Biographies

Stig Dagerman ou l’innocence préservée

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 Il n’existe en français qu’une biographie de Stig Dagerman, celle que signe Georges Ueberschlag (Stig Dagerman ou l’innocence préservée, L’Élan, 1996). Connu des lecteurs lettrés, de nom plus que pour avoir été lu, Stig Dagerman (1923-1954) est sans aucun doute l’un des plus brillants écrivains suédois du XXe siècle, tant chacun de ses romans offre de thèmes de réflexion. « Existentialiste excentré » (car Suédois, donc loin de la scène parisienne où le mouvement se produisait alors !), si l’on peut dire, Dagerman est fréquemment classé parmi les auteurs prolétariens – abusivement mais son origine sociale et ses sujets de prédilection (plus que la manière dont il les traitait) le rapprochent de ceux-ci. On ne retient trop souvent de son itinéraire que sa conclusion, ce suicide par les gaz d’échappement dans l’habitacle d’une voiture à l’âge de trente-et-un ans. Mais Dagerman n’a pas été un « Rimbaud nordique », cliché facile, et Georges Ueberschlag nous présente un homme que le questionnement n’épargnait pas, un écrivain que la sensibilité, avec le foudroyant effet d’un boomerang, a conduit à mettre volontairement un terme à sa vie. Issu d’un milieu modeste, Dagerman a conquis très vite les intellectuels. Il n’en est pas moins resté du côté des militants côtoyés dès ses débuts – l’anarchie comme « lieu de naissance spirituel » – et a écrit toute sa vie dans la presse anarcho-syndicaliste (Arbetaren). Cet engagement s’est-il trouvé à un moment en porte-à-faux avec son écriture ? L’écrivain a-t-il eu le sentiment de parvenir à la limite de son expression ? La Deuxième Guerre mondiale a évidemment contribué à alimenter son sentiment d’angoisse et la neutralité de la Suède celui de culpabilité. « Voulant assumer par honnêteté envers lui-même (…) ce conflit entre sa conscience sociale et sa conscience artistique, se gardant à tout prix de cette littérature des références obligatoires que cultivent allègrement tant d’écrivains dits de gauche, il s’interroge », explique Georges Ueberschlag. À l’exception de son importante correspondance, la quasi-totalité de l’œuvre de Stig Dagerman est aujourd’hui disponible en français. Le court texte intitulé Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (Vårt behov av tröst, 1952 ; trad. Philippe, Bouquet, Actes sud, 1981) est donné comme son testament spirituel – ce qu’il n’est pas, publié initialement dans un magazine féminin suédois. Mais ce qui est sûr, c’est que Notre besoin de consolation… reflète bien la pensée de son auteur et plus encore, le sens qu’il a entendu donner à sa vie et dont la leçon ne peut que toucher le lecteur d’aujourd’hui : « …une consolation qui soit plus qu’une consolation et plus grande qu’une philosophie, c’est-à-dire une raison de vivre. » 

Ellen Key, clairvoyance et audace d’un esprit libre

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Les lecteurs resteront sans doute sur leur faim à lire le livre de Claudine Coignard, Ellen Key, clairvoyance et audace d’un esprit libre (éd. des Sentiers), tant les idées que défendait la pédagogue suédoise (1849-1926) demanderaient à être plus longuement explicitées. Mais il s’agit tout de même d’un bon ouvrage de présentation, d’autant plus qu’il n’y a quasiment rien en français sur Ellen Key. « Plus le développement et la libération de la personnalité s’imposaient à elle comme étant la première étape à franchir pour que s’édifie une vie collective plus harmonieuse, plus elle devenait combative. Cependant, dans cette combativité, elle ne perdait pas de vue qu’il fallait compter en décennies pour voir poindre une transformation des comportements. » Le nom de Ellen Key est à mettre aux côtés de ceux de Francisco Ferrer, Maria Montessori, Célestin Freinet et quelques autres, pédagogues qui œuvrèrent pour que le savoir et la liberté se conjuguent et permettent à l’éducation de former des individus émancipés. À l’heure où tout le savoir du monde semble disponible en quelques clics sur Internet, sans que se pose la question de savoir en quoi consiste ce savoir et à quoi il peut servir, sa lecture peut être plus que jamais recommandée.

 

* 12 €, port compris, chez l’auteure : Claudine Coignard, 12, rue de Dreux, Luray, 28500 Vernouillet.

