Jonas T. Bengtsson Bengtsson À la recherche de la reine blanche Alex Fouillet Régis Boyer En lisant Saxo Leif Davidsen Le Gardien de mon frère gaia Tove Ditlevsen Ditlevsen Mathias Storch Storch Le Rêve d’un Groenlandais Anne-Cathrine Riebnitzsky Riebnitzsky Les Guerres de Lisa Iben Mondrup Iben Mondrup Jeux de vilains Les Prophètes du fjord de l’Éternité Kim Leine Leine Alain Gnaedig Gnaedig Erling Jepsen Jepsen L’Art de pleurer en chœur Maurice et Mahmoud Hanne-Vibeke Holst Holst prétendant borgen l'héritière Jens Christian Grøndahl Grøndahl Les Portes de Fer Passages de jeunesse

Romans, littérature

Mikaël

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L’écrivain et critique littéraire Herman Bang (1857-1912) a laissé une œuvre variée, que les éditeurs français prennent le temps de nous présenter (parmi une dizaine de titres disponibles en français, signalons Les Corbeaux et Franz Pander aux éditions de l’Élan). Témoin ce roman, Mikaël, publié initialement en 1904, qui n’avait jamais été traduit ici. S’inscrivant dans la veine impressionniste, le personnage central (avec le fameux Mikaël), Claude Zoret, est un peintre français qui n’est pas sans évoquer Claude Monet. Il voue une grande affection à celui qu’il donne pour son fils ou son héritier, Mikaël, Ce roman prenant un milieu très aisé pour cadre (« Ainsi, nous faisons partie des riches, ici en France ») relate leur relation, en réalité une liaison homosexuelle, jusqu’à ce que Mikaël s’éprenne d’une aristocrate russe et trahisse à plusieurs reprises son mentor. « Mort de fatigue – voilà mon état depuis quinze ans », se lamente ce dernier. « Épuisé par cette course perpétuelle contre moi-même. (…) Une course pour créer de grandes œuvres, suivies d’autres œuvres encore plus grandes, suivies d’œuvres plus grandes que toutes les précédentes… jusqu’à cette œuvre suprêmement grande que je ne créerai jamais. » S’inscrivant dans la « percée moderne » chère au critique Georg Brandès, ce livre (à lire, pour ce bouillonnant portrait de peintre, peut-être à la suite de L’œuvre de Zola) a fait l’objet de deux adaptations cinématographiques : par Mauritz Stiller en 1916 et par Carl Theodor Dreyer en 1924.

 

* Hermang Bang, Mikaël (Mikaël, 1904), trad. et prés. Elena Balzamo, préf. Klaus Mann), Phébus, 2012

 

