Jeunesse

Voyage à chat

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Au Nord les étoiles : nom original pour une nouvelle maison d’édition associative, qui entend publier des auteurs scandinaves méconnus ou inconnus ici. Le premier titre est un classique suédois (posthume), Voyage à chat, du peintre et écrivain Ivar Arosenius, (1878-1909) initialement publié en Suède en 1909. Destiné aux tout petits, cet ouvrage joliment illustré par l’auteur met en scène une fillette qui, au cours de sa promenade grimpée sur le dos d’un chat, rencontre divers protagonistes : une vache, un policier, un crocodile ou « un beau cheval qui portait sa tenue de bal » et même un roi. Écrit sous forme de comptine, ce Voyage à chat est surréaliste avant l’heure, non pas tant au niveau des illustrations, classiques et sobres, que du fil de l’histoire, passant d’une idée à une autre en toute liberté, comme au gré de l’imagination de Ivar Arosenius. La maison d’édition Au Nord les étoiles projette de publier prochainement Elsa Beskow (dont, il y a peu encore, on trouvait en France quelques albums) et Hjalmar Bergman (que les éditions de l’Élan ont sorti de l’oubli). « Créée (…) par deux traductrices franco-suédoises, elle est née d’une passion commune pour la traduction et la littérature de jeunesse, et du constat que de nombreux textes scandinaves, notamment classiques, restent encore inédits en français. La priorité sera donc donnée aux œuvres classiques, sans oublier pour autant les textes plus contemporains. Les publications relèveront de genres différents – recueils de textes illustrés (récits, contes, nouvelles), albums, romans et poésie. » Pour soutenir ce beau projet, le mieux est évidemment d’adhérer à l’association (plus d’info : Au Nord les étoiles, 13 bis, avenue de la Motte-Picquet, 75007 Paris, ou www.aunordlesetoiles.com et contact@aunordlesetoiles.com).

 

* Ivar Arosenius, Voyage à chat (Kattresan, 1909), trad. Marie-Hélène Archambeaud, Au Nord les étoiles, 2016

Plupp construit sa maison

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Plusieurs fois primée pour son travail graphique, Inga Borg (née en 1925) est depuis longtemps très connue en Suède mais en France, on ne trouvait rien d’elle, si ce n’est deux petits albums parus il y a déjà quelques années, Parral le renne (Flammarion, 1975) et Une Vie de chien à Paris (Grasset, 1992), qui ne nous apprenaient pas grand-chose sur elle ni sur l’importance de son œuvre. L’Étagère du bas, maison d’édition nouvellement créée, entreprend la publication en français de différents titres de cette auteure-illustratrice qui a signé une cinquantaine d’albums. Plupp construit sa maison se passe au nord de la Suède, comme tous les albums qui mettent en scène ce drôle de petit personnage aux longs cheveux bleus dont la personnalité manque peut-être d’une pincée d’espièglerie – ce qui le démarque d’autres héros pour la jeunesse de la littérature suédoise (pensons, bien sûr, à Pippi Långstrump/Fifi Brindacier ou à Emil de Astrid Lindgren ou à Findus/Picpus de Sven Nordqvist). Le décor est bien sûr, ici, un élément important et les illustrations rendent très bien la beauté de cette région boréale, la Laponie, avec ses lacs, ses montagnes rondes et ses forêts de bouleaux nains. Plupp ne manque pas d’ingéniosité, chacun des problèmes qui se posent à lui est résolu en un rien de temps. Pas tout à fait un tomte, pas tout à fait un petit enfant non plus, il n’a guère besoin des adultes et de leurs règles si pesantes pour s’en sortir. Parmi d’autres, un album plus récent comme Kommer till stan (paru en Suède en 1977), qui se déroule en partie dans un milieu urbain, le prouve. Plupp et les animaux (rennes, hermines, castors, blaireaux, chouettes des neiges, etc.) s’entraident et le succès les récompense. En dépit de la couleur de ses cheveux et de l’écharpe orange qu’il porte (quand il ne l’utilise pas comme voile pour son radeau), mais grâce à sa petite taille, Plupp se fond à merveille dans ce décor, au point que le lecteur ne le distingue pas toujours au premier coup d’œil. Il fait partie de la nature, au même titre que les animaux, les arbres, les rochers ou les cours d’eau parmi lesquels il vit, et en tire des leçons de solidarité : « personne ne dévore personne quand je suis là ». Il s’agit d’une œuvre non seulement humaniste mais aussi profondément écologiste (comme l’était, à son époque et en cela précurseur, Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson, de Selma Lagerlöf). Souhaitons à cet album, dont la narration va plutôt à l’encontre des livres pour la jeunesse publiés en France aujourd’hui, de rencontrer le succès qu’il mérite et bravo à cette maison d’édition originale, L’Étagère du bas, de permettre aux jeunes et aux moins jeunes lecteurs cette rencontre.

