G-H

N’essuie jamais de larmes sans gants

Unknown 137

De Jonas Gardell, on trouvait ici trois romans (Et un jour de plus, Petit comique deviendra grand et Un Ovni entre en scène) publiés par Gaïa au début des années 2000. Trois ouvrages s’adressant plutôt aux grands ados ou aux jeunes adultes, pas inintéressants mais, selon nous, pas non plus follement enthousiasmants. N’essuie jamais de larmes sans gants est d’une tout autre dimension. Dans ce roman de près de 600 pages, Jonas Gardell (né en 1963) entreprend rien moins que de relater, dans la Suède de 1982 et des années qui suivent, l’apparition d’un mal terrible et encore inconnu dans la communauté homosexuelle. Quelque chose « comme une guerre en temps de paix. » Une série télévisée (trois épisodes), Snow, en a d’ailleurs été tirée. À travers le destin de deux personnages principaux, Rasmus et Benjamin, qui vont tomber amoureux l’un de l’autre, Jonas Gardell brosse avec une précision presque clinique, de manière romanesque mais sans exclure de temps en temps les chiffres de l’essayiste et les coups de gueule du pamphlétaire, le tableau de toute une société, avec, d’abord, son ignorance réelle ou feinte de la maladie, puis sa peur de la contagion (« N’essuie jamais de larmes sans gants… »). Au point d’accuser les homosexuels d’être des criminels potentiels. Ne serait-ce donc qu’« un énième baratin inventé par les mères la pudeur pour effrayer les pédés et les forcer à retourner dans le placard » ? interroge non sans bon sens l’inénarrable Paul, « folle » haut en couleurs et bienveillant envers les plus jeunes. Venant de milieux différents (les parents de Benjamin sont Témoins de Jéhovah et lui-même s’adonne au « service du champ », que les « profanes » appellent le porte-à-porte) mais appartenant à la classe moyenne, les deux protagonistes font connaissance à Stockholm, là où les homosexuels peuvent se rencontrer sans crainte d’être traités de « sales pédés ». Ceux qui profèrent ce genre d’injures « devraient avoir honte » mais en général la honte n’atteint que leurs victimes, remarque encore, comme en passant, l’auteur par la voix de l’un de ses personnages. Benjamin, Rasmus et d’autres forment une petite bande d’amis, que soude un sentiment de marginalisation ou même d’exclusion. Certains tombent malades et, trop longtemps, personne ne comprend la dangerosité du « cancer gay », cette épidémie qui semble frapper en priorité le milieu homosexuel. L’hécatombe causée par le sida commence et même dans un pays comme la Suède, elle laisse sans voix. Le livre de Jonas Gardell est extrêmement riche, souvent d’une lecture à la limite de l’insoutenable. Usant abondamment de flashes-back, l’écrivain se fait ici presque historien, contant la tragédie qui toucha une génération d’hommes qui aimaient les hommes, replaçant sans cesse son intrigue dans son contexte, faisant de la maladie non plus seulement une affaire personnelle mais une affaire sociale, voire politique, ce qui ne retire jamais à ses propos une once d’émotion.

 

* Jonas Gardell, N’essuie jamais de larmes sans gants (Torka aldrig tårar utan handskar, 2012-2013), trad. Jean-Baptiste Coursaud & Lena Grumbach, Gaïa, 2016