À la recherche de la reine blanche

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Il y a des livres, des romans, qu’on laisse passer parfois, manque de temps ou raison particulière, jusqu’au moment où l’on se dit que c’est bien dommage. Ainsi, À la recherche de la reine blanche, de Jonas T. Bengtsson (né en 1976 et qui se réclame, question littérature, de Per Olov Enquist, Camus et Hemingway). Nous avions lu Submarino, du même auteur, avec une certaine réserve, avions vu le film qui en avait été adapté en 2010 par Thomas Vinterberg, avec plus d’enthousiasme. Et ce roman, À la recherche de la reine blanche, était sorti, sans retenir notre attention. Jusqu’à ce que, donc, nous le prenions en main et commencions à en tourner les pages. Et surprise, Peter, le jeune garçon au centre de l’intrigue, nous touche immédiatement par son regard simultanément naïf et pertinent sur le monde qui est le sien. Il vit seul, dans le Danemark des années 1980, avec son père, un homme qui déménage régulièrement et exerce divers métiers, qui est loin d’être un rustre, qui compte nombre d’amis çà et là, qui sait parler, qui sait embobiner ceux qui peuvent le servir, une sorte d’aristocrate de la marginalité. Un homme qui possède des secrets, comme le découvre peu à peu son fils. « Chaque fois que nous déménageons, j’espère que les cauchemars ne nous suivront pas. (…) Nous emménageons, et pendant un certain temps, ils nous laissent tranquilles. Pendant une semaine, un mois. C’est variable. » L’enfant ne va pas à l’école, il apprend les rudiments de la vie en compagnie de son père et des personnes rencontrées au fil de leurs pérégrinations. Le paternel travaille, au noir peut penser le lecteur. « Ton père est quelqu’un de très intelligent », lui révèle un jour une vieille dame chez qui ils ont élu domicile contre de menus travaux. « J’ai un tiroir entier de coupures de presse, des articles qu’il a écrits pour des journaux et des magazines. Il n’a pas toujours taillé des haies. » Quand la vieille dame meurt, le père récupère les économies qu’elle possédait et déménage de nouveau. Le voilà à présent videur dans un peep-show de la capitale. Peter et lui logent dans la chambre d’un hôtel voisin. Cette première partie du roman n’est pas sans évoquer le chef d’œuvre de Martin Andersen Nexø, Pelle le conquérant, avec cette relation père-fils aussi tendre, aussi chaleureuse que peu conventionnelle. Toujours au Danemark, on peut songer également, pour la proximité affective entre les deux personnages principaux, à Printemps précoce de Tove Ditlevsen, Mais le père finit par être arrêté. Le lecteur retrouve Peter des années plus tard, il habite maintenant chez sa mère et son beau-père. C’est un jeune homme, qui essaie de comprendre l’engrenage familial. Il se rend à l’enterrement de son grand-père, découvre que celui-ci aurait abusé de son père. Rien n’est vraiment dévoilé dans ce roman et le lecteur n’en sait finalement pas plus que Peter, lequel, quand il entre dans sa vie d’adulte, décide de changer de nom. C’est avec un patronyme turc qu’il va obtenir un statut dans le monde artistique. Il dessinait lorsqu’il était enfant, il peint à présent, et la reconnaissance vient. Il retrouve son père, toujours emprisonné, considéré comme irrémédiablement fou. « Il n’est sans doute pas le premier à être devenu un peu zinzin à force de passer son temps la tête dans les livres. » Tout est ici en intelligence et en sensibilité. Un très beau roman initiatique avec une fin un rien déconcertante.

 

* Jonas T. Bengtsson, À la recherche de la reine blanche (Et eventyr, 2011), trad. Alex Fouillet, Denoël (& d’ailleurs), 2013

En lisant Saxo Grammaticus

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Qui d’autre que Régis Boyer pouvait consacrer une étude à Saxo Grammaticus ? Auteur d’un chef d’œuvre en latin et, de ce fait, méconnu d’une bonne part de la gent lettrée, l’écrivain s’inscrit toutefois pleinement dans l’histoire littéraire de son pays. « …Il y a beau temps que j’avais envie de consacrer un petit travail à ce Danois », explique Régis Boyer en introduction, soulignant que La Geste des Danois, œuvre principale de Saxo Grammaticus, est disponible en français depuis 1995, et replaçant l’écrivain au début d’une tradition de conteurs (« le génie conteur du Nord ») qui comprendra H. C. Andersen, Selma Lagerlöf, Knut Hamsun, William Heinesen, Zacharias Topelius, et quelques autres. À l’instar du Kalevala ou, en France, du Roman de Renart, La Geste des Danois est une épopée qu’il ne s’agit pas de prendre au pied de la lettre mais qui se révèle capitale pour comprendre les mœurs, plus que les faits historiques, d’une époque et d’une région du monde. Bien que peu lu même de son vivant en raison de la complexité de sa langue, Saxo Grammaticus (ses dates de naissance et de mort sont approximatives : 1150-1206 ou 1216) est « LE plus grand écrivain danois de son temps et, assurément, l’un des plus grands écrivains européens du Moyen Âge » note encore Régis Boyer.

