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Les chroniques de Olle Schmidt

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Il est rare qu’un roman soit d’abord publié dans une version traduite. C’est pourtant ce qui est arrivé aux Chroniques de Gåsviken (éd. de l’Élan) de Olle Schmidt, puisque le livre a d’abord vu le jour en français (traduit par Alain Bourges) avant d’être disponible en suédois (chez le même éditeur, mais dans un format différent) et de récupérer ainsi son titre d’origine : Krönika från Gåsviken. Enseignant à la retraite, domicilié près d’Östersund, dans la région du Jämtland, Olle Schmidt s’est attaché à présenter ici la commune qui l’a accueilli avec son épouse puis leurs enfants, lorsque, dans les années 1970, ils ont décidé de faire une sorte de « retour à la terre ». Si les noms de lieux de ces Chroniques de Gåsviken (la baie de l’oie) sont inventés, ils sont facilement repérables sur une carte. Apparaissent quantité de personnages graves ou loufoques qui peuplent la campagne suédoise (on n’est pas très loin, dans les descriptions, de l’atmosphère des albums de Sven Nordqvist). Il y a cet antiquaire venu de Stockholm, par exemple, qui méprise tout le monde mais achète pour quelques couronnes et revend à prix d’or verrerie et meubles anciens... ; ou ces Éthiopiens cueilleurs de mûres polaires, confrontés au climat parfois rude, à l’immensité des forêts et surtout aux moustiques… Oscillant entre humour et nostalgie, ou plutôt conjuguant sans cesse les deux, Chroniques de Gåsviken peut se révéler, pour des novices prêts à sortir des sentiers battus, une excellente introduction au voyage en Suède. 

Les Élus

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Vienne (Autriche), 1941, 1943... L’hôpital du Spiegelgrund est à présent une institution dirigée par les nazis, qui accueille des enfants handicapés et jeunes délinquants. Autrement dit, des enfants handicapés mentaux, souvent, et des « marginaux ». Anna Katschenka est employée comme infirmière et découvre peu à peu le sort qui leur est réservé. Le régime nazi les considère comme irrécupérables et l’euthanasie les attend : « uniquement quand le retard mental ou les tares héréditaires et raciales de l’enfant sont telles qu’il n’en résultera qu’une succession sans fin de souffrances et d’humiliations pour toutes les parties concernées. » Anna « trouvait cette pratique étrange et répugnante, ce qui ne l’empêchait pas d’accomplir son travail », puisque « les enfants jugés inaptes à survivre » ont aussi besoin de soin et de nourriture. Hedwig Bley, une autre infirmière, tente, elle, avec à peine moins de « dureté sous (sa) douceur apparente », d’assister les enfants ou tout au moins certains d’entre eux comme elle le peut, prêtant ainsi le flanc au zèle de ses collègues et de sa hiérarchie, tous nazis et donc acquis à l’idée que ces enfants doivent mourir : « …il avait été clair dès le début qu’on donnait intentionnellement la mort aux enfants, même si personne n’osait le dire franchement… ». La guerre finie, certains se retrouveront face aux juges, d’autres passeront entre les mailles des filets et continueront à sévir, autrement, tous convaincus, ou ils l’affirmèrent, d’avoir agi comme ils devaient le faire. Ouvrage romancé, mais à la limite du reportage et de la fiction (on peut songer, pour cette façon de procéder, à un autre écrivain suédois, Sven Lindqvist), basé sur une importante documentation, Les Élus, a reçu de nombreux prix en Suède (Prix August), en France (Prix Médicis étranger) et ailleurs. Steve Sem-Sandberg (né en 1958, romancier, d’abord de science-fiction, journaliste et traducteur) suit le parcours de plusieurs de ces enfants, dont Adrian, âgé d’une dizaine d’années, qui n’avaient pas de place dans le régime d’abjection alors en vigueur dans nombre de pays d’Europe. – Les Élus sont les enfants qui vont mourir en priorité. La maladie, selon la terminologie nazie, les touchait bien logiquement au premier chef. « Les recherches en génétique ont clairement démontré qu’il n’existe aucune maladie affectant l’organisme – pas même une banale infection – qui ne comporte une composante héréditaire. » Et l’on en revenait aux origines « sociales et raciales » du patient, justifiant les « coups de fouet » et l’eugénisme, comme l’affirmait à l’époque, à l’instar de nombreux autres médecins, le Prix Nobel de médecine (1912) Alexis Carell dans son best-seller, L’Homme, cet inconnu (1935) : la supériorité d’une « race » et l’élimination des individus qui n’en faisaient pas partie et des « déviants ». Le traitement réservé à ces enfants est terrible et la lecture de ce livre souvent insoutenable. Comme dans son précédent ouvrage, Les Dépossédés (qui s’attachait au parcours très controversé de Mordechai Chaim Rumkowski, président du Conseil juif et à la tête, de 1940 à 1944, du ghetto de Lódz, contrôlé en réalité par l’administration allemande), Steve Sem-Sandberg, en redonnant ici vie à ces enfants sacrifiés sur l’autel du nazisme, fait de nouveau œuvre salutaire. « Les morts ne meurent pas seulement une fois. Ils meurent éternellement. » Souhaitons qu’il soit entendu à jamais.

