K-L

Le prix de la vie

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Foutu monde, où tout se paie ! Pas encore tout, croyez-vous ? Lisez donc La Facture, de Jonas Karlsson, un petit roman qui laisse coi. « Vivre, ça a un prix », répond la personne, au téléphone, à laquelle le narrateur s’adresse après avoir reçu la facture d’un organisme de recouvrement. Ne lui doit-il pas la somme faramineuse de 5 700 000 couronnes (soit 600 000 euros) ? Il ne comprend pas bien, s’indigne à peine, ose contester. Ne proteste pas : conteste, simplement. Dit que la somme réclamée au nom du « Bonheur vécu » qui aurait été le sien est trop élevée. Son existence n’a pas été parsemée de joies si grandes, après tout. Il n’est qu’un employé sans le sou d’une boutique de location de films. Mais il a été heureux, alors… la somme est augmentée après son recours ! L’auteur de ce petit roman, acteur au théâtre et au cinéma d’habitude, joue dans la cour des grands : l’absurdité, lorsqu’elle s’érige en dogme, lorsqu’elle se pare, qui plus est, de grands principes, conduit directement à quelque chose qui s’apparente à du totalitarisme. Comment ne pas penser à Kafka ? En plus léger, cependant, car Jonas Karlsson manie volontiers l’humour.

 

* La Facture (Fakturan, 2014), trad. Rémi Cassaigne, Actes sud, 2015

La Pièce

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« Deux semaines plus tôt, j’avais pris mon nouveau poste au sein de l’Administration et, à bien des égards, j’étais encore un débutant. J’essayais pourtant de poser le moins de questions possible. Je voulais vite devenir quelqu’un avec qui compter. » Jonas Karlsson avait précédemment publié La Facture, ici, un court roman étonnant, quelque peu à la Kafka. Il récidive dans le genre avec La Pièce, l’histoire d’un employé de bureau qui pense découvrir une pièce cachée entre l’ascenseur et les toilettes. Il y a bien une porte, là ? demande-t-il à ses collègues, mais tous le toisent et vont se plaindre de sa folie et de son harcèlement auprès de leur chef. Ce roman se lit d’une traite et semble avoir été conçu pour une mise en scène. Pas mal de questions émergent : sur la folie ou, plus couramment, la différence, mais pas uniquement ; sur l’ordre et l’autorité, la hiérarchie, la solidarité ou la mesquinerie… Selon l’angle de lecture. Un bon texte, donc.

 

* Jonas Karlsson, La Pièce (Rummet, 2009), trad. Rémi Cassaigne, Actes sud, 2016

La Légende de Gösta Berling et autres romans de Selma Lagerlöf

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Dans leur collection « Thesaurus », les éditions Actes sud ont entrepris de republier, sans appareil critique, ce qui est dommage, plusieurs romans de Selma Lagerlöf (1858-1940). Sorti en 2014, le volume (le premier ?) intitulé Œuvres romanesques comprend huit titres : La Légende de Gösta Berling, Les Liens invisibles, Le Violon du fou, Le Cocher, Des trolls et des hommes, Le Banni, L’Anneau maudit, Le Livre de Noël, tous, par ailleurs, réédités séparément.

Les Reines de Kungahälla

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Précédemment publié, en français, en 1986 (et en 1899 en Suède), voici que les éditions Rivages proposent de nouveau aux lecteurs ce recueil de cinq nouvelles, Les Reines de Kungahälla, de Selma Lagerlöf (1858-1940). Toutes, dans le genre fantastique, que l’on retrouve finalement, à doses très variables, dans l’ensemble de l’œuvre de l’écrivaine. « À supposer que quelqu’un, qui aurait entendu parler de la vieille ville de Kungahälla, au bord du fleuve Nordre, arrive en ce lieu où elle se trouvait autrefois, il serait certainement très étonné. (…) Il ne trouvera qu’un manoir entouré d’arbres verts et de granges rouges. »

 

* Selma Lagerlöf, Les Reines de Kungahälla (nouvelles traduites et présentées par Régis Boyer), Rivages, 2013

L’Autre Paris

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Auteur très connu en Suède, Ivar Lo-Johansson (1901-1990) l’est beaucoup moins en France où il a pourtant été traduit dès 1952 avec un roman « de mœurs », comme on disait alors, Mona est morte, puis, trois décennies et demi plus tard, deux recueils de nouvelles, choisies et présentées par le traducteur, Philippe Bouquet, Histoire d’un cheval (1987) et La Tombe du bœuf (1990). L’Autre Paris est un récit, publié initialement en Suède en 1954 avec des photographies de Tore Johnson (fils du Prix Nobel de Littérature Eyvind Johnson), non retenues ici. « Si je suis revenu à Paris, c’est pour y observer de près le monde de la pauvreté : les mendiants, les prostituées, les vieux dans leurs asiles et les miséreux dans leurs refuges. Paris vient de fêter ses deux mille ans. Moi, je ne dispose que d’un recul de vingt-cinq ans. Mais je suis à l’âge où l’on demande à ses vieilles connaissances : comment ça va ? » Dans ce récit, l’auteur confronte donc deux visions de la capitale française : celles de son premier voyage en 1925 et celle de son retour, dans l’après-guerre. Paris était encore Paris, aurait pu se lamenter un Léo Malet ou un Robert Doisneau : les prostituées étaient de gentilles petites dames et pas des « putes » d’origine africaine sub-saharienne recrutant sur les boulevards des Maréchaux et battues par leurs souteneurs ; les « Nord-Africains » des travailleurs économes et pas de présumés djihadistes ; les clochards des philosophes bohémiens et pas des SDF tabassés dans la rue par des soudards nationalistes ; les tenanciers de braves types rougeauds et pas des marchands de cirrhose… Images caricaturales, à coup sûr, mais qui étaient celles au moins des touristes et qu’il est intéressant de confronter à celles d’aujourd’hui, avec ces militaires mitraillettes entre leurs bras, censés assurer la sécurité de Parisiens moins sereins que naguère. Dans sa préface, Philippe Bouquet conte la genèse de ce titre, L’Autre Paris, ce « Paris inconnu » en suédois, rappelant opportunément que l’écrivain prolétarien Ivar Lo-Johansson compte parmi les plus grands auteurs suédois et européens du XXe siècle.

