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Guerre et marques

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Il est un peu dommage, voire carrément exaspérant, que certains auteurs se sentent obligés de parsemer leurs romans de noms de marques, sans que cela apporte quelque chose, sinon la pénible impression d’errer dans une galerie marchande (de luxe, ici) : marque du téléphone portable, des paires de chaussures, du pull, de l’après-rasage, de la montre, des draps, des chaises, des canapés, de tout le mobilier, sans oublier évidemment celles des véhicules, des hôtels, des boissons, des… ! Ouf ! C’est le cas dans ce livre, Apnée, premier roman de Joakim Zander, qui relève par ailleurs plus du roman d’espionnage que du policier. Il s’ouvre par un attentat à Damas en 1980 : une voiture explose, tuant une jeune femme. Il se poursuit en Suède, avec l’apparition de Mahmoud Shammosh, doctorant de l’université d’Uppsala, qui s’intéresse aux conflits armés et aux droits de l’Homme. Il continue à Bruxelles, avec l’implication d’une agence de lobbying dans la tentative d’étouffer de graves atteintes aux droits de l’Homme, tandis que Klara Walldéen, ex-compagne de Mahmoud Shammosh et employée au Parlement européen, semble être dans le viseur de mystérieux tueurs. « Nous ne tuons personne (…). Nous sommes en guerre. Les soldats ne tuent pas, ils combattent pour la survie de leur pays. C’est ça que nous sommes. Des soldats. Ce que nous faisons, c’est ce qui permet au monde de continuer à fonctionner. » Le rythme de ce roman est enlevé, le lecteur ne s’ennuie pas. Les manipulations innombrables des divers acteurs des conflits armés tissent la trame. Un roman bien construit mais qui agace, tellement noms de marques, pseudo-considérations sur le design et autres futilités, écartent des questions plus cruciales et notamment celle de ces fameux droits de l’Homme.

 

* Apnée (Simmaren, 2013), trad. Marianne Ségol-Samoy et Karin Serres, Actes sud (Actes noirs), 2015

Le Camion

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L’action de ce roman, le premier de Per Wahlöö (1926-1975), se passe en Catalogne, en 1953. Autrement dit, dans cette « dictature militaire corrompue que les fascistes affublent du nom de démocratie pour berner les étrangers naïfs ». Le Camion relate la disparition d’un couple d’artistes norvégiens dans une Espagne franquiste où chaque fait et geste est surveillé, où le moindre mot est rapporté aux autorités. Willy Mohr (ou Möhr, comme écrit en quatrième de couverture ?), un Allemand de l’Est arrivé ici pour peindre, était devenu leur ami. Il ne s’accommode pas du rapport d’enquête de la Garde civile, selon laquelle Dan et Siglinde Pedersen se seraient noyés lors d’une promenade au large, en compagnie de Santiago et Ramon Alemany, deux frères, hommes à tout faire. Il les soupçonne d’avoir violé Siglinde et assassiné le couple. Il est courant d’affirmer que Maj Sjöwall et Per Wahlöö ont révolutionné le roman policier avec leur série en dix volumes intitulée Le Roman d’un crime. Dans ce roman, Le Camion, publié en 1962, donc assez peu de temps avant le début de leur fructueuse collaboration, Per Wahlöö, qui était journaliste et avait séjourné en Espagne, atteste déjà de son talent. Alors que dans un roman policier classique le lecteur aurait été tenu en haleine par l’enquête policière – à savoir le couple a-t-il réellement péri en mer ou a-t-il été assassiné ? – ici la réponse est donnée en cours d’ouvrage puisque le lecteur assiste au crime des deux frères. Ce n’est donc pas cette résolution qui importe mais le cheminement intellectuel personnel que Willy Mohr va effectuer pour découvrir la vérité, quitte, peut-être, à passer lui-même pour le coupable aux yeux des autorités. Willy Mohr « était un mauvais peintre, bien que fort habile sur le plan technique. Il lui manquait l’étincelle et la volonté artistique. » Mohr séjourne en Espagne pour les mêmes raisons que beaucoup de touristes : le soleil, l’apparente amabilité des habitants et le faible coût de la vie. La situation politique lui importe peu, lui qui revêt toujours une chemise héritée de son passage, bref et obligatoire, dans les Jeunesses hitlériennes. Les policiers et les militaires omniprésents ne le dérangent pas car, étranger, il ne saurait être dans leur ligne de mire. Artiste raté, il n’a jamais aimé quelqu’un pour de bon, il ne s’est jamais engagé dans la vie politique ou sociale. Mais il évolue. Il évolue malgré lui et c’est ce qui donne son originalité et sa force à ce roman. « Rien ne cadrait plus avec le schéma qu’il avait conçu et auquel il s’était longtemps tenu. L’équation n’était pas exacte, alors qu’elle aurait dû l’être, et, par voie de conséquence, l’existence refusait de paraître simple et facile. » Son désir de vengeance se transforme, ce qui lui échappe. Comme lui échappe sa manipulation par un sergent particulièrement retors. La toute fin de l’ouvrage donne vraiment le ton : les partisans du nazisme n’ont pas été vaincus, ils sont au pouvoir dans cette Espagne d’après-guerre. « …Dans la mesure où je parviens à comprendre la situation, il me semble qu’elle est intenable. Et exécrable. »

 

* Per Wahlöö, Le Camion (Lastbilen, 1962), trad. Philippe Bouquet, Rivages (Noir), 2012