Q-R-S

Leona – Les Dés sont jetés

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Leona Lindberg, trente-quatre ans, est enquêtrice à Stockholm. « …Je ne m’étais jamais identifiée à mes semblables. Je ne parvenais pas à m’intégrer. Ce qui n’empêchait pas mon travail d’occuper une place prépondérante dans ma vie. D’une façon que personne n’avait encore comprise. » Dès les premières pages, Leona Lindberg, la narratrice, avertit le lecteur. Elle n’est pas une policière comme les autres. Ses desseins ne sont pas ceux de ses collègues, vivre leur traintrain ne l’intéresse pas – bien que le lecteur ne voit pas bien ce qu’elle recherche de vraiment différent, de beaucoup plus exaltant : les jeux en ligne ? un séjour dans un hôtel de luxe sur une île de la Méditerranée ? ou, comme pour se dédouaner, soigner son enfant atteint d’une grave maladie ? Lorsque son chef lui confie le soin d’enquêter sur l’étrange braquage accompli par une fillette de sept ans, Leona va mener un double jeu puisque, comme on l’apprend très vite, elle en est l’instigatrice. « …Enquêter sur un crime qu’on avait soi-même commis, c’était assez tranquille comme occupation. (…) L’important était de maintenir un profil bas. S’assurer qu’aucun autre agent ne fouille trop profondément. » Musicienne, chanteuse pop (membre du groupe féminin Cosmo4), Jenny Rogneby (née en 1974, en Éthiopie, puis adoptée par un couple de Suédois militaires à Boden, où elle a passé son enfance) a été pendant sept ans criminologue à Stockholm. Elle nous livre dans ce roman le portrait d’une enquêtrice à mille lieux de celles que nous avons l’habitude de côtoyer dans la littérature policière nordique, puisque son absence de scrupules incite Leona Lindberg à se confronter à la loi – pour regagner l’argent qu’elle perd au poker, elle va jusqu’à tenter de se prostituer. « Où sont les limites ? » s’interroge dans ses interviews Jenny Rogneby. Mais il est peu facile de se laisser convaincre par ce roman : ce n’est pas tant l’aspect hors-norme de cette enquêtrice qui nous en empêche que ce qui constitue l’intrigue proprement dite. Comme ces hold-up par une fillette, sans que personne, dans les agences bancaires, ne réagisse par un éclat de rire (il est d’ailleurs bien difficile pour le lecteur de comprendre comment les faits, au cours de ces hold-up, s’imbriquent exactement) ; ou, pour faire avancer l’enquête, l’intervention d’un médium dans le commissariat… envoyé par le gouvernement lui-même ! Beaucoup d’auteurs de romans policiers affirment vouloir, en fait, écrire des parodies de romans policiers. Cette intention nous semble être ici prioritaire.

 

* Jenny Rogneby, Leona – Les Dés sont jetés (Leona. Tärningen är kastad, 2014), trad. Lucas Messmer, Presses de la Cité, 2016