 

* Inga Borg, Plupp construit sa maison (Plupp bygger bo, 1956), trad. Fredrik Monteil, L’Étagère du bas, 2016

De l’autre côté

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Bien que destinés à la jeunesse, a priori, et plus spécifiquement aux adolescents, les livres de Stefan Casta (né en 1949) sont heureusement dépourvus de ce caractère niais qui caractérise, avouons-le, une bonne part des titres ainsi classés. Son dernier roman, De l’autre côté, est tout bonnement un excellent roman qu’enfants et adultes peuvent lire, et non un énième épisode sentimental pour gamins paresseux intellectuellement, comme trop d’éditeurs en proposent. Il est vrai que les auteurs nordiques font rarement la distinction entre littérature adulte et littérature dite pour la jeunesse. « J’ai hâte de voir venir le jour où Jörgen et moi emménagerons et commencerons notre nouvelle vie », se réjouit Elina à l’issue de la visite d’une maison en pleine campagne que son père projette d’acheter. Vanessa, la compagne de Jörgen, qu’elle considérait comme sa mère, est morte récemment dans un accident de voiture. Le père, une sorte de grand gamin aux idées multiples et souvent loufoques, et son adolescente de fille tentent de repartir d’un bon pied. Jörgen a gagné le gros lot d’un jeu à gratter. Ils vont pouvoir s’installer dans cette maison un peu de guingois et pleine de mystères, à proximité du cimetière où Vanessa a été incinérée et d’une forêt peuplée d’oiseaux et au moins d’un renard et, malheureusement, aussi d’un chasseur hargneux. (Il n’est pas interdit de penser, pour ce dernier personnage, au Gustafsson de Sven Nordqvist dans Petsson chasse le renard). « J’espère vraiment qu’il n’arrivera pas à tuer le renard », se dit Elina, se souvenant que cet animal est indirectement la cause de l’accident de voiture dans lequel Vanessa est décédée. Jörgen s’est associé au patron d’une pizzéria et le succès des pizzas au poisson et aux crevettes et des soirées élection de la « Miss Poissone » ne l’empêchent pas d’avoir de nouvelles idées pour gagner de l’argent, comme de monter un élevage de « poules françaises » et de vendre des œufs bio. Dans cette maison, découvre Elina, vivait parfois Aron, un garçon presque de son âge. Ses parents habitaient là mais ils ont disparu de manière incompréhensible, dit-il. Depuis, il erre, ici ou bien dans la forêt, vivant de rapines et faisant la mendicité. Elina se croit d’abord amoureuse de lui avant de le considérer comme son frère. Tout va bien vite pour elle, mais la vie dans cette vieille maison lui convient. « « Je hais cette sale époque à laquelle je vis. Le côté superficiel, le laisser-aller, le stress absurde, la consommation, l’énorme quantité d’ordures, les produits jetables, le plastique qui finit dans les mers, dans les champs, dans notre nourriture. Je sais que je fais partie de cette société et que je ne suis pas meilleure qu’un autre. Mais je commence sérieusement à en avoir marre. » Un roman réaliste et néanmoins poétique, que livre là Stefan Casta, habitué à ce genre de prouesses, lui qui utilise souvent la nature comme décor. Le roman d’une famille recomposée, finalement, aux accents presque fantastiques, aussi, lorsqu’Elina laisse divaguer ses pensées. Le passage d’un monde à un autre, de l’enfance à l’âge adulte. À conseiller avec enthousiasme.

