Théâtre

Sauvé

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Aucune pièce de la dramaturge suédoise Alfhild Agrell (1849-1923) n’avait encore été traduite en français. Jouée une première fois au Théâtre royal de Stockholm en 1882, Sauvé se veut une réponse directe au drame d’Ibsen, Une Maison de poupée, jugé trop formaliste. Évolue ici Viola, très jeune femme mariée à Oscar, un employé de banque sans scrupules, qui n’a pas de considération pour elle et semble collectionner les aventures. La situation le satisfait : « Tu n’imposes aucune limite à ma liberté, tu ne me soumets pas à la question chaque fois que je sors ou que je rentre, tu ne te mets jamais en colère, tu chéris ton foyer et tu adores ton enfant. » Viola se mure dans le silence, occupée par l’éducation de leur fils, Alf. La mère d’Oscar, toujours désignée comme la « femme du recteur », règne, en réalité, sur le foyer. Viola accepte longtemps le rôle qu’Oscar entend la voir jouer, elle ne rechigne pas à prononcer ce qu’il croit être un mensonge, afin de faire plaisir à la femme du recteur : « Un mensonge glisse sur les lèvres d’une femme aussi doucement que le miel dans la bouche d’un enfant », se félicite-t-il. Mais lorsqu’une belle somme d’argent tombe entre ses mains, voilà Viola en mesure de rompre avec cet homme et de prendre son indépendance. Sauvé : le titre est ironique ; la pièce, elle, est loin d’être dépassée. Après avoir permis la découverte, ici, de Anne-Charlotte Leffler et de Victoria Benedictsson, Corinne François-Denève, remercions-la, nous donne donc à lire Alfhild Agrell, cette autre dramaturge suédoise un temps plus jouée que Strindberg. Du théâtre de qualité sur des thèmes féministes la plupart du temps – parce que la discussion ne saurait, lorsque les femmes n’ont toujours pas des salaires équivalents à ceux des hommes, que la parité en politique n’est pas atteinte, que des droits fondamentaux comme celui à l’avortement sont régulièrement remis en cause, être close.

 

* Alfhild Agrell, Sauvé (trad. Corinne François-Denève), L’Avant-scène théâtre (Quatre vents classique), 2017

 

= (Presque égal à)

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Il existe aujourd’hui en Suède une génération d’auteurs nés dans les dernières décennies du XXe siècle et appartenant à ce que l’on nomme les nouveaux arrivants : ils ont eux-mêmes vu le jour à l’étranger ou sont enfants de parents d’origine étrangère. Jonas Hassen Khemiri (né en 1978) est l’un des plus illustres d’entre eux. Il racontait, dans un roman intitulé Montecore, un tigre unique (publié en France en 2008), l’arrivée de son père, un Tunisien, en Suède. Humour et émotion se mêlaient dans un texte à la fois nostalgique et chargé d’une belle révolte – comme il est difficile de se faire une place dans un pays d’accueil ! Si, comme ailleurs, des problèmes existent, la Suède est pourtant plutôt bienveillante avec ses immigrés. Dans tous ses textes, Khemiri ne cesse de poser un regard qui se veut lucide sur le monde et d’interroger le lecteur ou le spectateur. Plusieurs de ses pièces de théâtre ont été jouées en France (J’appelle mes frères, Invasion !, Nous qui sommes cent). Partant de sujet d’actualité (le terrorisme, l’immigration et, plus généralement, la place de chacun dans cette société consumériste), elles cherchent à déjouer les pièges de la pensée simpliste en vogue en France (ah, cette droitisation-lepénisation des esprits !), aux États-Unis (bye, bye, Obama !), ici ou là (pauvre Hongrie !), voire en Suède, ou les Démocrates s’installent fermement. Dans = (Presque égal à), Jonas Hassen Khemiri, qui a un faible pour les titres d’abord incompréhensibles (cf., déjà, Montecore, un tigre unique) parle d’économie. Pas avec l’aplomb de ces nantis qui squattent les écrans et démontrent telle ou telle théorie avant de s’en aller en discuter avec leurs pairs, mais par le biais de personnages « si proches de nous », dont les rêves sont souvent très matérialistes. « La pauvreté n’a pas le droit de vous suivre jusque chez vous après une soirée au théâtre, elle doit s’arrêter à la fin des applaudissements, parce que sinon ça vous rappellerait que la pauvreté n’est pas belle ou drôle ou héroïque, la pauvreté écorche, blesse, rend silencieux, fait honte, la pauvreté c’est des dos qui se courbent, des amis qui trahissent, des liens qui se brisent, des langues qui se taisent, des pères qui disparaissent. » Parmi d’autres, le poète et traducteur Armand Robin, en France et dans les années 1950, parlait de la pauvreté avec un accent similaire : la pauvreté était moche si elle n’était pas brandie. Khemiri pose des questions, sans apporter forcément de réponses. Tant mieux, car ainsi ses questions ne s’éteignent pas. « …Comment on fait taire une voix insupportable qui s’obstine à mesurer le monde en chiffres, en euros et en pourcentages ? »