Correspondance entre Alfred Nobel et Bertha von Suttner

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On sait combien Bertha von Suttner (1843-1914) joua un rôle crucial dans la vie d’Alfred Nobel (1833-1896). Au point qu’il n’est pas tout à fait faux de dire qu’elle est à l’initiative des fameux Prix Nobel. En 1875, alors qu’il séjourne à Paris, Alfred Nobel veut recruter, comme gouvernante, cette femme issue de l’aristocratie autrichienne. Sans succès, puisqu’elle retourne à Vienne une semaine plus tard. Mais une forte amitié est née. C’est un homme « triste et moqueur », dira-t-elle de lui, mais aussi « un penseur, un poète, un homme amer et bon, malheureux et gai (…), comprenant tout et n’espérant rien. » Nobel, qui a inventé la dynamite, est déjà très riche. Il vit seul, il écrit – un peu (il aurait pu devenir un grand écrivain, dira-t-elle encore). Les lettres publiées ici (70 de Bertha von Suttner et 24 d’Alfred Nobel, rédigées tantôt en français, tantôt en allemand ou en anglais, toutes traduites) mettent en exergue leur relation. Ce ne fut pas une relation amoureuse au sens habituel du terme (Bertha Kinsky deviendra von Suttner peu après avoir rencontré Alfred Nobel). Nobel se confie à sa cadette, elle se confie à lui aussi, l’échange est fructueux, chaleureux, mais avant tout intellectuel. Libre penseur, darwiniste, Nobel était ce que l’on appelle un humaniste, conscient d’être à la tête d’une fortune qui ne reposait pas uniquement sur le bon usage de la dynamite. Utilisée pour la construction de routes ou de voies ferrées, celle-ci tomba vite aux mains des militaires, qui l’employèrent pour la guerre. Au grand dam de leurs convictions pacifistes à tous deux. Bertha von Suttner ne ménagera pas ses efforts pour promouvoir la paix entre les nations. On lira d’elle le roman Bas les armes ! (1889 ; initialement publié en France en 1899) que les éditions Turquoise ont republié en 2015. À la lecture de cette correspondance, le lecteur découvre deux personnages – Bertha d’abord obligée de publier ses écrits de manière anonyme parce qu’une femme qui entendait se mêler des choses politiques n’était pas crédible, et Alfred, homme de paix à la tête d’une entreprise d’explosifs – deux êtres qui unissent leurs efforts pour dire non à la guerre. En avance sur leur temps (Berthe, récompensée par le Prix Nobel de la Paix en 1905, mourra juste avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale), ils firent partie de ces grandes consciences dont nous avons toujours à apprendre aujourd’hui.

 

* Edelgard Biedermann (édition établie et introduite par), Correspondance entre Alfred Nobel et Bertha von Suttner, Turquoise (Le temps des femmes), 2015

 

Nobel, suite…

Ajoutons que, d’Alfred Nobel, on trouve en français la pièce intitulée Némésis (Nemesis, 1896, traduction et présentation Régis Boyer, Les Belles lettres, 2008) une tragédie sur Beatrice Cenci (1577-1599). Cette histoire d’inceste et d’abus au sein de l’Église du XVe siècle, que l’Anglais Shelley, écrivain cher au cœur de Nobel, avait déjà abordée, a été écrite directement en suédois et éditée par l’auteur. La famille de celui-ci en a détruit le stock après sa mort et conservé seulement trois exemplaires. Elle montre un Nobel très anticlérical et hostile, comme il l’écrira à Bertha von Suttner, à « la misère, aux vieux préjugés, aux vieilles religions, aux vieilles injustices, aux vieilles hontes », en bref, à toute cette « boutique d’antiquités vermoulues » (24 novembre 1889). Un Nobel beaucoup moins bien-pensant que l’image de lui qui subsiste aujourd’hui. Il n’est, de fait, pas inutile de lire l’une de ces biographies plus ou moins romancées, peut-être encore disponibles… : Rune Pär Olofsson, Le Roi de la dynamite (Dynamitkungen, 1990, trad. Philippe Bouquet, Gaïa, 2001) ; Orlando de Rudder, Alfred Nobel, Denoël, 1997 ; ou Kjell Espmark, Le Prix Nobel (Det litterära Nobelpriset, 1986), trad. Philippe Bouquet, Balland, 1986.