 

* Steve Sem-Sandberg, Les Élus (De utvalda, 2014), trad. Johanna Chatellard-Schapira & Emmanuel Curtil, Robert Laffont (Pavillons), 2016

La Gouvernante suédoise

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La Gouvernante suédoise est un beau roman dont l’action se situe d’abord en Suède, puis en France. Marie Sizun, l’auteure (née en 1940), Française, en est la narratrice. « …Cette histoire il me faut la raconter, parce qu’elle m’appartient, ou plutôt parce que, d’étrange façon, j’ai le sentiment d’être cette histoire », précise-t-elle d’emblée. Milieu du XIXe siècle. Léonard Sèzeneau, professeur de lettres, est marié à une Anglaise, qui l’accompagne en Suède, à Göteborg, où il vient de trouver un poste de conférencier. Il donne également des cours dans la riche famille de son logeur et bientôt, noue une liaison avec Hulda, son élève, de vingt ans sa cadette. Son épouse regagne l’Angleterre. Scandale, mais Hulda attend un enfant et, conciliant malgré tout, le beau-père propose, via des amis, un emploi à Léonard, qui accepte : négociant en vins à Stockholm. La prospérité est au rendez-vous. « On chante très haut les beaux chants de Noël suédois, on boit et on mange, on rit (…), on porte un toast, on joue du piano, on danse, les enfants épuisés finissent par s’endormir sur un sofa. C’est l’image du bonheur, tel qu’on peut la rêver à Noël. Comme une pause étonnante, irréelle, hors du temps. » Hulda a un enfant, puis un deuxième, puis un troisième… Une gouvernante est engagée, Livia, avec laquelle Léonard aura bientôt une relation amoureuse. Quand la famille émigre en France, à Meudon, que Léonard disparaît peu à peu de la vie quotidienne, accaparé par son travail et, Hulda va s’en apercevoir, en manque d’argent, la vie familiale bascule. Le rêve est terminé. La vie en banlieue parisienne est un cauchemar pour la jeune femme, qui devine l’infidélité de son époux mais refuse de l’admettre, et qui de manière déconcertante se rattache à Livia. Cette dernière finit elle-même par être enceinte et cache à tous la naissance de Georges, qu’elle place en nourrice. Marie Sizun trace là plusieurs portraits, qui se croisent, s’entrelacent, évoluent ensemble. Tous, cependant, demeurent énigmatiques. Que sait le lecteur de Léonard, finalement ? De ses pensées et de ses agissements ? Ou de Livia, si froide et pourtant si touchante ? Ses raisons de rester au sein d’une famille en plein délitement ? Et de Hulda ? Cette femme qui ne choisit pas, qui est balloté par la vie. Cette femme, comme une ombre. Beaucoup de pudeur, de sensibilité, dans ce roman, La Gouvernante suédoise.

 

* Marie Sizun, La Gouvernante suédoise, Arléa (1er mille), 2016

La Troisième île

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Il peut sembler étonnant, à la vue de la production éditoriale d’aujourd’hui, qu’un livre comme La Troisième île de Fredrik Sjöberg ait pu être traduit et publié ici. En dépit du titre, il ne s’agit pas là d’un roman – quoi que… – ni d’un essai – encore que… – ni d’une biographie, ni d’une autobiographie. Tout cela à la fois, en revanche. Autrement dit un petit ouvrage qui fait plus ou moins suite à Piège à mouches (Les Allusifs, 1991), bourré de pensée digressives, de réflexions intelligentes, un petit ouvrage débordant d’une érudition qui ne peut que captiver l’esprit le plus rétif à la taxinomie.

