Jeunesse

Alors je me suis mise à marcher

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L’éditeur oublie de le rappeler dans sa brève présentation de l’auteur, mais Kim Fupz Aakeson (né en 1958, par ailleurs cinéaste) a déjà signé de bons albums traduits en français : Grand-père est un fantôme ou Le Monsieur, la dame et quelque chose dans le ventre, illustrés par Eva Eriksson (publiés à L’École des loisirs). Alors je me suis mise à parler rassemble quatorze courtes nouvelles, toutes relatant une anecdote ou un moment crucial dans la vie d’une adolescente. Toutes disent sans dire, en quelque sorte, pour preuve la première, « Entre filles », quand un père, veuf, rentre un soir chez lui avec une femme, laquelle préfère discrètement s’en aller lorsqu’elle fait la connaissance de sa fille. Quatorze nouvelles qui tracent le portrait de jeunes garçons ou de jeunes filles d’une quinzaine d’années, comme les autres, avec des parents et des copains-copines comme les autres aussi et tous les petits problèmes qui vont avec… Sans oublier ces premières fois qui marqueront à jamais :

« - C’était rapide, j’ai dit.

- Tu sais comment c’est, il a répondu, en se battant avec le bouton de son pantalon.

Je me suis levée et j’ai simplement mis ma culotte dans mon sac. J’étais prête à partir avant lui.

- En fait, je vais dans l’autre direction, a-t-il dit en tendant un bras d’un côté.

- Je croyais que tu voulais me raccompagner ? »

 

* Kim Fupz Aakeson, Alors je me suis mise à marcher (Jeg begyndte sådan set bare at gå, 2011), trad. Aude Pasquier, La Joie de lire (Encrage), 2016

 

Udvalgte eventyr og historier/Contes et histoires choisis

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Cette édition bilingue et annotée par Cyrille François (maître d’enseignement et de recherche à l’université de Lausanne) des Contes d’Andersen entend, à partir d’une ancienne traduction française (celle de David Soldi, 1819-1884, écrivain français d’origine danoise, toujours utilisée en dépit des traductions ultérieures, notamment de Régis Boyer et de Marc Auchet), montrer comment l’œuvre de l’écrivain danois s’inscrit, de manière précoce, dans ce qui sera appelée la « percée moderniste » dans son pays. Force est, pour Cyrille François, d’affirmer d’emblée que si les textes de H. C. Andersen « sont célèbres dans le monde entier, (…) on connaît bien mal l’écrivain, confiné au rôle d’auteur pour enfants ». Ce qui est dommage car Andersen a signé une œuvre infiniment plus large, protéiforme, qui a relativement peu vieilli : récits de voyage, récits autobiographiques, romans, théâtre, poèmes. Mais en France, « la notoriété de l’auteur porte exclusivement sur sa production de contes ». L’auteur dépassé, l’auteur écrasé par une partie de son œuvre, ce n’est pas exceptionnel. Andersen en a souffert et en souffre toujours. Les observateurs de la littérature danoise, et nordique d’une façon plus générale, ne peuvent que rendre hommage à sa modernité, tant stylistique que par les sujets traités, et louer comment il a su renouveler le conte en tant que genre (il en a signé 156) et lui donner véritablement ses lettres de noblesse. « Avec des notes mettant les textes en relation avec les œuvres de ses contemporains, l’objectif de la présente édition est (…) d’éclairer le contexte de réception des contes d’Andersen pour rappeler que, s’ils peuvent être lus comme des textes destinés aux enfants, ils sont aussi l’œuvre d’un grand écrivain participant de la dynamique littéraire de son époque. » Grâce à l’introduction et aux nombreuses notes, variantes et annexes débordant d’érudition de Cyrille François, cette édition bilingue permet encore de comparer deux livraisons d’un même texte et de porter un regard aiguisé sur la conception de la littérature à une époque donnée. Un bel ouvrage pour tous les amateurs d’Andersen.

 

* Hans Christian Andersen, Udvalgte eventyr og historier/Contes et histoires choisis (trad. David Soldi ; édition critique Cyrille François), Classique Garnier (Littératures du monde, 22), 2017

La Petite sirène

La petite sirene

Si les traductions tant française (signée David Soldi, 1876) qu’anglaise (Jean Hersholt, 1949) ne sont pas nouvelles, cette adaptation bilingue du conte de H. C. Andersen, La Petite sirène, illustrée par Joseph Vernot, est remarquable. Avec sa chevelure d’ébène qui se déploie dans l’eau, son corps élancé en partie scintillant et terminé par une large nageoire, l’héroïne de ce conte acquiert, grâce au talent de cet instituteur de Besançon, une dimension nouvelle. Joseph Vernot s’inspire de l’Âge d’or de l’illustration, lorsque les livres dits pour enfants devenaient des œuvres d’art grâce à des artistes comme Edmund Dulac (autre célèbre illustrateur d’Andersen), Kay Nielsen (illustrateur de contes norvégiens) ou John Bauer. L’ensemble, dans cet album, est assez sombre, à l’instar des profondeurs de l’océan. Une belle occasion de redécouvrir l’un des plus fameux contes d’Andersen.