 

* Stefan Casta, De l’autre côté (På andra sidan Fågelsången, 2015), trad. Agneta Ségol, Thierry Magnier, 2017

On fait des miettes, on imite le coucou

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Lina Ekdahl (née en 1964, poète et auteure notamment de pièces de théâtre) et Emma Hanqvist (née en 1980 et illustratrice) livrent, avec On fait des miettes, on imite le coucou, un album dans lequel plusieurs enfants semblent prendre la parole de façon aussi décousue qu’attachante. Le monde des enfants est un immense terrain d’exploration où les rires et les jeux sont un but en soi. Les frontières n’existent pas : ni celles qui empêchent de passer d’un univers à un autre, ni celles, hélas bien réelles, qui compartimentent les humains. Ici, les enfants s’amusent d’elles. « On s’appelle Mats. Et Ellen. Yasmina et Josefin. José et Marianne. Linnea, Mira, Aloise, Olof et Karim. » Les familles comptent un papa. Ou un beau-papa. Et encore des « deuxièmes papas ». Une maman. Ou une belle-maman. Ou une « amoureuse de maman ». Et des tantes, des oncles. Tous nés ici. Ou ailleurs. Avec les cheveux blonds. Ou bruns. Ou de l’une des innombrables nuances de châtain. Avec la peau blanche ou jaune ou noire ou… Les familles d’aujourd’hui sont composites. On peut considérer, comme Lina Ekdahl et Emma Hanquist, que c’est une belle richesse. Que les enfants ont tout à gagner à regarder le monde avec des yeux… multiples. Un bel album, On fait des miettes, on imite le coucou, avec des illustrations très colorées ou parfois plus sombres, souvent réalistes et toujours poétiques. Comme ce monde qui s’ouvre, s’ouvre sur la diversité.

 

* Lina Ekdahl/Emma Hanquist, On fait des miettes, on imite le coucou (Vi smular vi härmar en gök, 2016), trad. Aude Pasquier, Cambourakis, 2016

La Petite éléphante qui veut s’endormir

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La littérature est un produit marketing comme un autre, cela ne date pas d’hier mais pour qui aime les livres, pour qui considère les livres avant tout comme des vecteurs de savoir, de culture, les opérations commerciales faites autour des livres ont toujours du mal à passer. D’abord autoédité, le premier titre ici proposé de Carl-Johan Forssén Ehrlin (né en 1978, « comportementaliste », « licencié en psychologie », « maître praticien certifié en programmation neurolinguistique », etc.), Le Lapin qui veut s’endormir, avait été annoncé à grand renfort de superlatifs : livre original, unique, etc., vendu à tant de milliers ou de millions d’exemplaires dans tant de pays. Le second, La Petite éléphante qui veut s’endormir, est carrément publié chez deux éditeurs différents en même temps, avec une tranche bleue en couverture pour l’un (Marabout), jaune pour l’autre (Gautier Languereau) et chacun sa typo sur cette couverture. La qualité littéraire, la singularité de ce livre justifie-t-elle cette démarche ? Carl-Johan Forssén Ehrlin prétend donner aux lecteurs, parents de jeunes enfants, une recette pour endormir facilement leur progéniture. Il y va de sa petite histoire d’éléphants, avec, conseille-t-il, lors de la lecture du soir à haute voix, des mots à prononcer d’une certaine façon et d’autres d’une autre façon. À la façon d’un mantra, le « conte », de fait, est truffé d’allusions au sommeil : « Si tu ressens l’envie de t’endormir, alors endors-toi là, tout de suite », « Tes paupières sont si lourdes, là, tout de suite », « La petite éléphante (…) se sent très fatiguée et peut juste se laisser aller et s’endormir là, tout de suite »… À la suite du texte, des conseils sont prodigués aux parents. Question : « J’ai suivi tous les conseils que vous m’avez donnés, mais mon enfant ne veut, malgré tout, pas écouter l’histoire. » Réponse : « Il peut être intéressant dans ce cas de lire l’autre livre que j’ai écrit. » Quel humour ! Le prochain ouvrage de Carl-Johan Forssén Ehrlin (oui, un troisième est annoncé !) sera peut-être livré avec un maillet, pour que le parent excédé assène un coup sur la tête de son bambin, au cas où celui-ci n’aurait toujours pas compris ! Pour ceux qui tiennent à ce que leur enfant s’endorme, certes, mais fasse aussi de beaux rêves, pourquoi ne pas plutôt conseiller la lecture d’un bon vieux classique, un conte d’Andersen, par exemple, voire un épisode des farces d’Emil ? Si l’enfant ne s’endort pas dans les trente secondes après son coucher, au moins, on peut l’espérer, n’aura-t-il pas envie de devenir plus tard un « coach, conférencier et formateur dans le domaine du leadership, la communication et le développement personnel », à l’instar de l’auteur de ces ouvrages, ennuyeux à mourir, pardon, à… dormir !