 

* Ivar Lo-Johansson, L’Autre Paris (Okänd Paris, 1954), trad. Philippe Bouquet, L’Élan/Ginkgo, 2016

 

Dans les eaux profondes…  

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Ce n’est pas un monde très joli que nous dépeint Sara Lövestam dans ce roman, Dans les eaux profondes… Mais le monde dans lequel nous vivons n’est sans doute pas toujours très joli. À Östersund, petite ville du nord de la Suède, des gosses tentent de grandir tant bien que mal au milieu d’adultes rarement bienveillants. Il y a les parents qui picolent, qui frappent, se frappent, gueulent. Les enseignants qui cherchent à repérer ces parents-là. Les éducateurs qui cherchent à leur retirer leurs gamins. Les gamins qui, la plupart du temps, souhaitent autant rester dans leur famille qu’être placés dans un foyer ou une famille d’accueil. Mic-mac qui échappe à l’œil non averti, mais que des prédateurs repèrent, utilisent, exploitent : « Disons que c’est notre petit secret… » C’est une histoire de pédophilie que raconte Sara Lövestam. Elle montre comment un homme parvient à mettre la main, littéralement, sur un très jeune garçon avec l’aval de sa mère et l’assentiment des professionnels de l’enfance. Professeure de suédois pour les immigrés, militante LGTB et chroniqueuse dans la revue gay suédoise QX, Sara Lövestam (née en 1980) avait déjà publié Différente (Actes sud, 2013), un roman consacré aux choix en matière de sexualité. La pédophilie, pour les enfants, n’est pas un choix mais un abus. Un viol. Ce que l’auteure montre avec tact dans ce livre, Dans les eaux profondes…, s’inspirant d’exemples dont elle a entendu parler. Avec une pudeur qui n’a rien d’évident, avec même de l’humour, avec sensibilité, surtout.

 

* Sara Lövestam, Dans les eaux profondes… (I havet finns så många stora fiskar, 2011), trad. Esther Sermage, Actes sud, 2015

En route vers toi

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Des lunettes aux branches de traviole, une règle en bois, une paire de bottines « style 1900 », une broche… C’est à partir de ces objets récupérés par hasard que Hannah Johansson, aujourd’hui, va remonter le temps et retracer la vie de deux femmes, au tout début du XXe siècle, Signe Sivander et Anna Dahléus, la première institutrice à Tierp, à proximité de Gävle, et la seconde issue de la bourgeoisie de Stockholm et amie de la féministe Brita Löfstedt. Les inégalités de salaire entre les hommes et leurs collègues féminines ou le droit de vote des femmes (pour pouvoir un jour affirmer « Je suis une citoyenne à part entière… »), raillé par de beaux esprits, de beaux messieurs, qui se croyaient pertinents (que l’on pourrait aujourd’hui retrouver dans un magazine comme Causeur… !) alors qu’ils n’étaient qu’extrêmement lourdingues, voici de quoi Signe et Anna vont d’abord converser. Signe « luttait pour faire entendre sa voix. Car si elle ne le faisait pas, l’Histoire ne retiendrait sans doute d’elle que ceci : qu’elle était restée muette comme une carpe. » Une attirance mutuelle rapproche Signe et Anna, elles s’aiment, elles ne s’affichent pas mais ne se cachent pas trop non plus. Mais les combats ne sont pas que politiques, les trahisons proviennent avant tout des proches, comme Signe va le découvrir : et les scrupules de Signe de s’affronter au dilettantisme d’Anna puis au militantisme d’Elvira… ! Signe, amoureuse, qui rédige pour Anna puis pour Elvira des lettres débordant de poésie. Signe, qui s’efface, finalement, qui devient « vieille fille ». Dans En route vers toi, Sara Lövestam suit le parcours de plusieurs femmes, toutes en rupture avec la société de leur temps, toutes en butte au pouvoir des hommes. Ces parcours se croisent, se heurtent. Le temps emmène avec lui les un(e)s et les autres, l’oubli se pose jusqu’à ce que Hannah Johansson, sans y songer vraiment mais se sentant l’héritière de Signe, le secoue et le fasse déguerpir. Au-delà du temps, des liens de sang, à qui sommes-nous liés ? Des silhouettes surgissent alors de la nuit, rebelles. Comme Selma Lagerlöf, par exemple : « Il paraît qu’elle est comme nous (…). » Mais « qui sommes-‘nous’ ? » interroge Signe, n’ignorant pas la réponse. Jouant remarquablement avec l’idée de transmission plus qu’avec celle d’hérédité, bien que cette fameuse hérédité soit un peu l’épine dorsale de ce livre à lectures multiples, Sara Lövestam fait montre ici de beaucoup de talent. En route vers toi est réellement un beau et grand roman, l’un des œuvres importantes de la littérature suédoise contemporaine.

 

* Sara Lövestam, En route vers toi (Tillbaka till henne, 2012), trad. Esther Sermage, Actes sud, 2016