 

* Régis Boyer, En lisant Saxo Grammaticus, Les Belles lettres (Vérité des mythes), 2016

 

Le Château des étoiles

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Les images, celles qui accompagnent les grands de ce monde, supportent mal la réalité, nous démontre Paul de Brancion dès les premières pages de son roman Le Château des étoiles. L’astronome Tycho Brahé (1546-1601), dont il retrace la biographie, finit détesté par sa femme, qui lui donnera treize enfants – que des garçons : il « la dégoûtait avec ses poils puant la graisse de phoque dont il s’enduisait le corps pour se protéger du froid, et ses ongles longs, sales et cassés ». Il y a heureusement beaucoup d’autres choses à retenir de cet homme certes pas des plus sympathiques mais hors du commun, qui révolutionna la façon d’observer le ciel et les astres et fit l’inventaire de plusieurs centaines d’étoiles. Dans un récit linéaire, Paul de Brancion (né en 1951 et auteur français de plusieurs romans) nous présente d’abord le jeune Tycho Brahé étudiant à Copenhague. Son enthousiasme pour des matières réputées difficiles étonne ses professeurs. Jørgen, son père adoptif, pense en revanche qu’il serait temps qu’un tel jeune homme « à l’esprit éveillé » songe à une véritable carrière, c’est-à-dire entrer dans « le droit, l’administration et la religion ». Tycho Brahé préfère quitter le pays, trop étroit selon lui pour sa curiosité intellectuelle. En Allemagne, il suit des études de droit avant de replonger dans l’astronomie, osant s’affronter aux plus grands esprits : « Il avait longtemps cherché à élaborer un système qui pût intégrer les théories de Copernic sans pour autant abandonner la fixité de la Terre qui était à ses yeux indiscutable. » Il retourne au Danemark et, sous les auspices du roi Fredrik II qui lui est très favorable, s’établit sur l’île de Vaine (Hveen), face à Helsingør, dans le détroit de l’Öresund. Là, il fait bâtir un château et un observatoire, que l’on peut encore visiter aujourd’hui, et se livre à des supputations sur les étoiles et le mouvement des astres et s’interroge sur la réfraction de la lumière, avant de passer le flambeau à Johannes Kepler. « Le ciel grâce à Tycho Brahé s’est largement étendu… » Dans une langue à la fois riche et fluide, Paul de Brancion restitue dans ce roman, Le Château des étoiles, le portrait d’un homme auquel l’astronomie est toujours redevable en dépit de sa persistance à croire que « le Soleil tourne autour de la Terre et non l’inverse » et à voir en tout phénomène la main de Dieu.

 

* Paul de Brancion, Le Château des étoiles, Phébus, 2005

 

Pays des ombres

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(in Bulletin du Cercle suédois de Lille/Svenska klubbens klubblad n° 11, 2011) 

Auteur d’une biographie romancée un peu décevante, selon nous, de H.-C. Andersen (Le Voyage en bleu), Stig Dalager offre, avec Pays des ombres, un remarquable roman. Tout commence le 11 septembre 2001, à New York. « C’est le matin. Que se passe-t-il ? Combien de temps l’été va-t-il continuer à repousser l’arrivée de l’automne en laissant le soleil régner ainsi ? Il est rare de voir un ciel aussi bleu au-dessus de New York un jour de septembre. » Un avocat pénêtre dans l’une des tours en feu du World Trade Center pour sauver sa compagne. Il y parvient, au prix de risques énormes, mais sa vie dorénavant ne sera plus la même. D’autant plus qu’il est amené à défendre un homme, d’origine arabe, accusé de l’assassinat d’un joaillier juif. Stig Dalager signe là un excellent roman, complexe, déroutant, sur une triste page de notre Histoire contemporaine.

 

* Pays des ombres (Skyggeland, 2007), trad. Catherine Lise Dubost, Gaïa, 2009

* Le Voyage en bleu (Rejse i blåt, 2004), trad. Anne-Charlotte Struve, Actes sud, 2005

Le Gardien de mon frère

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On connaissait Leif Davidsen comme écrivain jouant habilement sur deux genres : le roman policier et le roman d’espionnage (cf. Le Dernier espion, L’Épouse inconnue, À la recherche d’Hemingway, etc., tous publiés chez Gaïa). Dans Le Gardien de mon frère, le Danois nous livre un volume qui n’est ni l’un ni l’autre, qui est, tout simplement, un grand, un très grand roman prenant pour cadre deux périodes décisives et concomitantes de l’Histoire du XXe siècle : celle de la guerre d’Espagne et celle dite des procès de Moscou.

