Essais

Poétocratie/Les Écrivains à l’avant-garde du modèle suédois

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Les écrivains, comme représentants privilégiés d’un modèle de société ? Comme aiguillons d’orientations politiques éventuellement novatrices ? Il fallait oser y songer et c’est ce que font avec brio Sylvain Briens, Martin Kylhammar et Jean-François Battail dans un essai passionnant, Poétocratie/Les Écrivains à l’avant-garde du modèle suédois. « Les écrivains dont nous allons parler n’ont pas cherché à prendre le pouvoir (…), mais ils se sont tous engagés dans les débats politiques, technologiques, écologiques et sociaux. Ils ont participé chacun à leur manière à la construction d’une meilleure société, au projet national suédois du folkhem, à ce qu’on appelle communément le modèle suédois », expliquent en introduction les trois auteurs, relevant ensuite que « le terme poétocratie est créé par l’historien norvégien Ernst Sars pour qualifier une génération d’écrivains nordiques de la fin du XIXe siècle qui s’engageait dans les questions politiques ou sociales. » Nous parlerions ici, en France, d’artistes ou d’écrivains « engagés », sachant pertinemment qu’aujourd’hui ce qualificatif signifie neuf fois sur dix, abusivement certes mais c’est ainsi, « de gauche » et « humanistes ». « Les écrivains que nous avons sélectionnés ici sont-ils représentatifs de la culture suédoise ? » s’interrogent nos auteurs : « Non, du moins pas selon des critères sociologiques ou statistiques. Par leur originalité et spécificité, ils se différencient de la culture moyenne dominante et occupent une position d’avant-garde par rapport à la société. » Et tous trois de citer les noms retenus – excusez du peu : August Strindberg, Verner Von Heidenstam, Tomas Tranströmer, Stieg Larsson, puis, dans les « rôles secondaires », Harry Martinson, Eyvind Johnson, Karin Boye, Gunnar Ekelöf, Kerstin Ekman, Maj Sjöwall et Per Wahlöö, Henning Mankell, Jonas Hassem Khemiri, etc. On l’a compris, la plupart des auteurs suédois de quelque importance de ce dernier siècle sont intervenus directement dans la vie publique/politique suédoise, contribuant activement à la conscientisation de leurs lecteurs et, de fait, à la mise en place de ce fameux folkhem. Lequel folkhem, preuve incontestable de son succès en profondeur, est revendiqué de nos jours par l’ensemble des forces politiques suédoises, gauche et droite réunies. Il constitue le socle de la pensée, au sens large, de ce pays, une façon d’être dont les écrivains, pour beaucoup, ont été tant les acteurs que les témoins. Dans ce livre est également analysée la vision que les Français ont, ou ont eue, de la Suède. Dès les années 1930, lorsque les grandes réformes commençaient à porter leurs fruits, Serge de Chessin, Christian de Caters ou bien sûr Lucien Maury (notamment traducteur et éditeur d’ouvrages des Pays nordiques) les ont exposées à leurs lecteurs. Puis d’autres, après guerre (pensons à Henri Queffélec ou François-Régis Bastide), ont tenté de fournir une nouvelle vision. Jusqu’à aujourd’hui : ici ou là, n’ont cessé les commentaires plus ou moins pertinents sur le « paradis suédois », le « modèle suédois » ou, au contraire, le « totalitarisme suédois ». L’image que les Français ont de la Suède est en partie idéalisée, à tort ou à raison. Elle est extrémement positive ou, assez rarement il faut le reconnaître, démesurément négative, selon le curseur politique ou culturel employé ; elle n’est jamais neutre – pour beaucoup, la Suède n’est pas un pays comme un autre. Il y aurait énormément à dire encore sur ce livre, Poétocratie/Les Écrivains à l’avant-garde du modèle suédois, des citations à faire, sur lesquelles réfléchir, mais nous nous contenterons d’un conseil : si vous vous intéressez un tant soi peu à la Suède et à sa culture, lisez-le, il vous enrichira, vous le reprendrez souvent en main. Les littératures suédoise – et nordique – sont « à la conquête du monde » (avec le succès d’écrivains « transnationaux » comme Khemiri, Tranströmer, Stieg Larsson, Mankell et tant d’autres), nous ne nous en plaindrons pas. Puissent-elles, grâce à leur pertinence, à leur intelligence, apporter un peu plus de sagacité, pour ne pas dire de sagesse, dans la marche de ce monde… !