 

* Jonas Hassen Khemiri, = (Presque égal à) (=(ungefär lika med), 2014, trad. Maranne Ségol-Samoy, Éditions Théâtrales, 2016

 

Théâtre complet

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Si l’on excepte un article ou un autre dans des revues littéraires il y a plus de cent ans, le nom de Anne Charlotte Leffler n’est apparu en France que très récemment, quand les éditions de L’Avant-scène théâtre ont publié La Comédienne (cf. notre critique sur ce site), une pièce jouée à Stockholm en 1873 et jamais traduite ici. Les Classiques Garnier publient aujourd’hui le Théâtre complet de cette dramaturge suédoise, de sensibilité plutôt féministe, contemporaine de Strindberg, et nous ne pouvons que nous en féliciter (et… les en féliciter). Treize pièces en plus de mille pages : La Comédienne, Par le bout du nez, Le Pasteur adjoint, La Belle d’onze heures, Un Ange descendu du ciel, Les Vraies femmes, Le Moyen de faire le bien, Même pas peur !, La Lutte pour le bonheur, Ah ! l’amour !, Les Joies de la famille, Tante Malvina, Les Chemins de la vérité. Le tout complété par un appareil biographique et critique conséquent et signé (comme la traduction) Corinne François-Denève, fort utile pour découvrir, puisqu’elle reste à découvrir, cette auteure majeure de la littérature suédoise de la fin du XIXe siècle. Son théâtre a-t-il vieilli, comme cela lui fut reproché ? Tout est affaire de considérations. Les propos provocateurs et misogynes comme Strindberg pouvait en tenir sont plutôt bannis aujourd’hui des discours publics mais les droits élémentaires des femmes, ceux relevant de l’égalité entre tous les membres d’une même société, ne sont toujours pas tous acquis (ni, aujourd’hui, ici en France, ni même en Suède, ni bien sûr dans des pays comme ceux du Moyen Orient ou d’ailleurs). Les attaques réitérées contre l’IVG montrent bien que le chemin pour que les femmes puissent disposer comme elles l’entendent de leur corps et, au-delà, de leur vie, est encore long et incertain. Anne Charlotte Leffler n’était pas une féministe « enragée », si tant est que l’image ne relève pas du machisme le plus flagrant, elle était plutôt modérée et ne s’emportait pas plus que de raison contre les hommes. Ses pièces de théâtre ne doivent pas être lues ou jouées comme des charges partisanes, elles peuvent se moquer aussi des femmes (Ah ! l’amour !). Ce sont des drames qui tiennent la route, avec des personnages bien campés, des intrigues crédibles qu’il est souvent loisible de transposer à notre époque. On joue toujours August Strindberg, tant mieux, mais Anne Charlotte Leffler peut lui faire concurrence sans souci. « …Les thèmes qu’elle aborde (indépendance financière des femmes, vocation artistique, contraception, sexualité) sont souvent osés, progressistes, et à ce titre ses ouvrages furent souvent objets de scandales », écrit Corine François-Denève. Excellente idée, donc, que d’éditer enfin en français l’intégral de son théâtre. Un seul reproche, le poids de l’ensemble, un gros livre de 1100 pages pas très pratique à tenir en main. Un grand merci tout de même à Corine François-Denève et aux éditions Garnier de s’être attelées à ce si beau projet littéraire.

