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Café Existence

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Né en 1948, l’écrivain Horace Engdahl est aussi critique et ex-secrétaire perpétuel de l’Académie suédoise (celle qui décerne le Prix Nobel de littérature). Après La Cigarette et le néant, il nous livre aujourd’hui Café existence, autre recueil d’aphorismes. Du bon et du moins bon au rendez-vous, des remarques qui nous semblent pertinentes et d’autres moins judicieuses. « Autrefois les gens étaient fatigués de la méchanceté et de la laideur, aujourd’hui ils sont las de la normalité. » Entendu mille fois, non ? ce genre d’aphorisme, et propre à toutes les critiques du soi-disant « politiquement correct » que se plaisent à combattre les réacs de toutes sortes… Peut-être ne voyons-nous pas toujours où Horace Engdahl veut en venir ou peut-être, tout bonnement et plutôt, que sa façon de pensée et ses références sont bien éloignées des nôtres. Retenons tout de même : « Les auteurs qui prétendent savoir comment édifier un ordre social devraient se demander ce qu’ils pensent des gens qui croient savoir comment un écrivain doit écrire. »

 

* Horace Engdahl, La Cigarette et le néant (Meteorer, 1999), trad. Elena Balzamo, Serge Safran, 2015

* Horace Engdahl, Café Existence (Meteorer, 1999), trad. Elena Balzamo, Serge Safran, 2015

Patte de velours… Maria Ernestam

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Auteure discrète, Maria Ernestam ? Peut-être et pourtant ses romans sont tous des bonheurs de lecture. Le dernier, Patte de velours, œil de lynx (Œil pour œil, patte pour patte, en suédois : pourquoi ne pas avoir conservé ce titre ?), est très court, une petite centaine de pages. Quelque part dans le sud-ouest de la Suède, un couple emménage à la campagne, dans une maison rénovée. Le cadre est idyllique et les voisins les plus proches semblent charmants. Ne proposent-ils pas leur aide dès le premier jour ? Hélas, leur chat s’est approprié le territoire et ne veut pas partager avec celui des nouveaux arrivants. L’histoire est racontée, par moments, du point de vue du félin, au point que le lecteur plonge dans un machiavélisme dont l’être humain ne saurait bien sûr être capable. « De très mauvais goût, toute cette histoire. Que savait-on des gens, au fond ? La peur de se mêler des affaires des autres, et ainsi de suite. Cela prêtait à réfléchir. » Que sait-on des autres, en effet ? L’intrigue de ce roman repose entièrement sur cette question, qui finit par se retourner : que sait-on de soi ? La folie et la suspicion piétinent derrière les rideaux, prêtes à se montrer, sans plus aucune pudeur. Livre après livre, Maria Ernestam prend place dans la littérature suédoise de qualité. De grande qualité.

 

* Maria Ernestam, Patte de velours, œil de lynx (Öga för öga, tass för tass, 2014), trad. Esther Sermage, Gaïa, 2015

Le Peigne de Cléopâtre

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Nous avions lu, à l’époque de sa publication (2010), Toujours avec toi : agréable surprise. Puis Les Oreilles de Buster (l’année suivante), de nouveau très agréable surprise, avec la conviction que l’auteure, Maria Ernestam, s’inscrirait durablement dans la littérature suédoise. Le Peigne de Cléopâtre nous confirme dans cette idée. Un roman policier, ce livre ? Presque, mais aussi beaucoup plus. Trois amis, Anna, Mari et Fredrik, décident d’unir leurs efforts pour créer une entreprise capable « de résoudre les problèmes des gens » : elle s’appellera Le Peigne de Cléopâtre et sera installée dans un café, dans le quartier de Söder, à Stockholm. On les sollicite pour aider des enfants à faire leurs devoirs ou pour vérifier les comptes des entreprises. Jusqu’au jour où une femme battue, d’un certain âge, les embauche malgré eux pour assassiner son mari. Comme la tâche est accomplie à la perfection (le salopard meurt étouffé sous un oreiller et la police n’a aucun soupçon) elle en parle autour d’elle et d’autres clients s’adressent au Peigne de Cléopâtre. « Nous sommes en plein cauchemar ! Comment en est-on arrivés là ? Nous sommes pourtant des gens normaux, Fredrik, toi et moi. Jusqu’à ces dernières semaines, en tout cas. Et voilà qu’on nous considère comme les tueurs à gages de la compassion. » En effet, même si cela paie bien, tuer à la place des autres n’est pas de tout repos… psychologique. Tout au moins pour qui n’a pas cette vocation. Un roman sur la mort et l’amitié, drôle et fin, d’une auteure qui n’en finit pas de nous étonner.