Leona/La Fin justifie les moyens

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« La plupart des gens me décriraient comme une banale mère divorcée, âgée de trente-cinq ans, occupant un poste peut-être légèrement original, mais autrement ne se distinguant en rien de ses semblables. Mes collègues voyaient en moi une inspectrice compétente. (…) J’étais une citoyenne responsable qui défendait les valeurs de l’institution et les lois qui régissaient notre société. Rares étaient ceux qui connaissaient ma véritable identité. » Ainsi se présente l’inspectrice Leona Lindberg dans le deuxième roman de Jenny Rogneby, La Fin justifie les moyens, ajoutant : « J’étais bien consciente que mes choix allaient à l’encontre de tout ce que la société escomptait d’une femme, d’une mère et d’une policière. » Mais Leona est comme elle est et d’ailleurs, sa hiérarchie en est bien consciente (jusqu’à un certain point) et n’hésite pourtant pas à lui demander d’interroger le survivant d’une action terroriste devant le siège du Riskdag, le parlement suédois. Ce que la hiérarchie ne sait pas, c’est que, pour arrondir ses fins de mois, Leona donne carrément des cours à des malfrats : comment réussir son coup sans se faire ensuite pincer par la police, explique-t-elle, dans l’espoir de récolter les bénéfices de leur professionnalisation. Personnage de femme forte et double à l’image, finalement, de Lisbeth Salander dont les émules jouent aujourd’hui des coudes (jusqu’aux références, ici, à Pippi Långstrump/Fifi Brindacier, le personnage d’Astrid Lindgren), Leona se voit concurrencer par d’autres héroïnes de romans policiers – songeons, par exemple, à Jana Berzelius, procureure, dans Marquée à vie de Emelie Schepp. Leona comme Jana n’ont guère de morale et ne défendent la justice que lorsque cela les arrange. Comme dans Les Dés sont jetés, premier volume de la série Leona, on se laisse emporter par le récit sans pourtant jamais y adhérer. Une lecture divertissante, sans plus, hélas, tant, nous semble-t-il, la crédibilité du personnage principal n’est pas le souhait premier de l’auteure.

 

  • Jenny Rogneby, Leona – La Fin justifie les moyens (Leona. Alla medel tillåtna, 2016), trad. Lucas Messmer, Presses de la Cité, 2017

Marquée à vie

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Hans Juhlén, haut responsable de l’Office d’immigration de Norrköping, en Suède, est retrouvé chez lui assassiné de deux balles de revolver. Deux policiers enquêtent, Henrik Levin et Mia Bolander, sous l’aval de Jana Berzelius, procureure. « Avec Jana Berzelius aux commandes, l’enquête n’allait pas être une partie de plaisir », songe Mia Bolander, qui ne supporte pas les personnes nées avec une cuillère d’argent dans la bouche. Peu après, un jeune garçon est découvert mort sur une plage, l’assassin de Hans Juhlén vraisemblablement. Sur sa nuque, une cicatrice inscrit un nom, comme la procureure. Bouleversée, Jana Berzelius comprend qu’elle va devoir enquêter sur son propre passé. En parallèle, sans prévenir la police. « Que signifiait le nom scarifié sur sa nuque ? Pourquoi l’avait-on marquée ? Elle voulait des réponses. À tout prix. Mais à qui s’adresser ? » Marquée à vie est un roman policier bien construit qui utilise une intrigue sanglante pour dénoncer les dérives de l’action humanitaire et puis, surtout, les trafics d’être humains liés aux migrations. Avec excès, peut-on penser. Mais les personnages sont présents, à commencer par cette femme de loi, Jana Berzelius. Difficile d’avouer un grand enthousiasme pour ce titre mais facile, pourtant, de se laisser emporter. Chef de projet dans le domaine de la publicité avant de se consacrer à l’écriture, Emelie Anna Schepp (née en 1979) a publié à compte d’auteur ce premier volume d’une série consacrée à Jana Berzelius, un grand succès en Suède, vite traduit dans plusieurs pays. Dommage que sa publication en français soit traduite de l’anglais, ce qui explique peut-être un style bien plat.

 

* Emelie Schepp, Marquée à vie (Märkta för livet, 2014 ; Marked for life, 2016), trad. de l’ang. (États-Unis), Louis Poirier, HarperCollins (Noir), 2017