 

* Anne Charlotte Leffler, Théâtre complet (traduction et critique Corinne François-Denève), Classiques Garnier (Littératures du monde, 21), 2016

La Comédienne

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Mis en scène par Benoît Lepecq, La Comédienne, de Anne Charlotte Leffler (1849-1892), est une pièce rescapée. Rescapée de la littérature, de l’art, du passé… Car les quelques écrits de cette Suédoise issue d’une « famille bourgeoise éclairée » ont très longtemps été introuvables, tant en Suède qu’à l’étranger – elle est ainsi publiée pour la première fois en France. La Comédienne relate l’arrivée dans une famille bien comme il faut d’une jeune femme, une orpheline, la fiancée du fils, qui exerce donc un métier de mauvaise réputation. Une actrice n’est-elle pas une « femme publique » ? Qui plus est, Ester Larson ne joue pas sa timorée ; au contraire, extravertie, extravagante, même, elle affirme vouloir vivre une vie qui ne serait qu’à elle, mentir, certes, car vivre c’est souvent mentir, mais une sorte de « mentir vrai ». Ester s’affronte à la pudibonderie bourgeoise, elle choque. Ou plaît. Intrigue, perturbe. Helge, son fiancé, la défend contre sa mère mais lui-même ne la comprend qu’à peine. Notons que cette pièce est à l’origine du film de Bo Widerberg, Elvira Madigan (1967). Anne Charlotte Leffler pose ici des problèmes qui tiendront à cœur à plusieurs de ses contemporains, Strindberg et Ibsen au premier rang : la place de la femme dans la société, au sein du couple comme au sein du monde du travail, l’expression de l’art et ses éventuelles limites, la prétendue bienséance, etc. L’Auguste, qui l’approuve d’abord, la rabrouera bientôt, lorsque des féministes reprendront le message sous-jacent de l’écrivaine. Celle-ci ne se revendique d’ailleurs pas féministe. Elle divorce, se convertit au catholicisme, se remarie, devient « duchesse de Caianello » tout en demeurant attachée aux idées du socialisme, donne naissance à un fils, à l’âge de quarante-deux ans, et décède peu après. Et on l’oublie. Jusqu’à ce que, dans les années 1970, luttes féministes obligent, son nom réapparaisse. Jouée en 1873 anonymement au Théâtre royal de Stockholm, La Comédienne est un succès, qui ne sera signé que dix ans plus tard, lors de sa publication en volume. De par sa forme, cette pièce a peut-être un peu vieilli, mais ses réparties pleines d’humour et d’impertinence la préservent de la désuétude, l’attitude d’Ester est un heureux camouflet à tous nos pères-la-pudeur. Au demeurant, le féminisme n’est pas un combat d’arrière-garde, hélas !

Le petit volume se prolonge avec une pièce de Victoria Benedictsson (1850-1888), La Juliette de Romeo. Plus connue sous le pseudonyme de Ernst Ahlgren, Victoria Benedictsson a vécu une histoire d’amour qui s’est très mal terminée avec le critique danois Georg Brandes, dont on n’ignore pas les efforts en faveur d’une littérature émancipatrice. On dit aussi qu’elle a inspiré Strindberg pour Mademoiselle Julie et Ibsen pour Hedda Gabler. La Juliette de Romeo traite de la liberté de la femme, notamment, là encore, lorsque celle-ci est une artiste. Un beau texte, court.

 

* Anne Charlotte Leffler, La Comédienne (Skådespelerskan, 1873), trad. Corinne François-Denève, L’Avant-scène théâtre n°1382-1383, 2015 ; suivi de Victoria Benedictsson, La Juliette de Roméo (Romeos-Julia, 1890), trad. Corinne François-Denève

 

Le Mardi où Morty est mort

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Le Mardi où Morty est mort, du dramaturge Rasmus Lindberg, nous donne à voir un enterrement. Un enterrement avec tous ses à-côtés. Un moment peu ragoûtant, il faut bien le dire, où les pensées brutes des uns et des autres s’exposent. Edith : « Pendant trente ans la vie a été la même et maintenant elle ne sera plus jamais la même. Johan m’a quittée et il a emporté le passé avec lui, et maintenant ce qui me reste c’est l’avenir. » « Merci. Juste un peu de lait. Pas de sucre », lui répond Amanda.

