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L’immortel Erik Winter

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La supposée-mort de l’inspecteur Erik Winter dans le prétendu dernier volume de ses aventures (Le Dernier hiver), nous laissait comme un sentiment de colère envers Åke Edwardson. Si, en effet, nous avions attaqué la série avec scepticisme, le policier avait su gagner notre sympathie. Scepticisme ? Parce que Eric Winter venait après pas mal d’autres flics du même acabit, se dépêtrant tant bien que vaille avec ses problèmes personnels, son travail et sa conscience d’homme plutôt honnête. Comment ne pas voir derrière ce portrait rapide celui, antérieur, de Kurt Wallander, le héros de Henning Mankell, par exemple ? Mais au fil des volumes Erik Winter a acquis une vraie personnalité et celui qui pouvait d’abord exaspérer le lecteur par ses côtés dandys a réussi à mettre en avant des qualités beaucoup plus profondes. Les soucis de la Suède d’aujourd’hui apparaissent ainsi dans chacun des volumes de cette série : multiplication des formes de délinquance, montée d’une droite extrême décomplexée, désignation des immigrés comme responsables de la plupart des maux actuels… Åke Edwardson surprend le lecteur en s’inscrivant dans une tradition littéraire policière ouverte par le couple Sjöwall-Wahlöö alors que, avec son flic apparemment propre sur lui, il aurait pu prendre place dans cette « fashionisation » des lettres qui accueille de nombreux auteurs.

La Maison au bout du monde (Hus vid världens ände, 2012, trad. Rémi Cassaigne, JC Lattès, 2015) commence par la découverte de trois corps, celui d’une femme et de ses deux jeunes enfants, dans une maison des environs de Göteborg. Un bébé a été laissé en vie dans sa chambre. Pourquoi ? Erik Winter, lui, a failli mourir noyé en Espagne, deux ans plus tôt ; il souffre d’un acouphène. Mais il laisse Angela, sa femme, et leurs deux filles sur la Costa del Sol et revient dans sa ville natale, reprendre son poste de policier. L’enquête progresse lentement. Les suspects sont nombreux. Il est obligé de retourner à plusieurs reprises en Espagne car sa mère, qui s’y était installée avec son père, aujourd’hui décédé, souffre d’un cancer et finit par s’éteindre. Les suspects sont nombreux et peut-être n’y a-t-il pas qu’un seul coupable. « On pouvait tout et rien dire sur les comportements humains. Mieux valait ne rien ajouter. » Un roman policier qui, de toute évidence, va au-delà de la simple enquête.

Marconi Park

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C’est dans une énième enquête de Erik Winter que Åke Edwardson nous entraîne, avec Marconi Park, mais nous ne nous en plaindrons pas car ce flic à l’humeur nonchalante sait gagner la sympathie du lecteur. Un cadavre est retrouvé à Göteborg, un homme d’une quarantaine d’années, un sachet en plastique sur le visage, une lettre peinte sur un morceau de carton à côté ; puis un deuxième, un troisième, une femme. Quel lien entre eux ? Le roman est mené tambour battant, de Göteborg à Málaga, en passant par Stockholm, « Toc-toc-holm », avec un Erik Winter plutôt mal en point : Angela, sa compagne, est restée en Andalousie avec leurs enfants, Elsa et Lilly, elle aimerait qu’il change de métier et surtout qu’il la rejoigne au soleil. L’alcool et la nourriture, le jazz aussi, lui procurent des petites joies, non moins que son travail, le quotidien de son travail, avec ses collègues et les montées d’adrénaline lorsque les enquêtes sont sur le point de se conclure. On le trouve cependant ici exténué, alignant les préjugés, faux comme beaucoup de préjugés ou, parfois, pertinents. Il n’ignore pas tout ce qu’il aime et tout ce qu’il réprouve. « « Il n’aimait pas les gens riches, la plupart s’étaient procuré du fric de manière malhonnête. » Comme d’habitude, il se fie à son instinct plus qu’aux découvertes de l’enquête, ce qui permet à celle-ci de progresser rapidement. Une vengeance ? L’essentiel du roman se compose de non-dits. À chaque fois qu’une avancée semble possible, l’auteur bifurque, laissant le lecteur sur sa faim, puis revient à la charge et lui révèle une part des faits. On a souvent envie de donner un coup de pied aux fesses à Erik Winter, si tant est qu’il se laisse faire, mais le quitter à la fin de chaque volume est toujours un moment que l’on préfèrerait éviter. Markoni park n’échappe pas à cette règle.

 

* Åke Edwardson, Marconi Park (Marconi Park, 2013), trad. Rémi Cassaigne, JC Lattès, 2016

Le Malmö de Fredrik Ekelund

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Né en 1953 en Suède, Fredrik Ekelund a signé une dizaine de pièces de théâtre et plusieurs romans policiers. Le Garçon dans le chêne entraîne le lecteur dans la Suède d’aujourd’hui, confrontée à des problèmes d’intégration et de violence. L’inspecteur Hjalmar Lindström, cinquante ans, ne reconnaît plus guère Malmö, cette ville dans laquelle il a passé son enfance et qui a tellement changé qu’elle est aujourd’hui comparée à Marseille. Il est accompagné de Monica Gren, d’abord stagiaire puis policière, Asiatique adoptée à l’âge de quelques mois par un couple de Suédois, qui devient sa compagne. Blueberry Hill prend pour cadre un quartier en pleine rénovation de Malmö. Des immeubles flambant neufs côtoient les ruines du chantier naval, parmi lesquelles subsistent quelques SDF. Quand l’un d’entre eux est victime d’un incendie, Monica Gren est convaincue qu’il s’agit d’un assassinat. Qui est le coupable ? Un autre SDF, un locataire mécontent, un jeune néo-nazi ? Le trafic de drogue est au centre de l’intrigue de Casal Ventoso. Un riche homme d’affaires, « une charogne de première » selon un policier qui n’est jamais parvenu à le coincer, est assassiné à coups de hache, une seringue emplie de lessive lui est plantée dans l’œil. Le lecteur découvre comment le trafic de drogue a évolué entre les années 1970 et le début des années 2000, comment il est devenu un véritable fléau, une « épidémie » contre laquelle la police est désarmée.

