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Hors cadre

Unknown 83

L’inspecteur Fabian Risk vient de quitter la police de Stockholm pour habiter à Helsingborg, ville dans laquelle il a passé son enfance. Avec sa femme et leurs deux enfants, il espère profiter de six semaines de vacances avant de reprendre son travail. Mais sa « nouvelle patronne », Astrid Tuvesson, vient lui annoncer qu’un enseignant de travaux manuels a été retrouvé assassiné dans l’école où il enseignait, qui est aussi l’école dans laquelle Fabian Risk a été élève. Qui plus est, le policier a été dans la même classe que la victime. Caractéristique dont nous ne nous plaindrons pas, Hors cadre (Victime sans visage en suédois) est un roman qui fait référence aux livres et ce, à plusieurs reprises. Les divers protagonistes de l’enquête possèdent des livres et l’auteur en énumère quelques-uns. Fabian Risk comprend vite que toute la classe va être victime d’un assassin. Qui est cet assassin et pour quelle raison a-t-il décidé de tuer une vingtaine d’anciens camarades ? Les faits s’enchaînent, le lecteur a envie d’en savoir plus mais reste sur sa faim. Le coupable : celui qu’on ne voit pas ? « …L’homme était d’apparence si anonyme (que personne ne faisait) attention à lui. (…) Pas la moindre asymétrie du visage. Un nez ni long ni court, les yeux d’une couleur indéfinissable. (…) Il n’avait pas l’air d’un dangereux criminel… » (On peut penser au roman justement intitulé Celui qu’on ne voit pas, de Mari Jungstedt). La toile de fond de ce roman policier n’a que peu d’épaisseur – mais tout de même 570 pages. Nous sommes là dans le registre du fait divers, un fait divers qui ne donne même pas matière à réflexion comme chez certains auteurs. Né à Stockholm en 1966, Stefan Anhem est cinéaste, il a notamment adapté plusieurs épisodes de la série Wallander de Henning Mankell. Hors cadre est le premier volume d’une probable série (il y a d’ores et déjà un deuxième titre, non encore traduit) centrée sur l’inspecteur Fabian Risk.

 

* Stefan Ahnhem, Hors cadre (Offer utan ansikte, 2014), trad. Marina Heide, Albin Michel, 2016

Le Dernier péché

Unknown 229

Après avoir fait une chute du septième étage d’un immeuble dix ans plus tôt et avoir survécu, Nora Lindqvist est devenue conférencière et auteure de livres consacrés au bien-être. Livres qui ont rencontré le succès, grâce, notamment, à son mari, par ailleurs son agent littéraire. Aujourd’hui mère de deux jeunes enfants, elle s’attaque à son prochain ouvrage, sur les sept « péchés capitaux » (plus, éventuellement, un huitième, mystérieux), et pense avoir tout pour être heureuse. Mais un jour une nouvelle voisine, en apparence très charmante, vient occuper la maison d’en face et l’existence de Nora bascule. Le comportement de son mari la surprend, celui de ses enfants l’inquiète. Tout déraille. « L’heure était venue de tirer une leçon de ses propres livres. De reprendre les rênes de sa vie. Elle inspira profondément, ouvrit son manuscrit et relut son texte. En dépit de sa résolution, chaque mot sonnait comme une accusation. » Journaliste et rédactrice en chef du magazine féminin Damernas värld, Rebecka Edgren Aldén signe là son premier roman. Toujours en quête de reconnaissance, son personnage principal, Nora Lindqvist, n’est pas des plus sympathiques. Le Dernier péché est un thriller psychologique, selon le terme consacré, pas forcément très original mais on se laisse emporter. La fin peut surprendre.