 

* Carl-Johan Forssén Ehrlin, La Petite éléphante qui veut s’endormir (Elefanten som så gärna ville somna, 2016), trad. Cedigheb Emami ; ill. Sydney Hanson, Marabout ou Gautier Languereau, 2016

 

Finalement, c’était moi la plus heureuse

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Signé Rosa Lagercrantz et illustré par Eva Eriksson, ce petit roman, Finalement, c’était moi la plus heureuse, commence pour le mieux. Dunne, une fillette de CP, est « si heureuse qu’elle pourrait écrire un livre entier sur le bonheur ». Pour ce dernier jour de classe, une fête se prépare à l’école. Son papa viendra – juste son papa car Dunne n’a plus de maman, celle-ci est morte quand Dunne était toute petite. Hélas ! son papa se fait renverser par une auto alors qu’il part travailler à vélo. Dunne est très triste. Mais elle a ses grands-parents, elle a des amies aussi, surtout une, sa meilleure amie. Elle découvre que les événements les plus moches n’empêchent pas d’être heureux. Car il y a un temps pour tout, pourrait-on dire. Le temps d’être heureux, en dépit du malheur. C’est un texte fort, que signe encore une fois Rosa Lagercrantz.

 

* Rosa Lagercrantz/Eva Eriksson, Finalement, c’était moi la plus heureuse (Sist jag var som lyckligast, 2014), trad. Nils C. Ahl, L’École des loisirs (Mouche), 2016

 

Je suis Fifi !

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On connaît beaucoup plus le personnage de Fifi Brindacier, en France, que sa mère, l’écrivaine suédoise Astrid Lindgren (1907-2002). Celle-ci a pourtant signé de magnifiques livres destinés plutôt à la jeunesse, des aventures initiatiques souvent, disponibles en collections de poche (Mio, mon Mio ; Les Frères Cœur-de-Lion ; Ranya, fille de brigand…) Initialement publiées en France, dans les années 1950 et ensuite, dans une version adaptée et tronquée, les aventures de Fifi Brindacier ont heureusement, en 1995, été retraduites intégralement par Alain Gnaedig pour Le Livre de poche. À l’occasion du soixante-dixième anniversaire de leur première publication, elles sont aujourd’hui éditées dans la version illustrée de Ingrid Vang Nyman (1916-1959), telles que les enfants suédois les connaissent. Publiées à partir de la fin des années 1950, aujourd’hui re-colorisées, ces courtes histoires – quatre pages chacune – pleines de malice et d’humour ne sont pas destinées qu’aux enfants. Le trait de Ingrid Vang Nyman est très reconnaissable et séduit aussitôt. Rappelons que Fifi vit seule dans la Villa Drôlederepos (Villa Villekulla), car sa mère est au ciel et son père, lui, navigue dans les mers du sud, où il exerce la profession de Roi des cannibales. Il veille sur sa fille, de loin, en lui fournissant de temps à autre une malle remplie de pièces d’or, que des brigands tentent de dérober. Elle ne va pas à l’école, se couche à l’heure qu’elle veut, a pour compagnons un singe, M. Nilsson, et un cheval, Oncle Alfred, qu’elle est capable de soulever à bout de bras car elle est la fille la plus forte du monde… Elle ne supporte pas que l’on maltraite les animaux (il existe aujourd’hui en Suède une loi de protection des animaux à l’initiative d’Astrid Lindgren)… Et ainsi de suite ! « C’est mieux pour un enfant de mener une vie bien réglée. Surtout quand il peut la régler lui-même. » Ridiculisant sans cesse les adultes (« Fifi ne veut pas grandir ») et notamment ceux qui représentent l’autorité, bourrée d’irrévérence et d’impertinence (ou, à vrai dire, de pertinence), les histoires de Fifi Brindacier sonnent étrangement dans notre monde en proie à l’intolérance et au manque flagrant d’humour. Comme nous avons pu dire « Je suis Charlie » en janvier 2015, affirmons ici avec non moins de force, car le message est au fond assez semblable, « Je suis Fifi » !