 

* Maria Ernestam, Le Peigne de Cléopâtre (Kleopatras kam, 2007), trad. Esther Sermage et Ophélie Alegre, Gaïa, 2013

Le Pianiste blessé

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Née en 1959, Maria Ernestam n’a vraiment commencé à publier qu’en 2005. Elle est l’une des grandes plumes de la littérature suédoise d’aujourd’hui. Pour preuve, son nouveau roman, Le Pianiste blessé, qui voit Marieke et Veronica, deux amies d’enfance, renouer après dix ans de brouille, avec Klara comme personnage central. Klara, aux multiples facettes, qui était la tante de Veronika et surtout sa mère de substitution, décédée. « Bien sûr, nous les êtres humains naissons pour nous battre. Mais il devrait tout de même nous être accordé de pouvoir poser le pied sur quelques pierres stables, ne pas déraper dans notre croyance illusoire en la permanence de toute chose… » Craignant que la véritable personnalité de Klara ne leur échappe définitivement, Marieke, écrivaine qui publie des polars surtout pour gagner de l’argent, et Veronika (« On considérait qu’elle était douée sur tous les plans, elle était vouée à la réussite et irait loin ») décident de placer leurs pas dans les siens. Première destination : la Malaisie, où Klara se rendait une fois par an. Puis San Francisco. À chaque fois, elles découvrent une Klara bien différente de celle qu’elles ont connue, amie avec tout un groupe d’individus qui semblent être des hurluberlus – ce qui n’est pas péjoratif. « Ils changeaient d’identité. Pendant un bref laps de temps, ils étaient quelqu’un d’autre. Ou plutôt une autre partie d’eux-mêmes, et ce, sans que cela ait des conséquences significatives sur l’existence qu’ils menaient le restant de l’année. (…) Ils faisaient un break dans leur vie habituelle. » Au travers du portrait de cette femme libre et en quête d’un bonheur immédiat, c’est aussi l’histoire de Marieke et de Veronica que Maria Ernestam relate ici, notamment la liaison de l’une et de l’autre avec James Harrison, le « pianiste blessé ». Les livres de Maria Ernestam sont tous différents et, cependant, tous débordent d’émotion, que ce soit Le Peigne de Cléopâtre ou Les Oreilles de Buster. Celui-ci, Le Pianiste blessé, est encore une grande œuvre.

 

* Maria Ernestam, Le Pianiste blessé (Den sårade pianisten, 2016), trad. Anne Karila, Gaïa, 2017

 

La Reine en jaune

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Du Suédois Anders Fager, les éditions Mirobole avaient déjà publié Les Furies de Borås (2014), un recueil d’histoires fantastiques extraites de Samlade svenska kulter, toutes prenant le monde contemporain pour cadre. Puisant dans le même gros volume, elles récidivent avec une autre sélection, La Reine en jaune. Anders Fager trace le portrait de personnages plutôt déjantés, comme cette My Witt, star de la photographie artistique porno (« Le chef d’œuvre de Mademoiselle Witt ») ou ces soldats persuadés de repousser des espions russes installés sur une île suédoise (« Quand la mort vint à Bodskär »). Né en 1964, Anders Fager est présenté comme « ex-punk » et « ex-geek ». Ses nouvelles s’inspirent de la mythologie et du folklore suédois. Nécessité, ici, d’apprécier les « contes horrifiques »…

 

* Anders Fager, La Reine en jaune (Samlade svenska kulter, 2011), trad. Carine Bruy, Mirobole, 2017

 

Le Jardin

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Le jardin dont il est ici question est celui de Carl von Linné, le célèbre botaniste. Situé à Uppsala, il est entretenu par un jardinier qui ne comprend pas grand-chose aux desiderata de son employeur. Né en 1955, directeur artistique du Théâtre dramatique royal de Stockholm, Magnus Florin avait déjà publié La Pharmacie chez le même éditeur. Il met ici en scène un Carl Linnæus obnubilé par la classification de la faune, de la flore et même des minéraux et qui n’est entouré que d’individus peu compétents, seulement attentifs aux aléas de la vie quotidienne. « Linnæus poursuit : ‘La classification ne provient pas seulement de la nature, mais tout autant de la réflexion humaine. C’est notre manière de comprendre la nature.’ Le jardinier : ‘Je ne peux rien imaginer de tel.’ » Seuls quelques étudiants portent estime à ses recherches mais même parmi eux, il s’en trouve pour se moquer de lui et le dénigrer. Ce livre n’est pas une biographie de Linné. Juste un portraits réalisé à l’aide d’images de tous les jours, parfois banales et d’autres fois surprenantes. On imagine ce texte, suggestif et riche d’émotions, lu, joué.