Les Secrets de l’île

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Les Secrets de l’île est le quatrième roman de Vivaca Sten traduit en français. Les trois précédents (La Reine de la Baltique, Du sang sur la Baltique et Les Nuits de la Saint-Jean) étaient plutôt légers : une intrigue sagement menée et des personnages principaux falots, même si Les Nuits de la Saint-Jean se démarquait un peu. Les Secrets de l’île nous semble beaucoup plus intéressant. Ce roman débute par le suicide d’un étudiant. Tout laissait pourtant à penser qu’il ne songeait pas à mourir, affirment ses proches à l’inspecteur Thomas Andreasson, de nouveau en scène, donc (et de nouveau en couple avec Pernilla). Celui-ci est dubitatif mais voilà qu’un meurtre a lieu, celui d’un homme que l’étudiant avait interviewé récemment dans le cadre d’un travail universitaire sur les conditions de vie au sein de la base militaire de Korsö, devant l’île de Sandhamn, parmi les chasseurs côtiers. Coïncidence ? Nora Linde, elle, séjourne dans sa grande villa nommée Brand, sur l’île, et, curiosité aidant, est amenée à obtenir de précieux renseignements. Son rôle est toutefois anecdotique car ces renseignements, Thomas Andreasson les acquiert également par sa propre enquête. Comme d’autres auteurs avant elle (songeons à Camilla Läckberg avec L’Enfant allemand, à qui elle est souvent comparée), Viveca Sten inscrit dans le passé la résolution de crimes qui ont lieu de nos jours. En cause, ici, la discipline très dure qui régnait dans certaines unités militaires d’élite, quand un psychopathe avait tout pouvoir sur un groupe. « Aujourd’hui, ils ont beaucoup changé le système (…). Avec des personnels spécialement formés et des moyens coûteux, on ne peut plus se permettre de laisser quelques cinglés terroriser la troupe. Mais dans les années soixante-dix, ils avaient le champ libre, les officiers faisaient ce qu’ils voulaient et les punitions extrêmes (…) étaient monnaie courante. » Nous ne dirons pas que Viveca Sten se montre antimilitariste dans ce plutôt bon roman, mais nous distinguons enfin une réflexion sur la société dans laquelle vivent ses personnages, quelque chose qui la situe dans ce qui caractérise le roman policier nordique contemporain. Notons que cette série, adaptée pour la télévision, a été diffusée sur Arte (sous le titre de Meurtres à Sandhamn).

 

* Viveca Sten, Les Secrets de l’île (I natt är du död, 2011), trad. Rémi Cassaigne, Albin Michel (Suspense), 2016

Au cœur de l’été

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La série policière de Viveca Sten est inégale mais dans l’ensemble, disons qu’elle ne casse pas trois pattes à un canard. Pour preuve ce nouveau volume, Au cœur de l’été, qui ne se déroule pas exactement à ce moment de l’année mais plus précisément lors de la saint Jean, fête, on le sait, ardemment célébrée en Suède et notamment à Sandhamn, dans l’archipel de Stockholm. Une journée si chaude qu’on se croirait « au cœur de l’été ». Au centre de ce roman, Nora Linde, comme d’habitude. (On se demande comme elle fait pour se trouver toujours à proximité immédiate des scènes de crime !) Un jeune homme a été retrouvé mort, c’est Nora qui est chargée d’héberger ses deux copines, choquées, alors que les parents sont loin et tardent à arriver. C’est aussi Nora qui est alertée par Jonas de la disparition de sa fille, adolescente. Pour cause, d’ailleurs, puisque Jonas est son nouvel amant. Cela tombe bien même si, comme elle s’exclame, « ça fait un peu beaucoup, ces dernières heures ». Et c’est bien évidemment l’inspecteur Thomas Andreasson, son amoureux transi, aujourd’hui de nouveau père d’une petite fille, qui mène l’enquête. « L’origine de ce roman remonte à la Saint-Jean 2010. Suite à un malentendu, j’ai dû fouiller le port très tard dans la nuit. C’était un spectacle lamentable, partout des jeunes ivres qui titubaient, tandis que la police faisait de son mieux pour gérer la situation. (…) J’étais à la fois effrayée et choquée », explique Viveca Sten dans ses remerciements. N’en disons pas plus pour ne pas dévoiler l’insoutenable suspens, sinon que, comme ses précédents romans, Au cœur de l’été est facile à lire mais… quelle soupe !