 

* Hans Christian Andersen, La Petite sirène (trad. en fr. David Soldi, 1876, et en ang. Jean Hersholt, 1949 ; ill. Joseph Vernot), Scutella, 2016

 

 

 

Que les contes les plus célèbres perdent, une fois publiés, le nom de leur auteur, pourquoi pas ? Ils font partie du patrimoine commun, celui de l’humanité, et la notoriété est peut-être à ce prix. Bien des contes d’Andersen sont depuis longtemps publiés sans que son nom soit indiqué en couverture ou à l’intérieur (quant à celui du traducteur, il peut avoir disparu dans les limbes de l’édition bien auparavant). Que ces contes soient adaptés, on peut dire aussi que c’est de bonne guerre, leur public initial n’est pas toujours celui de la prime jeunesse et la réalité du marché, hier comme aujourd’hui, fait que les contes se doivent d’atteindre avant tout les jeunes lecteurs. Mais qu’ils soient carrément transformés, leur sens initial tourné en ridicule, pour se conformer aux lois de ce dit marché, voilà qui est consternant et attristant. Observons ainsi ce qui est arrivé à La Reine des neiges, à présent produit Disney, avec une intrigue et des personnages qui n’existaient pas dans le conte originel. Si Andersen ne se retourne pas dans sa tombe !...

Contes d’Andersen

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Ce volume comprend une dizaine de Contes de H. C. Andersen (les plus connus), rassemblés et présentés par Gérard Lomenec’h (instrumentiste spécialiste de musique médiévale, auteur d’articles dans la revue Mythologie). Outre l’intérêt de présenter les diverses facettes du talent d’Andersen, qui, on le sait, ne s’adressait pas qu’aux enfants, cet ouvrage offre un choix intéressant des multiples illustrations qui ont agrémenté ces contes. Les noms les plus prestigieux côtoient ceux d’illustrateurs moins connus mais, en l’occurrence, non moins talentueux : Jiri Trnka, Jennie Harbour, Edmond Dulac, Georges Lemoine, Hans Tegner, William Heath Robinson, Theo van Hoytema, et d’autres, beaucoup d’autres. Les choix de Gérard Lomenec’h sont plutôt judicieux. Ces Contes d’Andersen, note-t-il en conclusion de sa préface, « nous révèlent les secrets d’un poète qui sut conquérir l’amitié des princes et le cœur des enfants ».

 

* Hans Christian Andersen, Contes (trad. D. Soldi ; présentation Gérard Lomenec’h), Ouest-France, 2016

Trois contes d’Andersen

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Hans Christian Andersen est toujours l’auteur nordique le plus publié dans le monde et, en l’occurrence, en France. Pour ses contes, la plupart du temps, bien que l’écrivain ait signé quantité d’autres textes. On ne compte plus les albums d’Andersen illustrés avec plus ou moins de talent, tous les éditeurs en possèdent à leur catalogue. Soulignons ici, chez Gallimard, la version de Lionel Koechlin (né en 1948 et auteur d’une centaine d’albums) de trois contes (La Bergère et le ramoneur, Les Habits neufs de l’empereur, La Princesse aux petits pois), dans ce style assez minimaliste aux nombreux à-plats cernés de pointillés qui lui est propre. Entre le dessin de presse (dont il a l’habitude) et l’illustration jeunesse, Lionel Koechlin colle donc bien aux textes d’Andersen.

 

* Hans Christian Andersen, Trois contes (La Bergère et le ramoneur, Les Habits neufs de l’empereur, La Princesse aux petits pois), trad. David Solni, ill. Lionel Koechlin, Gallimard (Giboulées), 2016

Andersen, Les Ombres d’un conteur

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Les biographies de Hans Christian Andersen ne manquent pas, mais celle de Nathalie Fergut (née en 1968) se démarque véritablement et parvient à nous emmener dans la richesse poétique de l’écrivain. Sans, à proprement parler, adopter une démarche biographique, l’illustratrice trace un portrait d’Andersen qui rompt avec celui présenté d’habitude. Sous forme d’un album, nous découvrons ici un Andersen habité par toutes ces âmes étranges que lui a léguées son cordonnier de père. Il va s’escrimer à leur donner vie sur le papier et, grâce à elles, à renouveler le genre du conte (jamais « bécasson », dit Nathalie Fergut). Andersen, on le sait, n’est pas seulement l’auteur de deux cents contes, il a signé également des romans, des poèmes et des récits de voyage, mais sa notoriété s’est faite surtout à partir de ceux-ci. « Lorsqu’on s’intéresse à la vie d’Andersen, ce qui frappe, c’est qu’elle ressemble à un conte de fée classique : le fils de pauvre qui par son courage et ses qualités morales, devient quelqu’un. (…) C’est un peu l’angle que j’ai choisi pour mon album : garder obstinément l’esprit de l’histoire magique, même – et surtout – quand les choses sont terriblement terre à terre… » affirme Nathalie Fergut, qui, non sans raison, s’intéresse ainsi plus aux états d’âme de l’écrivain qu’aux faits qui ont marqué sa vie. Ses illustrations sont majestueuses, elles replacent « Monsieur Andersen » parmi ses propres personnages et ses décors, elles montrent le caractère onirique de l’œuvre et la fragilité de l’auteur, « très touchant ». Sous formes de clins d’œil, elles redonnent à découvrir ces histoires que l’on croyait si bien connaître. Assurément l’un des plus beaux ouvrages aujourd’hui disponibles sur Andersen.