 

* Rebecka Aldén, Le Dernier péché (Den åttonde dödssynden, 2015), trad. Lucas Messmer, Denoël (Sueurs froides), 2017

Tove Alsterdal

Unknown 71

Tove Alsterdal (née en 1960) a été journaliste, dramaturge et scénariste pour la radio et la télévision. Avec Femmes sur la plage, elle signe un premier roman qui ne prend quasiment pas la Suède pour cadre. Au travers du parcours de trois femmes, notamment une Américaine à la recherche de son mari, journaliste disparu à Paris alors qu’il enquêtait sur le trafic des êtres humains, voici un polar qui place d’emblée Tove Alsterdal parmi les meilleurs auteurs du genre. La politique d’immigration des pays occidentaux et le racisme sous-jacent des mesures visant à la restreindre sont au centre d’une intrigue, hélas ! très crédible. « …Il m’a parlé d’immigrants exploités, de travail forcé, d’esclavage, et du rôle de la mondialisation dans le développement de tout ça. » Remarquons aussi que ce volume ne semble pas être le premier d’une série, comme nous y ont habitué la plupart des auteurs de romans policiers. S’agit-il même d’un roman policier ? Une intrigue existe mais la police en est singulièrement absente. Le journaliste disparu se méfiait d’elle, non sans raison. Un grand livre, presque surprenant dans sa forme.

Le suivant, Dans le silence enterré, se déroule en Suède. Et plus particulièrement à la zone frontalière avec la Finlande, au-dessus du golfe de Botnie, là où les habitants parlent une langue qui leur est propre, le meänkieli. Katrine Hedstrand est journaliste et vit à Londres. Quand sa mère, qui habite Stockholm, est hospitalisée, elle se rend à son chevet et découvre que celle-ci possède une maison près de Haparanda. Une agence immobilière l’a informée qu’un client souhaite l’acheter à un prix exorbitant. Mais qui peut vouloir se porter acquéreur d’une ruine sans intérêt ? Presque malgré elle, Katrine va remonter le passé, faire connaissance de manière posthume avec sa grand-mère, apprendre que de jeunes Suédois et Finlandais ont, dans les années 1930, rejoint volontairement l’URSS : l’utopie communiste, censée donner à chacun du travail, un toit, une famille… avant de briser des destinées. Arrêté par le NKVD, un jeune homme originaire de Suède est condamné pour espionnage : son grand-père, découvre-t-elle. Abattu dans un bois aux portes de Leningrad (Saint-Pétersbourg), comme tant d’autres. « Ce coup de feu, un événement qui avait eu lieu bien avant sa naissance, faisait partie intégrante de son histoire, même si elle ne savait pas encore comment. » À rapprocher du roman de Johan Theorin, Fin d’été, ou de celui de Leif Davidsen, Le Gardien de mon frère. Ou du film germano-norvégien de Georg Maas et Judith Kaufmann, D’une vie à l’autre (2012). Excellent livre, donc, que ce polar de Tove Alsterdal, Dans le silence enterré, avec une intrigue s’appuyant sur un riche travail historico-social. (Regrettons pourtant cet abus du mot « putain » par les traducteurs et ce, à toutes occasions, dans la bouche de tous les personnages, jeunes ou vieux, ruraux ou citadins… ! « Jeunisme », quand tu nous tiens !)

 

* Femmes sur la plage (Kvinnorna på stranden, 2009), trad. Johanna Brock et Erwan Le Bihan, Actes sud (Actes noirs), 2012

* Dans le silence enterré (I tystnaden begravd, 2012), trad. Johanna Brock et Erwan Le Bihan, Le Rouergue (Rouergue noir), 2015

