C-D

Prenons la place des morts

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Si l’intrigue des romans de Arne Dahl est parfois bien tortueuses, quel plaisir de lecture, surtout face aux navets que, dans le genre policier, les éditeurs proposent si souvent. Des décors bien dessinés, des personnages dotés d’une véritable psychologie et d’une histoire qui leur est propre, une intrigue à rallonge… Prenons la place des morts, deuxième volet des enquêtes de l’équipe Opcop, ces policiers qui agissent à l’échelle européenne, respecte ce cahier des charges. De Stockholm à La Haye, de l’île de Capria, au large de la Toscane, en Sibérie, Arne Dahl nous entraîne ici dans une enquête aux limites du roman policier et de la politique fiction : quand des partisans du transhumanisme sont prêts à tout pour parvenir à leurs buts, autrement dit créer « le modèle du chef parfait (…), sorte de mélange de chef militaire et de chef d’entreprise » totalement dénué d’empathie. La créature aura le temps de commettre quelques meurtres avant d’échapper à ses géniteurs. Comme dans ses précédents volumes, Arne Dahl en profite pour nous offrir sa vision géopolitique du monde et laisser échapper sa colère face à la corruption et aux atteintes aux Droits de l’homme induites par le libéralisme. Le pouvoir sous ses différentes formes suscite ce manque d’empathie qui sera tant préjudiciable à l’homme, affirme-t-il ainsi par la voix de l’un de ses policiers, Arto Söderstedt, issu des rangs de l’extrême gauche : « Le manque d’empathie n’est pas cantonné au monde économique (…) : on le retrouve aussi à l’hôpital, dans les écoles, les services sociaux et les organisations humanitaires, l’Église et évidemment au sein de la police. Partout où la capacité à piétiner autrui peut remplir une fonction. » Les intrigues, chez Arne Dahl, sont toujours assez compliquées et peu vraisemblables, mais au moins ses personnages développent-ils tous de solides réflexions sur leur condition et le monde, d’une façon générale. De fait, du bon roman policier.

 

  • Arne Dahl, Prenons la place des morts (Opcop 2) (Hela havet stormar, 2012), trad. Rémi Cassaigne, Actes sud (Actes noirs), 2017

Les Wagons rouges

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« ..Le fantastique est un élément qui se fait assez rapidement jour dans son monde angoissé et il peut être parfois malaisé de distinguer entre ce qui est interprétation de la réalité, affabulation, exagération, imagination débridée et vision purement fantastique, de même qu’angoisse, satire et ironie coexistent », écrit Carl Gustaf Bjurström en introduction du recueil de nouvelles de Stig Dagerman, Les Wagons rouges, qu’il a traduit. En effet, l’écrivain, après avoir publié avec succès les romans Le Serpent (1945) et L’Île des condamnés (1946) se lance dans d’autres genres littéraires, pour preuves ces nouvelles, donc, mais aussi la poésie et les pièces de théâtre qui suivront, sans omettre les articles plus journalistiques. Les nouvelles constituant ce recueil, Les Wagons rouges (publié une première fois en France en 1987, dans la collection Les Lettres nouvelles de l’éditeur et surtout immense défricheur littéraire Maurice Nadeau) ne relèvent, à vrai dire, que plus ou moins du fantastique (avec toutefois de belles incursions dans la science-fiction, cf. Comme un chien). Elles sont toutes imprégnées d’une atmosphère inquiétante, que l’on retrouve, diluée peut-être, dans l’ensemble de l’œuvre de fiction de l’écrivain. Elles nous emportent dans des villes que nous pensons connaître et qui se révèlent vite être de véritables labyrinthes, à des époques qui sont les nôtres sans l’être tout à fait comme l’attestent mille petites choses. Dagerman n’est souvent pas loin de Kafka. « Le pire, poursuivit le Chef (…), le pire dans toute cette histoire, c’est qu’il vous a paru convenable de vous laisser aller à votre hilarité à l’instant même où tout notre pays est plongé dans un aussi grand deuil. Si les informations que j’ai reçues concernant votre comportement (…) sont exactes, je vous plains. » Tout Dagerman est là, dans cette noirceur sans issue, d’un réalisme qui, pensons-nous, finit par exclure l’appartenance au genre fantastique initialement mentionné : en effet, réalisme et fantastique, pour l’œil d’un écrivain comme Stig Dagerman, se fondent dans une nuit très chaotique.