 

* Nathalie Fergut, Andersen, Les Ombres d’un conteur, Casterman, 2016

Les enfants juifs du Danemark

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On trouve, traduits en français, nombre de romans de Jens Christian Grøndahl (né en 1959). Auteur aux talents multiples, il a signé (outre des romans publiés, ici, chez Gallimard, des essais, des pièces de théâtre et des pièces radiophoniques), un émouvant volume pour la jeunesse : Où est partie Nina ? (Med bedstemor i tidens labyrint, 2013 ; trad. Alain Gnaedig, illustrations Claire de Gastold, Gallimard jeunesse, 2014). Au travers d’un récit mêlant fiction et Histoire, Jens Christian Grøndahl parle du statut des Juifs au Danemark pendant la Deuxième Guerre mondiale, quand le pays était occupé par les nazis, et évoque l’action courageuse de toute la population. Grâce à la solidarité d’innombrables Danois anonymes, plusieurs milliers de Juifs, notamment des enfants, purent franchir l’Øresund, gagner la Suède, neutre, et être ainsi sauvés. Pour en savoir plus, il suffit d’emprunter « l’escalier du temps » de ce petit roman aigre-doux.

Sur le même sujet, on peut lire, de Lois Lowry, Compte les étoiles (Number the stars, trad. de l’ang. Agnès Desarthe, L’École des loisirs, 1990). Ou notre roman (élargi à la Suède et à la Norvège), Les Vikings contre Hitler (Thierry Maricourt, Oskar, 2011). 

Guerre

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Certains se souviennent peut-être de la première édition en français de ce texte de Janne Teller, Guerre : sous la forme d’un passeport (comme l’édition danoise), avec à l’intérieur des illustrations de Jean-François Martin. Il est aujourd’hui réédité dans une présentation, hélas, plus classique (et un peu moins cher). Janne Teller (née en 1964 et auteure de plusieurs livres dont certains sont traduits en français : L’Île d’Odin, Viens, etc.) imagine ici que la guerre ne prend plus de lointains pays comme la Syrie ou l’Afghanistan pour cadre mais l’Europe – et la France. « Où irais-tu ? Si les bombes avaient détruit la plus grande partie du pays, la plus grande partie de la ville ? Si les murs de l’appartement que tu habites avec ta famille étaient percés de trous, les vitres brisées, le balcon arraché ? » Transposer les conflits au plus près de ses lecteurs, autrement dit retourner les situations, permet à Jane Teller d’interroger ces lecteurs sur le droit d’asile, l’immigration, la pauvreté, les Droits de l’Homme… En bref, toutes les raisons de s’expatrier. « Vous aviez un bel appartement, deux voitures, une maison de campagne. Maintenant, vous n’avez rien. Vous n’êtes rien. » Le point de vue change : voir la douleur de loin ou la ressentir au plus profond de soi, ce n’est pas la même chose. Remarquons que Jane Teller, qui vient d’une famille de réfugiés austro-allemands installés au Danemark, décrit ici, initialement, une guerre entre pays nordiques : « inimaginable (du moins espérons-le », explique-t-elle en postface. La version française met en scène « un régime autocratique nationaliste à l’idéologie impérialiste ». La guerre, comme une grosse vague bleue marine qui détruit tout ?

 

* Janne Teller, Guerre (Hvisder var krig i Norden, 2002), trad. Laurence W. Ø. Larsen, ill. Jean-François Martin, (Les Grandes personnes), 2015

Tout est politique

« …Je n’ai jamais compris ce qu’il pouvait y avoir de mal à être ‘politique’ dans un monde politique. (…) N’y a-t-il pas quelque chose d’anormal, quelque chose de terriblement, de dangereusement anormal dans le fait que la recherche d’une compréhension de l’autre, à partir d’un sentiment d’empathie face à sa situation, soit perçue comme un signe de politisation ? N’avons-nous pas déjà dépassé les limites de notre propre humanité ? »(Janne Teller, postface in Guerre)

 

Les Copies

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Qui est qui ? Qui copie qui ? On peut disserter longtemps sur ce thème, déclinable à l’envie. Dans un monde qui ressemble en beaucoup de points à celui d’aujourd’hui, Jonas, un adolescent, découvre qu’il est un clone. Autrement dit, une « chose », qui en rencontre une autre prénommée Ian. Les deux personnages vont tenter de fuir : « Nous étions des copies, nous allions mourir, mais nous n’étions pas encore morts. » Signé Jesper Wung-Sung (né en 1971), Les Copies est un roman de science-fiction à lire entre deux épisodes de la série télévisée suédoise Real humans, peut-être.

 

* Jesper Wung-Sung, Les Copies (Kopierne, 2013), trad. Jean-Baptiste Coursaud, Rouergue, 2015