« Enfreindre les tabous est devenu une obligation – et aussi une sorte de consolation pour les iconoclastes qui ne peuvent ou n’osent suivre leur propre chemin. Susciter un débat n’est pas sorcier. Même les plus nuls y parviennent, y compris ceux qui travaillent dans la publicité. La beauté, c’est autre chose. S’en approcher, de nos jours, pour un artiste (…) demande souvent des quantités de courage que tous ces contestataires, ces hérauts cyniques de la transgressions, n’arrivent même pas à imaginer. »

 

* Fredrick Sjöberg, La Troisième île (Russinkungen, 2009), trad. Elena Balzamo, José Corti (Biophilia), 2014

Beckomberga, Ode à ma famille

Beckomberga ode a ma famille

« Personne n’a jamais vraiment cru que Jim deviendrait un vieux monsieur. » Jim (Jimmie) est le père de Jackie et séjourne à Beckomberga, un hôpital psychiatrique aux portes de Stockholm, qui fermera ses portes en 1995 après une petite soixantaine d’années de service. Le roman de Sara Stridsberg (née en 1972) lui redonne vie, contant en parallèle, mais plutôt en creux, la naissance puis l’enfance de Marion, le fils de Jackie. Jim n’est pas à priori un homme des plus sympathiques, lui qui n’aime personne, à l’en croire, mais l’auteure nous restitue son portrait par petites touches, remontant allégrement le temps lorsqu’elle l’estime nécessaire, et finalement ce personnage sait nous émouvoir. N’attendant rien de l’existence, alcoolique, perdant la tête régulièrement, il porte sur le monde un regard somme toute assez pertinent : « …C’est dur de vivre et (…) c’est de plus en plus dur avec le temps. » Ou encore : « …La vie ne commence jamais. Elle termine, c’est tout. D’un coup. » La personnalité de Olof Palme, qui rendait visite chaque jour à sa mère internée ici, trouve cependant grâce à ses yeux et à ceux d’autres patients. Si quelqu’un peut représenter le « dernier espoir », l’heureux changement dans la vie quotidienne, c’est lui, le Premier ministre qui sera bientôt assassiné. Sara Stridsberg décrit un lieu avant de mettre en scène des personnages, Beckomberga n’est pas l’enfer que sont trop souvent les hôpitaux psychiatriques, « ce lieu est un endroit où tout le monde rêve de venir », affirme Jim, c’est comme « rentrer à la maison ». Jackie y passe des heures, même lorsqu’elle ne peut pas voir son père, elle y fait la connaissance d’autres internés, notamment Paul avec qui, bien qu’âgée de quatorze ans, elle noue une relation pas évidente. Sara Stridsberg procède lentement pour peindre cet hôpital, pour montrer quelques membres du personnel et quelques patients. Les saisons défilent, Jackie grandit, s’éloigne de son père, le retrouve. Jusqu’à la mort (suppose le lecteur) de celui-ci. Une mort attendue dès les toutes premières pages et néanmoins affligeante. « Parfois, je me prête à penser que la période de Beckomberga a coïncidé avec celle de l’État providence : de 1932 à 1995 », note Sara Stridsberg à la fin de son livre. Beckomberga, Ode à ma famille est un récit poignant qui ébranle quelques idées toutes faites sur la folie et ses institutions et qui humanise ceux que l’on nomme les « toqués ».

 

* Sara Stridsberg, Beckomberga, Ode à ma famille (Beckomberga, Ode till min familj, 2014), trad. Jean-Baptiste Coursaud, Gallimard (Du monde entier), 2016

Les Gens de Hemsö

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Les Gens de Hemsö (Hemsöborna, 1887 ; trad. Jean-Jacques Robert, L’Élan, 2013), de August Strindberg (1849-1912), est un roman qui restitue finement une partie de la société suédoise dans les dernières années du XIXe siècle. Comme à son habitude, l’écrivain aime à porter, ou au moins souligner, le conflit là où celui-ci n’est que sous-jacent. Carlsson, un homme venu d’on ne sait trop où, réhabilite un domaine agricole et, de fait, génère bien des jalousies à son égard. Mais ne les attiserait-il pas volontairement, ces jalousies, pour mieux montrer le ridicule de ses prédécesseurs ? Le combat, c’est certain, ne l’effraie pas. On pourrait même dire que, à l’instar de l’auteur lui-même dont la vie – c’est un euphémisme – ne fut pas de tout repos, il l’apprécie. « Carlsson était un petit Värmlandais trapu aux yeux bleu clair et au nez plus crochu qu’un hameçon. Il ne tenait pas en place, s’étonnait de tout, riait à tout propos et voulait tout savoir, mais il n’entendait rien aux choses de la mer et, si on l’avait fait appeler à Hemsö, c’était pour qu’il prît soin du bétail et des terres dont personne n’avait voulu se charger depuis que le vieux Flod était mort, laissant à sa veuve tout le souci de la ferme. » 