Les grandes aventures de Jan Guillou

Unknown 11

C’est une fresque sans équivalent qu’a commencé à livrer Jan Guillou (né en 1944) avec Les Ingénieurs du bout du monde. Ce premier volume d’une série baptisée Le Siècle des grandes aventures (qui comprendra combien de volumes ? trois ? quatre ? plus ?) met en scène trois frères qui, à la mort de leur père, quittent leur île, Osterøya, en Norvège, pour devenir apprentis dans une corderie à Bergen. Travailleurs, ingénieux, consciencieux, ils sont remarqués par une société caritative, qui décide de leur octroyer une bourse à l’étranger – en échange, ils s’engagent, à leur retour, à participer à la construction de la ligne de chemin de fer Oslo-Bergen. En 1901, ils sortent tous trois diplômés de l’université de Dresde. Leurs parcours divergent à ce moment-là. Lauritz rentre en Norvège accomplir ce qui est attendu de lui ; Oscar, lui, apporte la modernité ferroviaire en Afrique, assistant, impuissant, aux massacres du colonialisme ; tandis que Sverre gagne Londres, où il tombe amoureux d’un lord et s’exerce à la peinture. Ce sont les joies et les déconvenues de ce dernier que Jan Guillou retrace dans le deuxième volume, Les Dandys de Manningham, montrant combien l’homosexualité, au pays d’Oscar Wilde, était traitée avec peu de considération, même dans les milieux artistiques. Passionnant, il n’y a pas d’autre mot pour résumer ces deux titres. Le premier, notamment, nous montre le travail de titan mené par des ingénieurs qui entendaient, avec raison ou non, apporter le progrès dans des territoires plutôt hostiles. Car les avancées technologiques semblaient pouvoir modifier la vie humaine – en mieux, évidemment. Le progrès était synonyme de travail plus facile, de production plus importante ; et aussi, aux yeux de beaucoup, d’égalité et de justice (cf. le discours du doyen de l’université de Dresde, à l’issue des examens : grâce au progrès, les guerres cesseraient bientôt !). Or, le « progrès » a surtout consisté en bombardements aériens, en camps de concentration, en chambres à gaz, en bombes atomiques, en surveillance généralisée, en… Le profit que l’homme en a tiré est assez relatif ! Tout, dans ces deux romans de Jan Guillou, connu en Suède comme un journaliste politique et d’investigation, tout est décrit avec un luxe de détails. On les imagine transposés au cinéma, quelque chose de grandiose pourrait être réalisé. C’est forcément avec impatience que nous attendons la suite (le deuxième volume s’achève en 1919). « …En suivant les péripéties de mes héros à travers l’Europe du XXe siècle, nous ne pouvons qu’être confrontés aux questions centrales posées par la littérature. Être humain, qu’est-ce que cela signifie ? Comment sommes-nous devenus ce que nous sommes aujourd’hui ? (…) Prenons le large pour l’aventure. » (Jan Guillou)

Soulignons ici le remarquable travail de traduction de Philippe Bouquet, qui nous a déjà offert plusieurs titres de Jan Guillou (dont l’excellent La Fabrique de violence, par ailleurs adapté au théâtre sous le titre éponyme et disponible chez L’Élan, et la Trilogie d’Arn le templier – quatre volumes, en fait, chez Agone).

 

Les Ingénieurs du bout du monde (Brobyggarna, 2011), trad. Philippe Bouquet, Actes sud, 2013