Tango fantôme

Unknown 261

Charlie – Camilla pour l’état-civil –, une jeune femme qui habite dans le quartier de Jakobsberg à Stockholm, tombe par la fenêtre du onzième étage de son immeuble. Un suicide ? Tout le laisse d’abord penser. Contactée par la police, Helene Bergman, sa sœur cadette qui ne la voyait plus depuis des années, le pense. Mais elle s’aperçoit que Charlie enquêtait sur la disparition mystérieuse de leur mère, Ing-Marie, probablement en Argentine en 1977. Quel rapport avec sa propre mort, en 2014 ? L’enquête commence en Suède et se poursuit vite en Argentine, quand Helene accumule les soupçons et qu’elle ressent le besoin de lier le passé et le présent pour comprendre ce qui est arrivé à sa sœur. Comme dans ses précédents romans, Tove Alsterdal nous emmène là dans l’intimité de ses personnages. Le passé joue un rôle essentiel dans la construction de l’intrigue. Tango fantôme est avant tout une œuvre littéraire qui plonge le lecteur dans une période récente, celle des dictatures d’Amérique du sud. Qui faisait quoi ? Qui était qui ? Quels liens avec la Suède ? Helene mène l’enquête malgré elle et remonte une piste qu’elle n’avait pas prévue : celle de sa mère. « Helene avait les muscles et les articulations endolories après avoir passé la journée à sauter d’avion en avion, mais plus encore d’avoir constamment joué les équilibristes entre la vérité et les non-dits. » Car la vérité est complexe et à qui peut-elle la révéler – sûrement pas à Jocke, son mari, qui ne comprendrait pas, ou pas en totalité. S’il s’agit d’un roman policier, Tango fantôme diffère de ceux qui sont publiés aujourd’hui par la profondeur de son enquête et, ce qui n’est pas rien, par la richesse de ses observations – un livre intelligent. Par le biais de ses portraits de femmes (une mère et ses deux filles), Tango fantôme nous rappelle cette tragédie, l’instauration de juntes militaires, qui a touché l’ensemble des pays d’Amérique du sud dans les années 1970 et après, et dont les traces douloureuses subsistent encore aujourd’hui – cf., par exemple, les mères de la place de Mai à Buenos Aires.

 

* Tove Alsterdal, Tango fantôme (Låt mig ta din hand, 2014), trad. Emmanuel Curtil, Rouergue (Noir), 2017

 

Oublier son passé ?

9782709636278 g

Les romans de Karin Alvtegen (née en 1965) appartiennent-ils au genre policier ? Il est permis d’émettre quelques doutes car rarement des crimes y sont commis et les enquêtes ne sont jamais menées par des représentants de la loi. Ainsi en est-il de Recherchée, de Trahie, de Honteuse ou de Ténébreuses... (ces titres ! non, Karin Alvtegen n’est pas publiée chez Arlequin !) Son dernier roman, Oublier son passé, retrace l’histoire de deux personnes, une femme et un homme que tout éloigne, soucieuses chacune de donner à sa vie une nouvelle direction. De grandes questions surgissent, amenées par une intrigue très crédible et attachante. À quel moment est-on en mesure de choisir ce qui arrive ? Peut-on prendre la tangente ? Einstein, Niels Bohr et quelques autres scientifiques sont ici convoqués pour tenter de répondre à ces questions cruciales.

 

* Recherchée (Saknad, 2000), trad. Philippe Bouquet, Plon, 2003

* Trahie (Svek, 2003), trad. Maurice Étienne, Plon, 2005

* Honteuse (Skam, 2005), trad. Philippe Bouquet, Plon, 2006

* Ténébreuses (Skugga, 2007), trad. Magdalena Jarvin, Plon, 2008

* Oublier son passé (En sannolik historia, 2010), trad. Magdalena Jarvin, Jean-Claude Lattès, 2012

Furioso

Unknown 109

Directrice d’orchestre, compositeure, Carin Bartosch Edström (née en 1965) avoue que Thomas Bernhard et Thomas Mann sont ses auteurs favoris. Furioso : près de six cents pages dans sa traduction française, c’est beaucoup pour un roman dénués de véritable action. Une première grosse moitié du livre est consacrée à la présentation des rapports qu’entretiennent cinq personnages, quatre femmes et un homme, musiciens de talent, confinés sur une petite île de l’archipel de Stockholm pour l’enregistrement d’un quatuor de Wilhelm Stenhammar. Au fil des pages, il se révèle que la future victime, le nommé Raoul Liebeskind, a vécu une relation amoureuse avec chacune des femmes présentes et que la police, pour dénouer l’énigme, devra mener une véritable enquête psychologique des uns et des autres. On se prend à penser, au cours de la lecture, que réduite de moitié, l’enquête, aux mains de la commissaire Ebba Schröder (dont on sait très peu de choses sinon qu’elle aime l’opéra et la bonne chère) aurait sans doute été plus digeste. Commissaire que l’on devrait retrouver dans de prochaines enquêtes.