Rappelons qu’une nouvelle version de L’Intégrale Fifi Brindacier vient de voir le jour (trad. Alain Gnaedig, Hachette, 2015).

(Pour qui voudrait en savoir plus sur Astrid Lindgren, permettons-nous de suggérer la lecture de notre livre, À propos d’une vieille dame facétieuse nommée Astrid Lindgren, L’Élan, 2014, biographie de l’écrivaine au travers de ses personnages.)

 

Si Fifi se lassait de vivre… ?

« Si Fifi Brindacier se lassait de vivre, comment s’y prendrait-elle ? En tout cas, elle agirait seule. Elle se paierait une cuite éternelle avec les chevaux et les singes de ce monde, se droguerait jusqu’au point de non-retour. Non, pas Fifi, bien sûr que non. Avec son or, elle achèterait un oiseau bleu à hélices, spécialement conçu pour un voyage vers l’au-delà. Elle nourrirait l’oiseau de crêpes et de sirop de sucre, puis elle s’envolerait en pleine nuit, sans laisser de traces… » (Soffía Bjarnadóttir, J’ai toujours ton cœur avec moi, Zulma, 2015)

Tout le monde s’en va

Tout le monde s en va couv

Bonne idée, qu’ont les éditions Cambourakis, de publier les albums de Eva Lindström (née en 1952). Après Olli et Ma, J’aime pas l’eau et Et on est devenus amis, voici Tout le monde s’en va. Illustratrice et réalisatrice de films d’animation pour enfants (Les Amis animaux, 2014), Eva Lindström aime jouer avec les différents angles de vue possibles, permettant aux lecteurs de pénétrer, sans presque s’en rendre compte, dans ses histoires. Un univers propre, coutumier et néanmoins décalé, avec des êtres humains plutôt bizarres. Réalisées à l’aquarelle, à la gouache et aux crayons de couleurs, les illustrations paraissent simples et leur complexité vient progressivement, quand le décor et les personnages s’animent de concert. Dans Tout le monde s’en va, le lecteur découvrira comment combattre la solitude grâce à la confiture de larmes… ! Peu de pages, peu de mots et pas mal déstabilisant, pourtant.

 

* Eva Lindström, Tout le monde s’en va (Alla går iväg, 2015), trad. Aude Pasquier, Cambourakis, 2016

Les Petites bêtes du terrain de foot

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On peut avoir horreur du foot (enfin, du foot télévisé, du foot marchand !) et apprécier pourtant le très bel album de Tove Pierrou (née en 1980, scénario) et Joanna Helgren (née en 1981, illustrations), Les Petites bêtes du terrain de foot. Car il ne s’agit pas ici, pour le principal protagoniste, de donner des coups de pied à un inoffensif ballon et de « piétiner le gazon », mais, sans s’y attendre, de découvrir toutes ces « petites bêtes » qui vivent sur la pelouse d’un terrain de foot. Elles sont nombreuses et ont aussi le droit de vivre là même si « ça doit faire drôlement mal un ballon quand on est un escargot ». Ce livre offre un regard décalé et percutant sur un sport apprécié de beaucoup de gamins, qui ne se demandent pas si scarabées, bourdons et pissenlits sont interdits de terrain. « C’est agréable de s’asseoir après avoir usé ses jambes ». Et encore plus après avoir tenté de converser avec tous les insectes présents ici ou là. Un album traitant de façon originale de la vie quotidienne des enfants et du respect qu’ils doivent à la nature.