Les Dandys de Manningham (Dandy, 2012), trad. Philippe Bouquet, Actes sud, 2014

Entre rouge et noir 

Unknown 65

Entre rouge et noir est le troisième volume des « grandes aventures » du XXe siècle de Jan Guillou. Les deux couleurs dont il est ici question ne sont pas celles de l’anarchie mais celles du drapeau nazi. Après les chantiers ferroviaires d’envergure en Afrique et en Norvège (premier volume), l’art moderne, l’homosexualité et la libération des mœurs en Angleterre et en Europe (deuxième volume), voici la politique, sur le continent européen, avec l’instauration des totalitarismes, notamment du nazisme. Lauritz, Oscar et Sverre, les trois frères, se sont retrouvés presque par hasard à Berlin et ont chacun entamé une nouvelle vie. Tous trois trouvaient « très stimulant de participer à l’édification de l’avenir » car « le XXe siècle serait celui des grands progrès techniques ». Lauritz demeure à Stockholm, Sverre et Oscar vivent à Berlin. L’Allemagne a été vaincue mais, économiquement parlant, semble devoir vite se remettre d’aplomb. La situation politique les laisse d’abord indifférents, même s’ils réprouvent tous les trois, pour différentes raisons, la montée de l’intolérance et de l’antisémitisme. Ingeborg et Christa, respectivement épouses des deux premiers frères, adhèrent, quant à elles, aux idéaux démocratiques mis à mal par les nouveaux dirigeants allemands, la social-démocratie pour Ingeborg, le communisme pour Christa. Les projets ne manquent pas pour les trois frères, qui vivent dans l’aisance en dépit de l’instabilité politique, mais la situation de l’Allemagne est de jour en jour plus inquiétante et il devient impossible de fermer les yeux. Ainsi, Oscar ne peut que réprouver l’adhésion de son neveu Harald, qui vit sous son toit, au nazisme. Maints écrivains ont dépeint cette époque ; Jan Guillou, lui, l’inscrit dans une période allant de la fin du XIXe siècle aux lendemains de la Deuxième Guerre mondiale. Outre la politique, il y mêle les transformations de l’industrie, innombrables, et l’importante et rapide évolution de l’art, pénétrant ainsi dans la vie quotidienne d’une fratrie attachée tant à sa Norvège natale qu’à l’idée, alors nouvelle, de cosmopolitisme. Ce troisième volume laisse le lecteur sur sa faim puisqu’il s’achève par l’invasion de la Pologne par les troupes allemandes et donc par le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale. Les trois frères ont réagi de manière assez similaire aux événements : sans approuver le nazisme mais sans non plus le condamner ouvertement, intérêts économiques et surtout absence de réflexion politique obligent : incapacité de saisir le phénomène du nazisme avec quelque recul, d’en discerner ses spécificités (dont le racisme et la violence), autrement dit la nocivité intrinsèque ; et, de fait, d’en tirer des conclusions et de prendre concrètement position contre lui. Quelles leçons tirées, par exemple, lorsque Christa est agressée par des SA lors d’un meeting où elle s’exprime en faveur de la contraception féminine ? Elle est rouée de coups et… Rien ! Si dans leur vie antérieure (avant 1919) les trois frères avaient rivalisé de courage, leur attitude à présent frise souvent la lâcheté. Le lecteur ne peut qu’être très curieux de connaître la suite.

 

* Jan Guillou, Entre rouge et noir (Mellan rött och svart, 2013), trad. Philippe Bouquet, Actes sud, 2015

Unknown 108

Âgées respectivement de 72 et de 79 ans, Elida et Tilda Svensson sont sœurs et depuis toujours vivent ensemble dans leur maison familiale de Scanie. Elles ne se sont jamais mariées et n’éprouvent pas le besoin de changer leur mode de vie, des plus simples. Mais quand un nouvel habitant s’installe à côté de chez elles et qu’il se montre fort sympathique, leur quotidien s’en trouve chamboulé. Les vieilles filles se coiffent, changent de robe, cuisinent de bons petits plats et l’invitent. Puis découvrent qu’il a inventé un engrais qui agit comme un véritable viagra chez les animaux. Et décident d’en fabriquer à leur tour et de gagner assez d’argent pour… installer « des water-closets » à l’intérieur de leur maison et ne plus avoir froid dans les toilettes au fond du jardin. Née en 1944 à Simrishamn, près du village où se situe l’action de Aphrodite et vieilles dentelles, Karin Brunk Holmqvist a exercé des métiers divers (assistante sociale, employée en maison d’arrêt, mannequin pour bikinis, magicienne, femme politique) avant de vivre de sa plume et d’être enfin auteure, aujourd’hui d’une dizaine de romans. Aphrodite et vielles dentelles (le titre suédois pourrait être L’Aphrodisiaque) est un livre drôle, sans prétention et pourtant plutôt subtil. Il est regrettable que l’éditeur le qualifie dans son catalogue de « feel-good » pour l’inscrire dans une tendance littéraire à la mode. Publié initialement, en Suède, en 1997, ce livre échappe à ce genre de classement. Il s’agit d’un bon roman, tout simplement.

 

* Karin Brunk Holmqvist, Aphrodite et vieilles dentelles (Potensgivarna, 1997), trad. Carine Bruy, Mirobole, 2016