 

* Carin Bartosch Edström, Furioso (Furioso, 2011), trad. Frédéric Fourreau, JC Lattès, 2012

Ta fille morte

9782330058036

Bien des traducteurs ignorent la géographie des pays dans lesquels se passe l’action des romans qu’ils présentent aux lecteurs. Ainsi, dans ce polar allemand signé Alex Berg (pseudonyme de Stephanie Baumm, née en 1963), Ta fille morte, les régions suédoise du Härjedalen ou du Blekinge sont données pour des villes. « …Tout ce que je sais, c’est qu’elle a vécu avec ses parents à Härjedalen. (…) À part ça, je sais qu’elle a une tante à Blekinge… » Cette réserve énoncée, Ta fille morte est un roman dont l’intrigue est teintée d’un bout à l’autre de mélancolie. Caroline, qui habitait Hambourg, revient précipitamment en Suède après la mort de sa fille Lianne, renversée par un chauffard. Son amour de jeunesse, qui se révélera être le père de Lianne, est aujourd’hui policier à Stockholm. Il la reconnaît sur la photographie d’un excès de vitesse qu’elle commet. Pour quelle raison revient-elle au pays ? Le lecteur n’est pas tenu en haleine par les mystères de l’intrigue, dans ce roman ; en revanche, les comportements des personnages sont plus imprévisibles. D’autant plus lorsqu’une tempête de neige les oblige à relater ce passé qui explique la situation présente. Un roman prenant, d’une auteure allemande qui utilise l’exceptionnel décor de la région comprise entre Sveg et la frontière norvégienne.

 

* Alex Berg, Ta fille morte (Dein totes mädchen, 2013), trad. Denis Michelis, Jacqueline Chambon, 2016

Cinq lames d’acier

Unknown 147

Plusieurs histoires se croisent dans ce roman, Cinq lames d’acier, centré sur le personnage de Olivia Rönning-Rivera, déjà présente dans le volume précédent, Marée d’équinoxe, de Cilla (née en 1961) et Rolf Börjlind (né en 1943). Un homme est retrouvé pendu chez lui. Suicide ? Ou crime, plutôt ? Une femme est assassinée à Marseille. La première histoire concerne Olivia, la seconde Abbas el Fassi, assisté de Tom Stilton, cet ex-policier devenu SDF. Deux histoires complètement différentes, en plusieurs lieux, qui finissent toutes par se rejoindre, grâce à un personnage, le « Taureau », résidant à Marseille et à Stockholm. « Et ça n’augurait rien de bon. » Magie des romanciers ! La recette prend ou ne prend pas. Ici, même avec beaucoup de bonne volonté, il est bien difficile de se laisser emporter par les intrigues parallèles. Pour qu’un roman fonctionne, notamment dans le domaine du roman policier, le lecteur doit y croire au moins un tout petit peu, non ? À la recherche de son père et de sa mère tués une vingtaine d’années plus tôt, Olivia n’est pas antipathique, mais cela ne suffit pas. Qu’elle mène officieusement l’enquête avec l’assentiment de la commissaire Mette Olsäter, dont elle est la protégée, est peu vraisemblable. Outre les fausses pistes et les rebondissements en quantité, tous les ingrédients sont là : amour et sexe, porno, dénonciation de l’argent (Olivia « …était enfermée dans le bureau d’un des magnats de la finance suédoise. Prise au piège »), de la corruption politique… Mais adapter les romans de Maj Sjöwall et Per Wahlöö ou ceux de Henning Mankell pour en faire des feuilletons télévisés comme s’y exercent Cilla et Rolf Börjlind est une chose, écrire soi-même (ou à deux, en l’occurrence) des scénarios en est une autre. Trop nombreux sont les morceaux de scotch utilisés pour rassembler les diverses intrigues noueuses de Cinq lames d’acier.