Sensations détraquées

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En 1894, August Strindberg erre dans les rues de Paris, au désespoir. Son mariage avec Frida Uhl est un échec. Il réside à Versailles et livre ce texte au Figaro : Sensations détraquées, écrit directement en français – comme son récit nommé Inferno, dont Sensations détraquées constitue en quelque sorte l’ébauche. Tout Strindberg est là, l’acuité de sa vision, l’originalité de ses réflexions, sa démesure aussi, son intelligence et son outrance, tout apparaît dans ce texte aujourd’hui joliment publié par les éditions du Chemin de fer, sur papier bleu, et illustré par Renaud Buénerd. « …C’est bien comme cela que j’ai rêvé la Ville, la grande ville, la plus grande ville du monde, enveloppée dans le blanc et chaste nuage qui cache les petites maisons sales des acheteurs et des vendeurs : Paris !... C’est vraiment Paris… que je salue ! » Un Paris que l’écrivain a su faire sien et qu’il fait rimer ici avec folie, une folie à partager.

 

* August Strindberg, Sensations détraquées (ill. Renaud Buénerd), Le Chemin de fer, 2016

Un Été polaire

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Ceux qui connaissent le romancier français Pierre Pelot retrouveront sans doute, dans Un Été polaire de la Suédoise Anne Swärd, semblable façon de mettre en scène un à un les personnages, des individus apparemment sans importance, en leur donnant la parole et en s’attachant à leurs menus traits de caractère (pensons, par exemple et parmi tant d’autres titres de Pelot, à Elle, qui ne sait pas dire je). Dans Un Été polaire, récompensé par le prestigieux prix August, Anne Swärd nous entraîne auprès de quelques personnages pas loin d’être des marginaux. Jack, le père, Ingrid, la mère, Kristian et Jens, les fils, Lisette, la belle-fille, tous gravitent, qu’ils le veuillent ou non, autour de Kaj, la fille adultérine, pourrait-on dire, au comportement un peu bizarre, qui a grandi là sans jamais prendre son envol, qui ne conçoit le monde qu’aux côtés de son cher Kristian. « Quand la brume s’est retirée dans les terres, Kaj descend sur la plage et y reste plusieurs heures. Elle passe plus de temps dans l’eau qu’à terre, son bikini blanc luit au creux des vagues. De l’étage, je peux garder un œil sur elle sans avoir à sortir au soleil. (…) Contre la mer, on ne peut pas protéger Kaj. » La famille se retrouve, le temps d’un été, se cherche, s’affronte, explose, jusqu’au drame. Anne Swärd nous livre un beau récit, le quotidien douloureux de ceux que l’on appelle les petites gens, faisant alterner avec poésie violence et tendresse dans la lumière crue d’un été suédois.

 

* Anne Swärd, Un Été polaire (Polarsommar, 2013), trad. Rémi Cassaigne, Buchet-Chastel, 2016

Docteur Glas et pasteur Gregorius

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On connaissait le célèbre roman de Hjalmar Söderberg, Docteur Glas, aujourd’hui réédité pour l’occasion. Car voici que Bengt Ohlsson se charge de mettre en scène le principal, si l’on peut dire, personnage secondaire de cette œuvre, le pasteur Gregorius, époux d’Helga, qui le délaisse et suit les conseils du médecin de famille, le fameux Docteur Glas, lequel recommande au couple l’abstinence sexuelle. Certes bien plus âgé qu’Helga, Gregorious ne s’y résout pourtant pas et un sévère désarroi, d’ordre existentiel, le frappe, lui le religieux capable de s’interroger sur la théorie de l’évolution mais affirmant « c’est la volonté de Dieu » lorsque cela le dispense de trop d’efforts. « Ma prison, c’est d’être tenu par tous pour autre que ce que je suis. Ma prison, ce sont tous les désirs que je n’ai jamais osé exprimer. (…) Ma prison, c’est toute cette peine et tout ce désespoir que j’ai enfouis dans des cachettes si ingénieuses que je ne saurais jamais les retrouver, quand bien même j’essaierais. » Gregorious est en proie au doute sous toutes ses formes et à ce titre, il en devient presque sympathique. « Le péché », réfléchit-il, « c’est le fait de se priver d’être une personne aimante ». Pas mal, non ? Nos religieux actuels de tous poils seraient bien avisés de décortiquer cette idée. Mais lorsque Gregorious évoque son attirance pour celle qui deviendra sa femme, le malaise apparaît. Elle a douze ans, lui une quarantaine d’années. Il l’observe un jour à la dérobée. Elle est nue devant le miroir d’une armoire, touche son propre corps, l’explore. « Ce devait être un péché si grave que l’idée n’avait pas dû effleurer Dieu de le faire figurer parmi Ses commandements. Il avait dû estimer que l’interdiction de convoiter la femme de son prochain suffirait et que personne, et surtout pas un de ses serviteurs, ne tomberait assez bas pour désirer l’enfant de son prochain. » Sur les conseils, donc, du Docteur Glas, qui a vraisemblablement des idées derrière la tête, Helga se refuse à lui. Gregorious prend du poids, il est d’humeur taciturne, on se détourne de ce pasteur si peu avenant. Il tente cahin-caha de reprendre sa vie en main mais jusqu’à la dernière page le lecteur a envie de le secouer, de l’enguirlander.