 

* Tove Pierrou/Joanna Hellgren, Les Petites bêtes du terrain de foot (Småkrypsboll, 2015), trad. Marie Valera, Cambourakis, 2017

Blaise et Basile

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Plusieurs des livres de Ulf Stark (né en 1944), romancier, scénariste et auteur pour la jeunesse, sont depuis longtemps disponibles ici. Songeons à Tu sais siffler, Johanna ? (illustré par Anna Höglund), Laissez danser les ours blancs ou Les Casse-pieds et les fêlés (on trouve également plusieurs de ses albums dans les magasins IKEA). Des livres pleins de sensibilité, d’intelligence, pour les enfants curieux. Blaise et Basile est un petit roman qui s’inscrit dans cette veine. « Blaise et Basile sont très proches depuis toujours. C’est Blaise le plus vieux. Au fond, leur âge, ils s’en moquent ; ils fêtent leurs anniversaires quand ils en ont envie. » Ce n’est pas le plus important. Ce qui les intéresse plus, c’est d’observer ce qui se passe autour d’eux. Et, pour en savoir plus, beaucoup plus, ils décident d’effectuer un long voyage et, à l’occasion, de retrouver leur papa, un aviateur qui peut-être « erre seul dans le désert brûlant ». Voilà un vrai projet. Blaise ne réfléchit pas beaucoup ; Basile, lui, a la tête sur les épaules. L’aventure les amène dans différents endroits, une forêt, la ville, un hôtel, un cirque, et tout les surprend et les incite à reconsidérer ce qu’ils croyaient savoir, mais aussi à regretter ce qu’ils ont laissé derrière eux : « …la maison, les cabinets et la remise à bois ». Heureusement, comme dans une autre histoire célèbre, les étoiles brillent et les guident, « un nouveau jour se lève » et lorsqu’ils poussent la porte de la maison du grand horloger, leur but est enfin atteint.

 

* Ulf Stark, Blaise et Basile (Märklin och Turbin, 2005), trad. Ludivine Verbeke, ill. Ariane Pinel, Bayard (Jeunesse), 2016

Pax

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Pax : signée Åsa Larsson et Ingella Korsell et illustrée par Henrik Jonsson, cette série compte aujourd’hui trois volumes en français (un quatrième est annoncé). Située dans la petite ville de Mariefred (à l’ouest de Södertälje), elle relate les aventures de Viggo et d’Alrik, deux frères adolescents placés dans une famille d’accueil, qui vont devoir recourir à la magie pour défendre des savoirs conservés dans une bibliothèque et convoités par divers êtres malfaisants : « À mort la mort ! »

 

* Åsa Larsson et Ingella Korsell, Pax (1/Les Ténèbres avancent, 2/Le Grimm rôde, 3/Le Myling frappe), (Nidstången, 2014 ; Grimmen, 2014 ; Mylingen, 2015), trad. Esther Sermage, ill. Henrik Jonsson, Slalom, 2016-2017

 

Annika Thor

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Heureuse idée qu’ont eue les éditions Thierry Magnier de rééditer en un seul volume les quatre titres (Une Île trop loin, L’Étang aux nénuphars, Les Profondeurs de la mer et Vers le large) que Annika Thor (née en 1950) avait consacrés à deux jeunes filles autrichiennes, Steffi et Nelli. Contraintes de fuir les persécutions nazies, elles se retrouvent en Suède, non loin de Göteborg, sans leurs parents. Séparées, elles sont accueillies chacune dans une famille qui s’efforcera, parfois au prix de grosses difficultés et même d’incompréhensions, à faire oublier les horreurs vécues. Deux ans plus tôt, Steffi, Nelli et leurs parents « formaient encore une famille ordinaire. Une famille qui faisait des excursions, prenait le tramway, allait au cinéma et aux concerts, partait en vacances. Depuis, les nazis ont pris le pouvoir en Autriche et ont fait de leur pays une partie de l’Allemagne. Ce qui avait été leurs droits les plus élémentaires leur est aujourd’hui interdit. À des gens comme eux. Aux Juifs. » Neutre durant la Seconde Guerre mondiale, la Suède, on le sait, offrira un havre pour beaucoup d’enfants juifs et c’est avec sensibilité que Annika Thor conte ce qui est beaucoup plus qu’une petite histoire dans la grande.