 

Le Garçon dans le chêne (Pojken i eken, 2003), trad. Philippe Bouquet, Gaïa (Polar), 2012

Blueberry Hill (Blueberry Hill, 2003), trad. Philippe Bouquet, Gaïa (Polar), 2013

Casal ventoso (Casal Venteso, 2005), trad. Philippe Bouquet, Gaïa (Polar), 2015

Dans le labyrinthe

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Dans une belle maison d’une banlieue huppée de Stockholm, Magda, une fillette de onze ans, disparaît. Le père, éditeur, est suspecté par la police ; la mère, psychologue, fait également figure de coupable. D’autres personnages participent à l’intrigue, eux aussi coupables potentiels. Dans le labyrinthe est un roman essentiellement psychologique, qui n’est pas sans évoquer ceux des Suédois Hans Kopel ou Karin Altvegen. Scénariste et producteur pour la télévision, journaliste web et blogueur, Sigge Eklund (né en 1974) a déjà publié quatre romans, tous noirs. Puisque « raconter, c’est préserver un secret » (on détourne l’attention de ce que l’on veut cacher), disons que la fin de ce roman, Dans le labyrinthe, qui n’est pas vraiment un policier, surprendra le lecteur.

 

* Sigge Eklund, Dans le labyrinthe (In i labyrinten, 2914), trad. Martine Sgard, Piranha, 2017

 

Carin Gerhardsen

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Les romans policiers de Carin Gerhardsen nous semblent peu prétentieux – et il s’agit d’une qualité tant le genre rivalise de superlatifs (combien a-t-on vu de « nouveaux Millénium ? »). Pas de bandeau en couverture annonçant des prix en rafales ou l’émoi assuré des lecteurs, juste des enquêtes qui tiennent la route, menées par une équipe de policiers que le lecteur retrouve d’un volume à l’autre. Le dernier, Dissonances, est centré sur un drôle de personnage, un certain John Gideon, suspecté par son voisinage d’être un pédophile. Mais faut-il se fier aux apparences ?

 

* Dissonances (Gideons ring, 2012), trad. Charlotte Drake et Patrick Vandar, Fleuve, 2015 

Un Cri sous la glace

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Est-il nécessaire d’orthographier le titre de ce roman de Camilla Grebe (née en 1968), Un Cri sous la glace, avec un ø ? Une idée de l’éditeur pour indiquer le caractère nordique de l’enquête ? L’éditeur qui ignore que le ø figure dans l’alphabet norvégien et danois mais pas suédois, où s’emploie le ö, moins symbolique, certes ? Cette remarque énoncée, affirmons que Un Cri sous la glace n’est pas du tout un mauvais roman. Il commence par la découverte d’un corps, celui d’une jeune femme, dont la tête a été séparée du tronc. Le crime a eu lieu chez un homme d’une quarantaine d’années, aux commandes d’une riche entreprise de mode (qui n’est pas sans rappeler H & M). L’enquête est menée par différents policiers de Stockholm, dont Peter Lindgren, qui retrouve pour l’occasion la profiler Hanne, avec laquelle il a eu une aventure une dizaine d’années plus tôt. Le roman est bien conçu, mais comme souvent, la folie permet d’expliquer nombre d’actes sinon difficilement compréhensibles : « Maman, tu dois me dire la vérité… Est-ce qu’il y a quelque chose qui ne va pas chez moi ? » Rappelons que Camilla Grebe avait déjà signé avec Åsa Träff, sa sœur, Ça aurait pu être le paradis (Le Serpent à plumes, 2010), un roman policier plutôt réussi.

 

* Camilla Grebe, Un Cri sous la glace, (Älskaren från huvudkontoret, 2015), trad. Anna Postel, Calmann-Lévy, 2017

 

Mör

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Mör débute comme il se doit par la découverte du cadavre atrocement mutilé d’une femme, sur les berges d’un lac près de Halmstad, en Suède. Meurtre qui ressemble étrangement à ceux attribués à un serial-killer qui purge actuellement une peine de détention dans une clinique en Angleterre. Plusieurs policiers enquêtent, assistés de la profileuse Emily Roy et de l’écrivaine Alexis Castells, déjà rencontrées dans Block 46, le premier roman de la française Johanna Gustawsson. Remarquons les dialogues très envoyés, qui pourraient faire leur effet au cinéma, et surtout les nombreux détails sordides pour décrire les crimes, manière de procéder très à la mode aujourd’hui. « Si vous voulez que je vous donne tous les noms des femmes que nous avons kidnappées, étranglées, frites, bouillies, panées, rissolées, pochées et fait mijoter depuis plus de trente ans, il va falloir que vous nous proposiez quelque chose en retour… » Quand un serial-killer s’inspire de Jack l’éventreur, le plus illustre de ses prédécesseurs… ! Ou… si, si, du roman Les Frères Cœur de Lion d’Astrid Lindgren !

 

* Johana Gustawsson, Mör, Bragelonne (Thrillers), 2017