Bengt Ohlsson réussit là son pari de tracer le portrait d’un personnage emprunté à l’un de ses grands prédécesseurs. Méconnu en France bien que plusieurs de ses livres soient ou aient été disponibles (La Jeunesse de Martin Birck, Le Jeu sérieux, etc.), Hjalmar Söderberg (1869-1941) est toujours très lu en Suède, où il fait figure de classique. (Rappelons que les éditions Cambourakis ont publié de lui Dessin à l’encre de Chine et autres nouvelles en 2014.)

Né en 1963, chroniqueur au quotidien Dagens Nyheter, Bengt Ohlsson est l’auteur de plusieurs romans, dont, traduits en français, Syster (Phébus, 2011) et Kolka (Phébus, 2012). Deux romans subtils et puissants.

 

* Bengt Ohlsson, Gregorius (Gregorius, 2004), trad. Rémi Cassaigne, Phébus, 2016

* Hjalmar Söderberg, Docteur Glas (Doktor Glas, 1905), trad. Marcellita de Moltke-Huitfeld et Ghislaine Lavagne, Libretto, 2016

(Reprise ici de la traduction de 1969 de Doktor Glas, Julliard, 1969 – qui était indiquée comme « traduit du danois » et comprenait une préface de Jean-Clarence Lambert ; notons qu’en 2005 les éditions Michel de Maule ont publié une traduction « sans suppressions ni résumés » de Denise Bernard-Folliot, sensiblement différente de la précédente.)

Le sens de la vie ?

« …Si je ne me demande plus quel est le sens de la vie, ce n’est pas pour autant que je pense l’avoir trouvé. » (Hjalmar Söderberg, Dessin à l’encre de Chine et autres nouvelles (trad. sous la dir. de Elena Balzamo, Cambourakis, 2014)

Le Chronométreur

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Le temps, c’est de l’argent. Nous le savons tous et cela n’empêche, le temps, nous nous en trouvons si souvent dépossédé. Lui rendre sa gratuité – sa liberté –, c’est peut-être se donner les moyens d’en jouir à nouveau, seul luxe, à vrai dire, à portée de main. Mais ce n’est pas du tout le but que poursuit le personnage principal du livre de Pär Thörn, Le Chronométreur. Armé, donc, d’un chronomètre, petit instrument de torture psychologique, celui-ci calcule le temps que prennent diverses actions, dont, évidemment, celles effectuées contre rémunération – autrement dit pour un salaire. « Je chronomètre des modèles de mouvements. Les modèles de mouvements sont définis comme des opérations de travail. » Il va de soi que ses collègues n’apprécient pas plus que cela sa présence à leurs côtés mais il n’en a cure, il poursuit son œuvre, répertorier les durées des gestes du travail les plus courants. Né en 1977, Pär Thörn réside à Berlin depuis quelques années et exerce le métier de « performeur sonore ». Influencé par les Oulipiens français, il a déjà signé plusieurs ouvrages. Le Chronométreur est une œuvre assez inclassable, entre, peut-être, le roman prolétarien à la Mats Berggren (cf. Ni l’un ni l’autre, L’Élan, 1996) et… le catalogue IKEA. On peut évidemment aussi penser à Kafka ou, plus récemment et côté suédois, à Jonas Karlsson, dont le petit roman intitulé La Facture plongeait également le lecteur dans un univers étrangement quotidien et cependant anxiogène au possible. Au rebours de certains critiques, nous n’affirmerons pas que Le Chronométreur (personnage qui se voit lui-même comme « un nuage noir ») est un livre « hilarant », que non, mais il ne peut que nous inciter à une salutaire réflexion sur le salariat et ses conditions trop souvent peu humaines. « Ma vie est simple, logique et mesurable, mais parfaitement normale. L’aliénation est une donnée de base de notre vie. Rien d’autre qu’une donnée de base mesurable de notre vie. Pas d’abracadabra. »

 

* Pär Thörn, Le Chronométreur (Tidsstudiemannen, 2008), trad. Julien Lapeyre de Cabanes, Quidam, 2017