Même thème, même période, mais plus à destination des adultes : Si ce n’est pas maintenant, alors quand ? Dans ce roman, Annika Thor évoque ici la société suédoise entre les années 1938 et 1943. Des intérêts multiples s’affrontent. Pro et anti nazis tentent d’influer sur le cours de la politique du pays. Le Bureau de l’immigration est au centre de bien des attentes de ce livre et ses personnages ne peuvent, eux, demeurer neutres.

 

* Une Île trop loin (En ö i havet, Näckrosdammen, Havets djup, Öppet hav, 1996-1999, trad. Agneta Ségol, Thierry Magnier, 2012

* Si ce n’est pas maintenant, alors quand ? (Om inte nu så när, 2011), trad. Agneta Ségol et Marianne Ségol-Samoy, Thierry Magnier, 2012

Sally Jones

Sally jones

« Je vis (…) dans le monde des humains. J’ai appris la manière dont vous réfléchissez et je comprends ce que vous dites. J’ai appris à lire et à écrire. J’ai appris à voler et à trahir. Je sais ce qu’est la cupidité. Et la cruauté. (…) Je m’appelle Sally Jones. » Et si Sally Jones tient à préciser tout cela, c’est parce qu’elle est une femelle gorille qui vit dans notre monde sous la protection d’un marin finlandais, Henry Koskela, le Chef : « Mais il ne fait pas partie de ces hommes qui éprouvent le besoin de posséder quelqu’un. Nous sommes des compagnons. Et des amis. ». Tous deux sont chargés d’une mission au Portugal. Mais cela se passe mal, Henry Koskela est accusé du meurtre d’un homme et condamné à vingt-cinq années de prison. Prise en charge par une femme, Ana Molina, remarquable chanteuse de fado qui va bientôt débuter une carrière internationale, Sally Jones est obligée de fuir et se retrouve en Inde, où vivrait toujours, elle le pense, l’homme que Henry Koskela est censé avoir tué. Né en 1966, auteur et illustrateur (notamment de ce livre), Jakob Wegelius signe avec Sally Jones un roman foisonnant : rebondissements, amitié indéfectible, voyages autour du monde, racisme et tolérance… Tout est là pour faire de cette lecture, plutôt destinée aux adolescents mais qui réjouira aussi les adultes, un grand moment et il n’est pas étonnant que ce livre ait reçu le Prix August, plus prestigieux prix littéraire suédois.

 

* Jakob Wegelius, Sally Jones (Legenden om Sally Jones, 2014), trad. Agneta Ségol & Marianne Ségol-Savoy, Thierry Magnier, 2016

Sally Jones, La Grande aventure

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Le roman avant le roman. Ou, plus exactement, le roman graphique, destiné aux enfants plutôt jeunes (dès 7 ans, selon l’éditeur) avant le roman de trois cents pages pour ceux qui savent bien lire tout seuls. Sally Jones, La Grande aventure entend raconter la rencontre de Sally Jones, gorille femelle, avec le Chef – Koskela, chef d’équipage. « Tout commença par une sombre nuit de tempête il y a une centaine d’années. Une petite gorille naquit au fin fond de la forêt tropicale africaine. Il n’y avait ni lune ni étoiles. L’aîné du groupe prédit alors que le nouveau-né serait frappé par de nombreux malheurs au cours de sa vie. » Et en effet, la gorille est capturée, vendue, offerte, apprivoisée, utilisée, emprisonnée, frappée, exposée, frappée encore, puis rachetée… par Koskela. Lequel n’hésitera pas à rompre son mariage pour ne pas avoir à se séparer de Sally Jones. Le sort de la gorille est triste et capricieux mais jamais définitif car elle est ingénieuse et parvient à affronter tous les périls. Souvent proches du regard photographique, les illustrations de l’auteur correspondent à ce que l’on attend du récit d’aventure, elles mettent en valeur chaque scène sans tout révéler, certaines évoquent les affiches de cinéma d’autrefois. L’intrigue file, de rebondissement en rebondissement, quelque part entre les romans de Jack London et ceux de Jules Verne. À lire ou faire lire, à recommander.

 

* Jakob Wegelius, Sally Jones, La Grande aventure (Legenden om Sally Jones, 2008), trad. Agneta Ségol & Marianne Ségol-Samoy, Thierry Magnier, 2016