 

* Magnus Florin, Le Jardin (Trädgården, 1995), trad. Alain Gnædig), Cambourakis, 2016

 

La Maison de vacances

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En 2014, Anna Fredriksson, auteure et scénariste (on lui doit notamment l’adaptation de certains volumes de Wallander de Henning Mankell) avait publié, chez Denoël, Rue du bonheur, un roman plutôt intimiste sur la vie d’une mère célibataire. Voici aujourd’hui La Maison de vacances. Mère d’un garçon à présent adulte, Eva Sandgren est professeur dans un lycée de Stockholm. Une prof qui prend son boulot à cœur et qui, pour cette raison, n’a pas que des amis parmi ses collègues. Sa mère vient de mourir – un suicide. Elle s’attend à récupérer la vieille maison de vacances sur une île de l’archipel de Stockholm, puisqu’elle était la seule à rendre visite à sa mère lorsque celle-ci y séjournait mais Anders, son frère, et Maja, sa sœur, ne sont pas de cet avis : ils veulent la vendre au plus vite. Qu’importent les souvenirs, ils ont une famille et des projets, eux, ou cherchent à l’en convaincre. Eva devrait se ranger à leur avis, ce serait tellement plus simple. Pourquoi se réfugie-t-elle dans la solitude ? Et ne vit-elle pas la visite d’agents immobiliers dans cette maison comme une sorte de viol ? « …Pas question d’abandonner. Elle reste ici », finit-elle par se persuader et alors que sa sœur, son frère et leurs conjoints et leurs enfants ont déboulé pour passer quelques jours de vacances et surtout examiner la maison sous tous les angles et faire quelques menus travaux afin de la vendre au meilleur prix lorsque des « acheteurs potentiels » se présenteront. C’est une petite résistance du quotidien que nous conte ici Anna Fredrikson (née en 1966), pas un acte héroïque, un « non » prononcé doucement et qui enfle au fil des pages. Le lecteur ne sait jamais si Eva, pourtant, ne va pas renoncer et se ranger aux propos si sages, si pleins de bon sens, d’Anders et de Maja : pourquoi s’accrocher à cette baraque qu’elle ferait mieux d’oublier ? Les souvenirs sont morts, autant les jeter dans le feu comme de vieux papiers, n’est-ce pas, à l’instar de ce que fait Maja ? « La maison où j’ai grandi » était l’une des toutes premières chansons de Françoise Hardy, une belle chanson, et elle pourrait accompagner la lecture de ce roman conjuguant adroitement mélancolie et révolte – tout en regrettant la fin, bien décevante : quand tout rentre dans le rang, autrement dit, quand l’union défait la force.

 

* Anna Fredriksson, La Maison de vacances (Sommarhuset, 2011), trad. Lucas Messmer, Denoël, 2016

Le Pouvoir des mères

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On peut apprécier ou ne pas apprécier pas les romans de Marianne Fredriksson : parce qu’ils nous semblent souvent trop gentillets, qu’ils versent un peu trop vite dans le cliché... Dans Le Pouvoir des mères, Marianne Fredriksson relate la vie de Katarina, une jeune femme qui aime l’amour, l’amour physique : « elle faisait partie de ceux qui ne mélangent ja

La Reine en jaune (NOUVEAUTE, SUEDE, LITTERATURE)

 

Du Suédois Anders Fager, les éditions Mirobole avaient déjà publié Les Furies de Borås (2014), un recueil d’histoires fantastiques extraites de Samlade svenska kulter, toutes prenant le monde contemporain pour cadre. Puisant dans le même gros volume, elles récidivent avec une autre sélection, La Reine en jaune. Anders Fager trace le portrait de personnages plutôt déjantés, comme cette My Witt, star de la photographie artistique porno (« Le chef d’œuvre de Mademoiselle Witt ») ou ces soldats persuadés de repousser des espions russes installés sur une île suédoise (« Quand la mort vint à Bodskär »). Né en 1964, Anders Fager est présenté comme « ex-punk » et « ex-geek ». Ses nouvelles s’inspirent de la mythologie et du folklore suédois. Nécessité, ici, d’apprécier les « contes horrifiques »…

 

* Anders Fager, La Reine en jaune (Samlade svenska kulter, 2011), trad. Carine Bruy, Mirobole, 2017

 

mais aventure et amour ». Mais aujourd’hui Katarina retrouve sa mère, dans la région de Bollnäs, pour lui annoncer qu’elle attend un enfant. Elle a choisit de ne pas avorter. Comme elle avait choisi d’oublier sa pilule. Au retour, Jack, le père de cet enfant, un Américain déjà marié et lui-même père de deux enfants, la frappe violemment lorsque Katarina lui apprend la nouvelle : elle n’est, s’emporte-t-il, que « la pute de ce foutu pays socialiste ». Comme à son habitude, il y a plusieurs femmes au centre du roman de Marianne Fredriksson : Katarina, sa mère Elisabeth, Erika, sa belle-sœur, Ingrid, une voisine… Les relations entre les uns (les unes) et les autres se développent facilement, Marianne Fredriksson sait raconter, mais de nouveau tout s’imbrique presque trop bien, les différends ou les haines s’appellent manque d’écoute, défaut de compréhension, et finalement tout se résout plutôt bien. Impossible de ne pas nous montrer sceptique.

 

* Marianne Fredriksson, Le Pouvoir des mères (Älskade barn, 2001, trad. Christine Hammarstrand), JC Lattès, 2004