1937. Magnus, de retour d’Argentine où il était parti pour fuir un père trop autoritaire, est chargé par sa sœur, Marie, de retrouver leur frère Mads, engagé en Espagne dans les Brigades internationales. Le directeur d’un journal « bourgeois » l’accrédite et Magnus débarque parmi les Républicains. Il retrouve rapidement Mads, mais sans parvenir à le convaincre de rentrer au Danemark. Le cadet a pour missions de saboter l’avancée franquiste et y perdra la vie. Dans le même temps, Magnus, jeune homme que la politique laisse plutôt froid, rencontre Irina, photographe pour la presse soviétique, qui retourne précipitamment à Moscou car son père, haut dignitaire du régime, et son frère ont été arrêtés.

La tragédie est là, on la devine, il ne saurait en être autrement avec de tels protagonistes et en une telle époque. Leif Davidsen nous entraîne avec émotion dans une Histoire dont les soubresauts n’ont pas fini d’agiter notre monde. Une puissante nostalgie sourd également des pages de ce livre très documenté, à l’instar des précédents de Leif Davidsen : il fut un temps où des hommes et des femmes pensaient qu’il était possible de rendre le monde plus juste, plus humain, qu’il était louable de se battre pour cette cause. Leurres et couleuvres, dirait l’autre, et pourtant !

 

* Leif Davidsen, Le Gardien de mon frère (Min broders vogter, 2010), trad. Monique Christiansen, Gaïa, 2014

La Mort accidentelle du patriarche

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Les romans de Leif Davidsen sont toujours de grands romans. Intelligents, complexes, ils entraînent les lecteurs dans les coulisses de la politique mondiale, prioritairement en Russie et dans les pays de l’ex-bloc de l’Est. Le dernier, La Mort accidentelle du patriarche, se déroule aujourd’hui. Il prend pour cadre le Groenland, dans un premier temps, où Adam Lassen, célèbre présentateur météo sur une chaîne de la télé nationale danoise, participe à des émissions destinées à faire prendre conscience aux téléspectateurs des effets néfastes du réchauffement climatique. Quand il apprend la mort de son frère jumeau, Gabriel, il file à Moscou, où celui-ci était l’un des plus proches collaborateurs du patriarche de la Russie orthodoxe, retrouvé mort dans son lit. Gabriel, lui, a été agressé très violemment dans une petite rue de la capitale russe le lendemain. Adam met vite en doute la version officielle, un crime crapuleux parmi tant d’autres. « …J’ai juré que je découvrirais ceux qui l’avaient assassiné, même si ce devait être la dernière action de ma vie. » Passé et présent toujours intimement liés, en Russie peut-être plus qu’ailleurs, il en vient à s’intéresser à la vie de ses propres parents : hommes d’affaires danois, son père avait rencontré, dans les années 1970, une jeune harpiste employée dans un grand restaurant à Moscou, ville dans laquelle il se rendait régulièrement, et leur mariage fut d’abord impossible. Anastasia n’avait pas le droit de quitter son pays, « paradis soviétique pourri », et quand elle y parvint, au terme de conciliabules innombrables et d’actions des uns et des autres que son fils Adam ne cerne toujours pas, elle fut considérée comme « traitre à sa patrie » et ses parents perdirent leur logement et leur emploi et moururent prématurément. Adam apprend également que son frère était peut-être agent double. Enquêter sur ses meurtriers l’oblige à prendre des risques qu’il ne présumait pas et le ramène au Groenland, où pointent les intérêts stratégiques russes, le gaz et le pétrole constituant en effet les deux piliers économiques du pays d’un certain président Popov ( !). Un roman passionnant, comme tous ceux de Leif Davidsen, qui ne nous révèle sans doute pas combien le prétendu communisme soviétique fut monstrueux – qui l’ignorerait encore ? – mais qui, au travers de plusieurs fortes destinées, nous en montre les rouages : hier, certes, et jusqu’à aujourd’hui, relayés (et ne craignons pas les pléonasmes) par un nationalisme outrancier assorti d’un capitalisme mafieux.