Autre pièce de Rasmus Lindberg, Plus vite que la lumière joue également dans le registre de l’humour à la fois loufoque et grave et, de nouveau, n’hésite pas à mettre un animal en scène (Morty était un chien). Un chat tombe, tombe d’un immeuble et… s’interroge sur les lois de la relativité. Tout comme les divers habitants de cette ville, d’ailleurs, en proie à d’indicibles questionnements, et, finit par se dire le lecteur ou le spectateur, se questionner ainsi, ce n’est peut-être pas plus mal que de penser à s’entretuer ou à nuire à son voisin : « Mon Dieu, toi, tu crois, tu vis dans la conviction que l’être humain est un rayon de lumière dont la trajectoire dans l’univers en expansion permanente ne se courbe devant rien. Mais ce n’est pas comme ça. »

Né en 1980 à Luleå et aujourd’hui metteur en scène au Norrbottensteater, dans cette même ville, Rasmus Lindberg écrit tant pour les adultes que pour la jeunesse. Le style de son théâtre est direct, peut-on dire, et ses personnages semblent se mouvoir dans un quotidien qui ne nous est pas étranger. Humour bouffon et néanmoins, quant au fond, sérieux : difficile de résister même quand, avouons-le, on ne voit pas bien où Rasmus Lindberg cherche à nous emmener.

 

* Rasmus Lindberg, Le Mardi où Morty est mort (Dan då Dan dog, 2008), trad. Marianne Ségol-Samoy et Karin Serres, Espaces 34 (Théâtre contemporain en traduction), 2011 ; Plus vite que la lumière (Ljusets hastighet, 2005), trad. Marianne Ségol-Samoy, même éditeur, 2012

La Nuit est mère du jour

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Un hôtel à demi en faillite au bord de la Baltique. Le gérant alcoolique qui boit en cachette, la mère malade de la poitrine, et leurs deux fils, qui passent leur temps à se quereller. Voici, résumée, La Nuit est mère du jour, pièce de Lars Norén que proposent aujourd’hui les éditions de L’Arche. Les échanges entre les personnages sont vifs, violents, incessants. Que font-ils ensemble ? en vient-on vite à se demander. Ils ne se supportent plus, leur quotidien n’a plus de sens et pourtant… ! Le ressentiment les envahit : « Ce n’est tout de même pas ma faute si ce gouvernement socialiste a rayé toute ma vie et toute mes ambitions d’un coup de plume et s’efforce de ruiner tout ce que nous entreprenons – ce n’est tout de même pas de ma faute », se lamente, par exemple, Martin, le père. Il s’enivre en cachette et ses enfants ne le supportent plus, ils ne supportent plus leur mère non plus et leurs répliques, aux uns et aux autres, sont extrêmement dures et définitives : « …Tuez-le, tuez-le ! » Tout est glauque. Et pourtant, en quelques minutes, tout repart comme avant. Du Lars Norén dans le texte, pourrait-on dire, égal à lui-même, dérangeant au point qu’on ne parvient parfois que difficilement à le suivre.

 

* Lars Norén, La Nuit est mère du jour (Natten är dagens mor, 1982 ; texte français établi par Christophe Perton d’après la traduction de C. G. Bjurström et L. Albertini), L’Arche, 2016

Le chemin de Strindberg

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Publiée en 1898, Le Chemin de Damas I est une pièce importante dans l’œuvre de Strindberg. Écrite juste avant Le Songe, elle rompt avec le naturalisme alors en vigueur. L’important appareil critique qui accompagne aujourd’hui son édition bilingue est signé Annie Bourguignon, professeur émérite en études scandinaves de l’université de Lorraine, et par ailleurs spécialiste de littérature scandinave et de littérature comparée. Annie Bourguignon restitue la pièce dans l’œuvre et la biographie de Strindberg, ne lésinant pas sur les précisions et rappelant que l’expression « chemin de Damas » désigne « une conversion soudaine et spectaculaire », thème cher à Strindberg. Les lecteurs comprendront pourquoi l’écrivain, à sa mort, a été conduit au cimetière par des milliers de socialistes suédois – en dépit de ses retournements et contradictions. « …Que faites-vous ici, au coin de la rue ? » - « Je ne sais pas ; il faut bien que je sois quelque part quand j’attends. »

 

* August Strindberg, Le Chemin de Damas (Till Damaskus I, 1898), trad. Annie Bourguignon, Classiques Garnier (Littératures du monde), 2015