À bas l’héritage

« Et dans une France socialiste… » chantait Léo Ferré... (« Ils ont voté, et puis après ? ») Ne peut-on penser qu’un jour, un jour lointain mais pas dans 10 000 ans, la formule « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins » s’appliquera ici et ailleurs ? Et dans ce cas, Alfred Nobel, qui s’élevait contre l’héritage, fera encore plus figure de précurseur et de sage. Selon Bertha von Suttner, en effet, Nobel pensait qu’il était inadmissible « que les riches lèguent leur fortune à leur famille ; il considérait comme une malchance que d’hériter de grosses fortunes car cela avait un effet paralysant. Les biens accumulés en abondance devaient retourner à la collectivité et être utilisés au profit de l’intérêt général. » (in Correspondance Alfred Nobel/Bertha von Suttner)

La Vie et les amours de Frida Strindberg

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August Strindberg aimait à s’afficher misogyne. Pensons à ce petit essai au titre provocateur, De l’infériorité de la femme. Il l’était en réalité beaucoup moins qu’il le prétendait ou pas de manière aussi manichéenne, jugeant les femmes, finalement, dotées de plus d’intelligence que les hommes et se méfiant surtout de cette qualité et de son usage dans un monde où le pouvoir n’a pas vocation à être partagé. Il ira ainsi jusqu’à se fâcher avec son contemporain Henrik Ibsen, dont plusieurs pièces de théâtre défendent fermement l’émancipation des femmes. Le portrait que Monica Strauss trace de Frida Uhl, très jeune et très séduisante journaliste autrichienne, qui deviendra la deuxième épouse de l’écrivain suédois, est aussi le portrait de ce dernier et, au-delà, le tableau d’une époque et d’un milieu, la bohème artistique scandinave au tournant des XIXe et XXe siècles. La liberté est alors la règle, qu’elle soit artistique, bien sûr, mais pas uniquement car il est de bon ton de s’affranchir aussi des normes sociales et sexuelles. Frida Uhl est non seulement jolie et intelligente, elle se veut en plus dévouée à Strindberg, son « prince-poète » dont l’œuvre, espère-t-elle, assurera leur subsistance à tous deux (puis à tous trois, lorsque naîtra Kerstin). Elle ne sait pas encore – ou n’a pas saisi ce que cela implique – qu’il a été marié à Siri von Essen, dont il a trois enfants, et que la vie du couple a été assez chaotique. Elle ignore qu’il s’est vengé de Siri en publiant Plaidoyer d’un fou, ce roman largement autobiographique, et que les procès à son encontre vont se succéder. Sa sœur, Mitzi, en tentant de convaincre leur père (heureusement critique littéraire et dramatique plutôt avancé) des bienfaits de ce mariage, rend-elle vraiment service à Strindberg ? « …Un homme tout à fait distingué (…). Il est sain, n’a pas de mauvais penchant, il est beau avec des yeux de la couleur d’un clair matin sur la mer, et l’on dit qu’il ‘a vécu comme un moine’ depuis son divorce. (…) Bien qu’il produise énormément, il a si peu de sens pratique, il est si timide et craint si fort le ridicule qu’il est incapable de traiter avec les directeurs de théâtre et les éditeurs. De ce fait, ses revenus sont très modestes… » Surtout, l’écrivain peut se montrer un jour très libéral, comme les artistes de son temps cherchent à l’être, et le lendemain d’une jalousie maladive. Son comportement n’est pas toujours exemplaire, il peut renier des amis ou les trahir. Ses relations avec ses proches furent donc quelquefois calamiteuses – comment s’en étonner ? Strindberg réussit le tour de force d’être tour à tour ou simultanément révolutionnaire et réactionnaire, et l’acuité et l’actualité de son œuvre naissent de ce heurt permanent. C’est ce que montre aussi Monica Strauss dans cette passionnante biographie de la méconnue Frida – Uhl et Strindberg, une femme fougueuse, diront ceux qui l’ont connue, généreuse et indépendante.

 

* August Strindberg, De l’infériorité de la femme (trad. Georges Loiseau, L’Élan, 2005) Ce volume comprend également un essai de Maurice Bigeon, August Strindberg et les Femmes émancipées et un autre de John Landquist, Strindberg et les femmes.

* Monica Strauss, La Vie et les amours de Frida Strindberg (Cruel banquet, 2000), trad. de l’anglais (américain) Alix Girod, Autrement (Littératures), 2006