 

* Leif Davidsen, La Mort accidentelle du patriarche (Patriarkens hændelige død, 2013), trad. Monique Christiansen, 2016

Printemps précoce

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En français, existe-t-il encore un titre de Tove Ditlevsen disponible, neuf s’entend, en librairie ? Printemps précoce ? Auteure de poèmes, d’essais et de romans, l’écrivaine danoise (1918-1976) est oubliée ici, moins dans son pays où elle continue à être lue. Dans sa préface à Cherche mari, l’écrivain Henrik Stangerup la compare à Hans-Christian Andersen : « Vulnérable comme Andersen, et comme lui incapable de renier l’enfant qu’elle portait au fond d’elle-même, dans ses romans, dans ses essais, ses poèmes, elle ne chercha jamais à nourrir ses lecteurs de solutions toutes faites. » Stangerup rappelle aussi qu’elle fut « la plus aimée de tous les écrivains de sa génération ». C’est à un autre Andersen que, nous, nous la comparerons : Martin Andersen Nexø (1869-1954), qui signa notamment Pelle le conquérant (réédité en 4 volumes chez Gaïa, en 2003). Martin Andersen Nexø qui, dans ses divers romans, sut présenter la vie des prolétaires de son époque, leurs espoirs et leurs souffrances, et en faire de véritables figures littéraires. Même exercice, également réussi, de Tove Ditlevsen dans un livre comme Printemps précoce. Là, c’est le Copenhague ouvrier du lendemain de la Première Guerre mondiale qu’elle met en scène, essentiellement au travers de deux personnages : une petite fille de six ans, qui rêve de devenir poète, et son père, qui s’exerce à tous les métiers, selon ce qu’il trouve. Bien sûr, d’autres s’installent et influent sur l’humeur et l’avenir de la fillette – Tove elle-même. Mais toujours cette relation, déterminante : « Au plus profond de mon enfance, il y a mon père et il rit. Il est gros, noir et vieux comme le poêle en faïence, mais je n’ai rien à redouter de lui. Tout ce que je sais à son propos va de soi, et si je veux en savoir plus, je n’ai qu’à le questionner. Il ne me parle pas de lui, car il ne sait pas ce qu’il faut dire à une petite fille. » Il est socialiste et pense que l’émancipation de la classe ouvrière se fera par les livres. Ou, tout au moins, que les livres y contribueront grandement. Tove l’écoute. Elle lit. Écrit. Elle est une femme qui entend affirmer sa voix. C’est ce parcours d’autodidacte qu’elle conte dans Printemps précoce, un livre bouleversant. Tove Ditlevsen s’est suicidée le 8 mars 1976.

 

* Printemps précoce (Det tidlige forär, 1967), trad. Frédéric Durand, Stock (Bibliothèque cosmopolite), 1993

* Visages (Ansigterne, 1968), trad. Danièle Rosadoni, Stock (Nouveau cabinet cosmopolite), 1996

* Cherche mari (Vilhelms vaerelse, 1973), trad. Raymond Albeck, Le Sagittaire, 1977

Passages de jeunesse

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Dire que les romans de Jens Christian Grøndahl ne nous touchent qu’à moitié n’est pas méchant. Nous les trouvons trop bien construits, en général, manquant d’un brin de folie en dépit de leurs thèmes souvent pertinents. C’est pourquoi nous sommes plus sensibles à ces souvenirs rassemblés dans Passages de jeunesse (trad. Alain Gnaedig, Mercure de France, 2010), quand l’auteur danois évoque son enfance à Copenhague et ses rapports avec ses parents, et qu’il digresse allègrement pour emmener le lecteur vers ce sud cher aux Nordiques privés de lumière et de chaleur une bonne partie de l’année et dans le monde artistique qu’il fera sien à l’âge adulte. « …L’endroit d’où l’on vient, cet endroit qui forme et qui marque, n’est peut-être pas une série de lieux sur une carte, mais certains instants et certaines rencontres des années de l’enfance, des jours et des moments précis de la journée où l’esprit s’est accordé avec le monde extérieur et, dans le même souffle, est devenu conscient de lui-même. » Quel labyrinthe, la tête d’un écrivain ! nous explique ici Grøndahl. Livre ambitieux, que cette autobiographie, livre que l’on n’a pas envie de refermer trop vite. 