 

* Stig Dagerman, Les Wagons rouges (Nattens lekar, 1947), trad. Carl Gustaf Bjurström et Lucie Albertini, Maurice Nadeau, 2017

Ennuis de noce

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Ennuis de noce, une nouveauté ? Pas vraiment, bien sûr, mais voici une très belle réédition de ce roman de Stig Dagerman que les éditions Maurice Nadeau avaient déjà publié en leur temps (1982). « …Dans son lit la mariée ne dort pas. Et passe la nuit de noces. » De manière quasiment exhaustive, Stig Dagerman relate ici un mariage, quelque part en Suède – précisément à Älvkarleby, près de Gävle, où l’écrivain a passé son enfance. Hildur, la fille du vieux Victor, épouse le boucher du village mais elle possède un secret : elle est enceinte d’un autre. Elle fait le choix de délaisser le père de son enfant pour cet homme, autrement dit de bénéficier d’un avenir plus ou moins stable. Et l’écrivain, de mettre le projecteur sur les divers protagonistes de cette noce, tous s’affrontant et se supportant, tous appartenant à une même communauté peu amène. « Un souvenir fécond est comme un cintre sur lequel l’expérience accroche un tas de costumes », explique Dagerman dans le texte placé à la suite de son roman, « Comment j’ai écrit Ennuis de noce ». Très grand nom des lettres suédoises et mondiales contemporaines, Stig Dagerman (1923-1954) demeure cependant méconnu ici et l’hommage que J.-M. G. Le Clézio lui avait rendu à Stockholm, en 2008, lors de son discours de réception du Prix Nobel de littérature, n’était que justice. « Personne n’est coupable d’exister », écrit encore Stig Dagerman dans Ennuis de noce, résumant ainsi à l’extrême une réflexion qui le guidera sa vie durant et qui sera peut-être l’une des raisons, à rebours, de son suicide.

 

* Stig Dagerman, Ennuis de noce (Bröllopsbesvär, 1949, édition augmentée de « Comment j’ai écrit Ennuis de noce » de Stig Dagerman, et d’une postface de Lo Dagerman, fille de l’auteur), trad. Carl Gustaf Bjurström & Lucie Albertini), Maurice Nadeau, 2016

 

« …Ce qui différencie le romancier et l’auteur de mémoires c’est, entre autres, leur rapport avec les souvenirs. Le mémorialiste doit s’imaginer que les souvenirs restent là où il les a laissés, comme des événements inchangés et immuables. Le romancier sait à quel point la mémoire est trompeuse et il doit en tirer les conséquences, il doit même, oui, encourager de toutes ses forces la falsification. Pour lui, les souvenirs ne deviennent pas des faits, mais des prétextes, l’étendue d’eau par-dessus laquelle il bâtira son pont. »

(Stig Dagerman, « Comment j’ai écrit Ennuis de noces »)

Trois ex

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Les opinions de Strindberg sur les femmes sont connues et difficilement défendables, sauf à considérer le caractère fantasque, relevant quasiment de la maladie mentale, de l’écrivain et à ne pas prendre pour argent comptant toutes ses déclarations. Il lui est ainsi arrivé de brandir une idée et d’affirmer son contraire quelque temps après (pensons à la religion ou à la politique). Donner la parole, une parole fictive, imaginaire, à ses « ex » comme s’y exerce l’auteure française Régine Detambel (née en 1964) dans Trois ex, c’est entendre avant tout l’aigreur qui émane la plupart du temps d’une rupture. Mais l’objectivité n’est pas la qualité première attendue d’un auteur et nous ne saurions faire grief à Régine Detambel d’en manquer. Et des qualités, d’ailleurs, ce petit livre en possède, à commencer par son ton, parfois presque guilleret en dépit de son sujet plombé – si l’on peut dire. Avec Strindberg, écrit-elle et donnant la parole à Siri, « où il y a une femme, ça tourne de toute manière à l’absurde ». « August n’a jamais été un type bien », fait-elle penser ensuite à Frida Uhl, journaliste qui deviendra la deuxième Madame Strindberg, « il est incapable d’objectivité et tout ce qui lui traverse l’esprit est infect ». (En complément de ce livre, on lira avec intérêt celui de Monica Strauss, La Vie et les amours de Frida Strindberg, Autrement, 2006, qui tempère les propos que Régine Detambel prête à Frida.) Puis vient Harriet, encore une actrice, comme Siri. August Strindberg lui jure son amour mais le couple bat vite de l’aile. « August a décidé de ne plus boire que du fiel » : à ne considérer que le portrait de Strindberg décliné ici, difficile, sinon peut-être dans les toutes dernières pages, de comprendre pourquoi des voix se sont élevées pour réclamer l’attribution du Prix Nobel de littérature à l’auteur de La Chambre rouge ou de Drapeaux noirs. L’Académie suédoise l’a, en effet, toujours snobé. Bonhomme peu sympathique peut-être, August Strindberg n’en était pas moins un écrivain de haut vol et un dramaturge de talent, l’un des plus joués au monde encore aujourd’hui. Le livre de Régine Detambel aurait gagné à ne pas être uniquement à charge et à nous présenter un tout petit peu plus le Strindberg écrivain, un très grand écrivain.

 

* Régine Detambel, Trois ex, Actes sud, 2017