le thème de la fraternité, ici entre un jeune garçon, Hallstein, et Sissel, sa grande sœur, qui guide Vesaas. Ils sont seuls dans une maison, à la sortie d’une petite ville. Leurs parents sont partis pour on ne sait trop quelle raison et ne reviendront que le lendemain. Tout à coup des inconnus frappent à leur porte. Deux hommes (le père et son fils), deux femmes (la compagne du père et celle du fils, qui va accoucher, ce qui justifie la halte urgente) et une fillette. Les inconnus se montrent plutôt intrusifs. Et voici Hallstein et Sissel obligés de réagir au pied levé. La situation leur échappe mais ils ne se désistent pas. Puis tout le monde repart chez soi. La vie reprendra-t-elle comme auparavant ? « La maison penchait et inclinait de plus en plus, mais d’une manière douce et sécurisante. Hallstein s’étendit et posa la tête sur les genoux de Sissel qui entreprit d’enrouler les cheveux de son frère entre ses doigts. Et soudain Hallstein frémit à cette pensée : Tout ceci n’est qu’un rêve que nous avons fait ! » Entre poésie et loufoquerie, le talent de Tarje Vesaas se déploie une fois de plus et le lecteur ne peut que souhaiter la publication future d’autres textes inédits

 

* Tarjei Vesaas, Nuit de printemps (Vårnatt, 1954), trad. Jean-Baptiste Coursaud, Cambourakis, 2015

Ces instants-là

Herbjørg Wassmo Ces instants-là

Oubliées, momentanément sans doute, Tora, Dina, Karna, ces grandes figures qui se confrontent avec l’Histoire de leur pays ? Pas tout à fait, peut nous répondre Herbjørg Wassmo, car dans Ces instants-là, pour moins exceptionnelle qu’elle soit, la figure centrale du roman est aussi une femme forte. Ou plutôt une jeune femme des lendemains de la Deuxième Guerre mondiale, que le lecteur va suivre dans le nord de la Norvège. Le pays a souffert de l’occupation allemande mais se remet. « Si seulement ils s’envolaient en fumée, tous ceux qui veulent la guerre. » Mère à dix-sept ans, elle se marie avec un autre homme que le père de son garçon, devient institutrice, a une fille… Son mari passe beaucoup de temps à chasser et lui offre une machine à coudre rutilante. La vie normale ? Peut-être pas si normale, songe-t-elle, ne supportant guère sa condition de « femme ». « …Les héros du foot, les soldats et les chasseurs » la barbent. Elle écrit. Des nouvelles, des poèmes, qui sont publiés, qui recueillent immédiatement un certain succès. Sa famille, ses collègues ne la comprennent pas. Cherche-t-elle à se distinguer des autres ? Ailleurs, ce pourrait être bien vu, mais ici, en Norvège… Qu’importe. Elle reprend des études. Achève un roman, qui est publié également. Sa vie bascule. Finalement, Ces instants-là est bien un livre dans la lignée des précédents de Herbjørg Wassmo. Son personnage principal, dont on ne sait même pas le nom peut-être parce qu’il s’agit de celui de l’auteure, retourne, avec l’écriture, le cours de sa vie. Discrètement, sans se montrer prétentieuse, elle fait des choix, qui sont les siens. Herbjørg Wassmo se place là dans le sillage de Knut Hamsun, le Prix Nobel honni pour avoir encensé le nazisme mais natif de la même région qu’elle, et, plus sûrement, de la Danoise Tove Ditlevsen (1918-1976), plusieurs fois citée et sorte de grande sœur qui lui indiquerait le chemin. Des choix sont faits dans Ces instants-là. Des choix de femme libre. D’individu libre.

 

* Herbjørg Wassmo, Ces instants-là (Disse øyeblikk, 2013), trad. Céline Romand-Monnier, Gaïa, 2014