 

* Jens Christian Grøndahl, Passages de jeunesse, trad. Alain Gnaedig, Mercure de France, 2010

Les Portes de Fer

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Si nous ne contestons pas le fait que Jens Christian Grøndhal soit l’un des écrivains danois les plus importants d’aujourd’hui, force nous est d’affirmer que nombre de ses romans ne nous convainquent pas totalement. Pourtant, son dernier, Les Portes de Fer, est une œuvre qui réussit à nous émouvoir. Au travers différents âges de sa vie, le narrateur explique l’orientation que diverses rencontres féminines ont donnée à celle-ci. Né dans une famille modeste de la banlieue de Copenhague, il s’éprend d’abord de la fille de sa professeure d’allemand, lui qui apprend cette langue pour pouvoir lire Marx dans le texte, et la rejoint à Berlin. Mais elle le snobe, provoquant son premier chagrin d’amour. D’autres femmes vont peupler son existence sans jamais, comprenons-nous, le rendre vraiment heureux. « …Peut-être que cela ne m’intéressait pas de devenir heureux. De toute façon, ce mot-là était trop poisseux. Le sens de la vie, était-il d’être heureux ? » Oui ? Pas forcément, répond le narrateur, menant une quête existentielle qui ne se termine même pas à la fin de l’ouvrage lorsqu’une nouvelle rencontre avec une femme deux fois plus jeune que lui fait naître sa mélancolie. « Le bonheur, c’était d’exister, d’être nous-mêmes. C’est tout. Il fallait se battre pour le sens. On arrivait dans la vie sans savoir ce qu’était ce sens. Et on ne le trouvait peut-être jamais. (…) Ne s’agissait-il pas de le prendre à bras-le-corps ? » Tout semble à la portée de ce personnage, intelligent et doué de beaucoup de sensibilité, mais à peine s’élance-t-il dans une direction qu’il se met à piétiner, voire à reculer, peut-on penser, et finalement il opte pour une sage carrière de professeur dans la capitale. L’ascension sociale a fonctionné ni plus ni moins que raisonnablement dans ce Danemark des années 1970 à aujourd’hui. Les femmes qui jalonnent sa vie ne lui ont apporté que des sentiments somme toute bien sages, eux aussi. L’art, peut-être, transporte le narrateur vers de plus hauts sommets – mais encore…, car il n’en pratique aucun et ses échanges de vue avec d’autres amateurs sont limités. L’amour, pour ses parents, pour les femmes qu’il a connues, pour sa petite-fille, l’interroge. Il le décline, le ressasse, jusqu’à quasiment l’autopsier. Un roman subtil, dense et attachant.

 

* Jens Christian Grøndahl, Les Portes de Fer (Jernporten, 2014), trad. Alain Gnaedig, Gallimard (Du monde entier), 2016

 

L’Héritière

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La série télévisée danoise Borgen (3 saisons produites par Adam Price, 2010-2012) a rencontré, avec raison, un beau succès, ici. Elle raconte l’ascension d’une femme, Birgitte Nyborg, chef du Parti centriste, qui accède au poste de Premier ministre du Danemark. Nul, parmi ses collègues politiciens, ne lui fait de cadeau. Le roman L’Héritière, de Anne-Vibeke Holst (née en 1959), lui est antérieur d’une dizaine d’années. Il traite du même sujet : le parcours d’une femme qui entend se mêler des affaires politiques de son pays. Trente-cinq ans, mère de deux jeunes enfants et mariée à un homme, militant écologiste, qui s’apprête à partir travailler en Afrique, Charlotte Damgaard a une longue expérience dans le domaine de l’humanitaire. C’est pourquoi elle est contactée par le Premier ministre danois, social-démocrate, qui lui propose de prendre les rênes du ministère de l’Environnement. Une opportunité qu’elle accepte. Avec une idée forte : faire du Danemark le premier « pays vert » au monde. Mais, outre les rivaux politiques même au sein de son propre camp, outre les médias qui, s’engouffrant dans les moindres failles de sa vie, cherchent à la « peopoliser », des lobbies s’opposent à elle, rendant ce projet extrêmement difficile à réaliser. « Peu de Danois naissaient aujourd’hui avec une cuillère en or dans la bouche, mais la plupart en avait une en argent, à laquelle ils n’attachaient pas de valeur particulière, ne se sentant redevable de ce privilège ni envers la collectivité ni envers leur prochain (…). Les Danois étaient tellement gâtés qu’ils ne voyaient plus l’abondance dans laquelle ils baignaient et en demandaient toujours plus. Ils voulaient tout, ici et maintenant. » Mère, femme, responsable politique, L’Héritière ? À lire, pour mieux comprendre le Danemark d’aujourd’hui.