 

* Cilla et Rolf Börjlind, Cinq lames d’acier (Den tredje rösten, 2013), trad. Martine Desbureaux, Seuil (Policiers), 2016

Meurtre dans la banlieue de Stockholm

Unknown 22

Comme dans Le Lapin borgne, on retrouve beaucoup de jeunes dans Le Syndrome du pire, de Christoffer Carlsson. Ceux, notamment, que Leo Junker, policier affecté aux Affaires internes, au commissariat de Stockholm, a connus autrefois et qui pourraient bien, aujourd’hui, être en lien, il ne sait pas encore pourquoi mais des indices le lui laissent penser, avec le meurtre d’une jeune femme, une droguée, dans le foyer au premier étage de l’immeuble dans lequel il habite. Il n’est pas un enquêteur exceptionnel mais possède des capacités : « Quelques individus bien choisis peuvent vous livrer davantage d’informations sur une affaire que trois cents autres. La difficulté, c’est de les identifier et s’il y a bien un domaine dans lequel je suis doué, c’est ça : juger si une personne est utile ou pas. Ce n’est pas une caractéristique qui nous vaut d’être apprécié, mais c’est la mienne. » Plus qu’un roman policier classique, Le Syndrome du pire est un roman noir qui relate une jeunesse, celle de ce policier, ses égarements et ses erreurs, leurs conséquences lointaines et parfois terribles. L’ambiance est lourde, dans une banlieue (Salem, entre Stockholm et Södertälje) à peine sordide comme parfois peut l’être la banlieue.

 

* Le Syndrome du pire (Den osynlige mannen från Salem, 2013), trad. Carine Bruy, Ombres noires, 2015

Le Lapin borgne

Unknown 3

Né à Halmstad en 1986, diplômé en criminologie, Christoffer Carlsson vit aujourd’hui à Stockholm. Il est l’auteur de trois thrillers qui ont rencontré un grand succès en Suède. Le Lapin borgne est le deuxième. Au moins, parmi les innombrables romans policiers nordiques publiés ces dernières années, Le Lapin borgne surprend-il par sa forme. À Dalen, une petite commune du Halland, six jeunes découvrent et investissent une maison laissée depuis longtemps à l’abandon. Ils décident de commettre des cambriolages et… de revendre leur butin dans les brocantes ! Mais cela ne se passe pas comme ils le pensent, un meurtre a lieu, et la police enquête. « C’est une magnifique soirée d’été, deux jours avant la Saint-Jean. Nous nous dirigeons vers l’ancienne raffinerie, moi avec des côtes douloureuses et un œuf de la taille d’une prune sur la joue, et Kasper avec son strabisme et son lapin dans les mains. Au-dessus de nous, le ciel est marbré de rose, de violet et de rouge. Je perçois des odeurs de viande grillée, de bois fraîchement peint et de gaz d’échappement. Par la fenêtre ouverte d’une maison, j’entends quelqu’un siffler faux. » Bientôt, ce tableau presque idyllique se lézarde et la catastrophe survient. Histoire poignante, par ailleurs, de camaraderie et de surenchère… Regrettons simplement l’interminable liste de remerciements à la fin de l’ouvrage, qui éloigne bien Le Lapin borgne du pur objet de création littéraire. Mais à coup sûr, Christoffer Carlsson est un auteur à suivre.

 

* Christoffer Carlsson, Le Lapin borgne (Den Enögda kaninen, 2011), trad. Carine Bruy, Balland (Thriller), 2013