 

* Viveca Sten, Au cœur de l’été (I studens hetta, 2012), trad. Rémi Cassaigne, Albin Michel, 2017

Les Corps de verre

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« La mélancolie est la grâce et la joie d’être triste. La mélancolie est révolte et aliénation, et la mélancolie noire la profonde satisfaction de vouloir mourir. D’envoyer le monde au diable. » Des adolescents mettent fin à leur vie en peaufinant les conditions de leur suicide et en y associant leurs proches. Et toujours, à proximité, une cassette, une « mixtape unique créée pour l’occasion par un obscur musicien underground ». Voilà, résumé, ce roman, Les Corps de verre, du duo Jerker Eriksson (né en 1974) et Håkan Axlander Sundquist (né en 1965), et signé du nom de plume Erik Axl Sund. Les courts chapitres se succèdent sans, avouons-le, parvenir à capter durablement l’attention du lecteur pourtant assez bien disposé que nous sommes. Tout est réuni là pour un polar mais tout semble trop artificiel. Polar gothique pour ados, peut-être ?

 

* Erik Axl Sund, Les Corps de verre (Mélancolie noire) (Glaskroppar, 2014), trad. Rémi Cassaigne, Actes sud (Actes noirs), 2015

Froid mortel

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Dans Froid mortel, Johan Theorin (né en 1963) quitte l’île d’Öland (où il situe l’action de quatre de ses romans, très bons) pour la côte ouest de la Suède. Encore jeune professeur des écoles, Jan Hauger est embauché dans une maternelle qui accueille des enfants dont les parents résident à l’hôpital psychiatrique voisin. Le règlement est plutôt strict et surprenant mais il l’accepte volontiers. Peut-être parce que lui-même dissimule des secrets et qu’il ne tient guère à se faire remarquer ? Ou parce qu’il prépare l’évasion de celle qu’il a aimée des années auparavant et qui, croit-il, séjourne dans l’institution ? « Il sait que tous les fantasmes violents finissent de la même façon quand ils se réalisent : dans la terreur, les remords et la solitude. » Nul doute que Froid mortel, dont la fin peut sembler un peu expédiée, déconcertera les lecteurs qui ont apprécié les volumes précédents de Theorin. Non pas que ce roman soit sans qualités mais l’auteur rend si bien l’atmosphère propre à l’île d’Öland que le lecteur peut regretter de ne pas la retrouver ici.

 

Froid mortel (Sankta psyko, 2011), trad. Rémi Cassaigne, Albin Michel, 2013

Öland, retour

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Johan Theorin a déjà consacré trois romans à l’île d’Öland. Consacré, car l’île, plus qu’un décor, est l’un des acteurs de ces livres. Dans notre Dictionnaire du roman policier nordique (Les Belles lettres), nous avions dit beaucoup de bien de cet auteur, l’un des plus originaux, des plus séduisants du courant policier suédois, qui n’hésite pas à verser parfois dans le fantastique. Son dernier roman traduit en français, Fin d’été, clôt le cycle commencé avec L’Heure trouble et, de nouveau, mêle présent et passé. Le lecteur découvrira que tous émigrants suédois ne se sont pas dirigés vers l’Amérique du Nord, quelques-uns, après 1917, préférant rejoindre l’URSS et y perdre leurs espoirs. On retrouve dans ce roman Gerlofd Davidsson, qui va mener l’enquête sans les services de la police. Tout est crédible, pour qui le souhaite, mais le charme opère moins que dans les précédents volumes. Theorin tire trop sur la corde et quand un vieillard est assisté d’un adolescent pour rétablir la justice sur l’île, le lecteur sourit. Quant au parcours du « revenant », Aron Fredh, tueur du NKVD puis vengeur sur le tard, il aurait mérité un roman à lui seul – sans connexions policières. Mais que cet avis n’empêche pas la lecture des trois premiers titres.

 

* L’Heure trouble (Skumtimmen, 2007), trad. Rémi Cassaigne, Albin Michel, 2009

* L’Écho des morts (Nattfåk, 2008), trad. Rémi Cassaigne, Albin Michel, 2010

* Le Sang des pierres (Blodläge, 2010), trad. Rémi Cassaigne, Albin Michel, 2011

* Fin d’été (Rörgast, 2013), trad. Rémi Cassaigne, Albin Michel, 2015