 

* Sylvain Briens/Martin Kylhammar/Jean-François Battail, Poétocratie/Les Écrivains à l’avant-garde du modèle suédois, Ithaque, 2016

 

Le Moderniste intemporel

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Nous n’entreprendrons pas d’en faire une critique approfondie ici – tout simplement parce que nous avons lu cet essai de Martin Kylhammar il y a déjà un bon moment, avant la création de ce site, « Voyage dans les lettres nordiques ». Mais mentionnons tout de même Le Moderniste intemporel (sous-titré « Essais sur la dimension culturelle du modèle suédois »), excellent ouvrage consacré à, pour résumer, la place de la littérature dans notre société. Ou, en l’occurrence, dans la société suédoise contemporaine. Au long de chapitres conçus comme autant d’essais consacrés à des figures connues ou oubliées de la littérature suédoise (avec August Strindberg, Sten Selander et Verner von Heidenstam comme pivots), Martin Kylhammar expose une conception qui nous semble pertinente : « une fréquentation accrue de la littérature est hautement recommandable » pour les historiens. Car « si nous considérons les écrivains comme pourvoyeurs d’idées, et pas seulement comme objets d’études esthétiques, nous devons les prendre au sérieux en tant qu’analystes de la société… » Rappelant que toute lecture ne saurait se faire sans (parmi d’autres points) « connaissances historiques et vaste culture », il s’escrime à traquer ce qu’il nomme les « factoïdes », autrement dit des faits donnés pour vrais alors qu’ils sont contestables.

 

* Martin Kylhammar, Le Moderniste intemporel (Den tidlöse modernisten. En essäbok, 2004), trad. Jean-François & Marianne Battail, L’Harmattan (Questions contemporaines), 2009

L’Ambition suédoise pour le développement

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Dans cet essai qui porte en sous-titre : « Genre, santé et droits sexuels et reproductifs », Serge Rabier, diplômé, parmi diverses autres fonctions, de l’Institut d’études politiques de Paris, s’interroge sur la place du genre dans le dispositif de la Suède pour le développement. Dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la Suède, observe-t-il, « a adapté son neutralisme traditionnel pour se positionner en tant qu’acteur jouant l’influence plus que la puissance, assumant un rôle particulier dans une conception ‘multilatérale’ de la gouvernance mondiale (et européenne) tout en choisissant des thématiques transversales (genre, biens publics mondiaux, droits humains, paix et sécurité) et des modalités et des partenaires d’interventions jusque-là ignorés ou sous-estimés, en particulier les mouvements d’ONG globaux, régionaux et nationaux. » Le résultat a été un incontestable succès, alliant développement national à tous les niveaux à une solidarité réitérée en direction des pays pauvres. Qu’en est-il aujourd’hui ? Alors que le nationalisme n’est pas du tout en berne en Europe, que l’intégrisme religieux se répand partout dans le monde, que la question de l’environnement, loin de se limiter à une hausse des températures, exige des solutions non pas État par État mais au niveau planétaire, Serge Rabier souligne que la Suède « réaffirme avec force la nécessité d’une gouvernance mondiale ». Puisse-t-elle être entendue.

 

* Serge Rabier, L’Ambition suédoise pour le développement (préf. Yves Charbit), L’Harmattan (Populations), 2016

Le Dernier alchimiste à Paris

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« Pour les initiés et les fanatiques, le tableau périodiques (des éléments) est une source de fascination sans fin, et pour les apprentis chimistes l’apprenant par cœur, c’est le baptême du feu. Pour le commun des mortels, il représente juste le paysage chimique où nous flânons tous », affirme Lars Öhrström (né en 1963) en préambule de son livre, Le Dernier alchimiste à Paris. Professeur de chimie inorganique à l’École polytechnique Chalmers de Göteborg, il entend, sinon simplifier les choses, tout au moins montrer que ce qui relève quasiment du langage codé pour les non-initiés (que nous sommes), est en constante interaction avec notre vie quotidienne. Il puise pour cela dans une série d’exemples concrets, souvent amusants, parfois consternants, convoquant certains de ses compatriotes, dont l’éclectique August Strindberg (c’est lui, « le dernier alchimiste à Paris » ou, tout au moins, « le dernier alchimiste célèbre »), en quête de la fabrication de l’or. Il évoque aussi la Deuxième Guerre mondiale, l’épisode de l’eau lourde et la résistance norvégienne ou nous emmène au Groenland. Abstraction faite, si l’on peut dire, des divers schémas et équations dont l’érudit Lars Öhrström parsème son texte, on a l’impression, à la lecture de cet essai brillant, d’être plongé dans un ouvrage d’espionnage. Volontiers touche-à-tout, l’auteur ne manque d’ailleurs pas de faire référence au genre, sans oublier celui du policier ou du fantastique, dès que l’occasion s’en présente.

 

* Lars Öhrström, Le Dernier alchimiste à Paris, et autres excursions historiques dans le tableau périodique des éléments (The Last alchemist in Paris & other curious tales from chemistry, 2013), trad. de l’ang. Jacques Covès, EDP Sciences, 2016