Nuit blanche à Stockholm

Unknown 182

« Il y a douze jours que j’ai repris du service et c’est ma deuxième garde de nuit. La question est de savoir ce que je fous ici », s’interroge Leo Junker au début de Nuit blanche à Stockholm, alors qu’il se trouve sur le lieu où un cadavre, tué à l’arme blanche, a été découvert. Ses problèmes d’addiction à la drogue ne sont pas résolus et certains de ses chefs savent le lui rappeler, lui qui ne se remet pas d’avoir abattu accidentellement un collègue six mois plus tôt (cf. Le Syndrome du pire) : « Pour eux, je ne suis que le louveteau des affaires internes, l’idiot sans esprit de corps qui a collé une balle dans le cou de l’un de leurs collègues. Le minable qui, depuis ce jour-là, ne peut plus tenir une arme à feu sans déclencher une attaque de panique. ». S’il tente pourtant de progresser dans son enquête, il s’en trouve vite dessaisi, au profit de la Säpo qui pense bien visualiser la situation. L’homme assassiné, maître de recherche en sociologie, était au centre de la guerre que se livrent les extrémistes de droite suédois et les antifascistes. Contre les méthodes paranoïaques de la Säpo, Leo Junker va remonter une piste qui lui fait comprendre comment les mouvements néo-nazis recrutent et agissent avec violence et comment la fraction nationaliste qui entend s’emparer du pouvoir (en l’occurrence les Démocrates suédois) les utilisent. Le portrait du policier est tracé en creux. Leo Junker n’est pas un antifasciste radical, pas un anarchiste : « Je ne partage pas leur foi dans l’idéologie pour laquelle ils se battent. Je n’ai pas peur de ce dont l’État est capable de faire au nom du capital ; je ne déteste pas l’industrie de la fourrure, ni le patriarcat, et je ne résiste pas. » Leo junker se cherche lui-même et son énergie pour ce faire n’est pas inépuisable. Un roman plutôt réussi sur un thème – la lente et inexorable montée de l’extrême droite en Europe, la difficulté de contrer la violence et la démagogie, et la démission de beaucoup de citoyens – d’actualité.

 

* Christoffer Carlsson, Nuit blanche à Stockholm (Den fallande detektiven, 2014), trad. Carine Bruy, Flammarion (Ombres noires), 2017

Prenons la place des morts

Unknown 179

Si l’intrigue des romans de Arne Dahl est parfois bien tortueuses, quel plaisir de lecture, surtout face aux navets que, dans le genre policier, les éditeurs proposent si souvent. Des décors bien dessinés, des personnages dotés d’une véritable psychologie et d’une histoire qui leur est propre, une intrigue à rallonge… Prenons la place des morts, deuxième volet des enquêtes de l’équipe Opcop, ces policiers qui agissent à l’échelle européenne, respecte ce cahier des charges. De Stockholm à La Haye, de l’île de Capria, au large de la Toscane, en Sibérie, Arne Dahl nous entraîne ici dans une enquête aux limites du roman policier et de la politique fiction : quand des partisans du transhumanisme sont prêts à tout pour parvenir à leurs buts, autrement dit créer « le modèle du chef parfait (…), sorte de mélange de chef militaire et de chef d’entreprise » totalement dénué d’empathie. La créature aura le temps de commettre quelques meurtres avant d’échapper à ses géniteurs. Comme dans ses précédents volumes, Arne Dahl en profite pour nous offrir sa vision géopolitique du monde et laisser échapper sa colère face à la corruption et aux atteintes aux Droits de l’homme induites par le libéralisme. Le pouvoir sous ses différentes formes suscite ce manque d’empathie qui sera tant préjudiciable à l’homme, affirme-t-il ainsi par la voix de l’un de ses policiers, Arto Söderstedt, issu des rangs de l’extrême gauche : « Le manque d’empathie n’est pas cantonné au monde économique (…) : on le retrouve aussi à l’hôpital, dans les écoles, les services sociaux et les organisations humanitaires, l’Église et évidemment au sein de la police. Partout où la capacité à piétiner autrui peut remplir une fonction. » Les intrigues, chez Arne Dahl, sont toujours assez compliquées et peu vraisemblables, mais au moins ses personnages développent-ils tous de solides réflexions sur leur condition et le monde, d’une façon générale. De fait, du bon roman policier.

 

  • Arne Dahl, Prenons la place des morts (Opcop 2) (Hela havet stormar, 2012), trad. Rémi Cassaigne, Actes sud (Actes noirs), 2017