 

* L’Héritière (Kronprinsessen, 2002), trad. Caroline Berg, éd. Héloïse d’Ormesson, 2014

Le Prétendant

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Signé Hanne-Vibeke Holst et s’inscrivant à la suite immédiate de L’Héritière (bon roman relatant les démêlés de Charlotte Damgaard, jeune femme, écologiste, dans le monde du pouvoir politique), Le Prétendant commence par la déroute aux élections législatives de Per Vittrup, Premier ministre danois, et de son parti social-démocrate. Il doit abdiquer. Gert Jacobsen, futur ex-Ministre des finances, est déjà prêt à le remplacer : à la tête du parti dans un premier temps et au pouvoir, éventuellement, ensuite. Seulement, Gert Jacobsen est doté d’un caractère impulsif et violent et frappe régulièrement son épouse. Laquelle ne cesse de lui répéter qu’elle l’aime et s’excuse : « Pardon, c’est de ma faute, je n’ai pas respecté ma promesse. J’aurais dû mieux me tenir. ». Le Prétendant, dont l’action se situe au lendemain du 11-Septembre, est un roman dense, aux problématiques multiples (de la violence faite aux femmes à l’intégration des étrangers), une sorte de turn-over pour une fois subtil. Il expose ce qui est, selon Hanne-Vibeke Holst, qui a longtemps été journaliste politique, « l’essence de la politique danoise : rester au centre et maîtriser le jeu difficile des alliances, tout en faisant en sorte d’obtenir exactement ce qu’on veut, sans que l’adversaire se rende compte qu’on n’a pas cédé sur l’essentiel ». Mais Le Prétendant va bien au-delà du Danemark puisque les revers électoraux, ou les alliances surprenantes ou les calculs personnels, peuvent être observés partout où un minimum de vie politique a lieu. Femmes et hommes sont concernés, bien entendu, mais il apparaît que ces derniers se montrent beaucoup plus virulents dans la lutte pour le pouvoir : « Les hommes ne sont pas des animaux très compliqués. Pour la plupart d’entre eux, seul le pouvoir compte. Il s’agit simplement de gagner. Des titres de grand chelem, des matchs de boxe, des coupes. Des femmes ! » relève Charlotte Damgaard. Parus avant la série télévisée Borgen, ces deux volumes, L’Héritière et Le Prétendant, prouvent que l’action politique, contrairement à ce qui ne cesse souvent de se dire ici ou là, n’est pas forcément rébarbative. Au Danemark comme ailleurs, elle peut animer des hommes et des femmes honnêtes comme elle peut, sans doute plus fréquemment, hélas ! pousser des individus arrivistes et flagorneurs à prendre des responsabilités. Quoi qu’il en soit, la vie politique est à observer de près car si nous ne nous occupons pas d’elle, elle – sous une étiquette ou sous une autre – s’occupera toujours de nous.

 

* Hanne-Vibeke Holst, Le Prétendant (Kongemordet, 2005), trad. Caroline Berg, Héloïse d’Ormesson, 2015

Maurice et Mahmoud

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Le thème est peut-être un peu éculé, une histoire d’amitié entre deux individus que de grandes différences culturelles séparent a priori, et pourtant, le roman de Flemming Jensen (né en 1948), Maurice et Mahmoud, de par son humour, est d’actualité. Maurice Johanssen est comptable. Quand il divorce, après vingt-huit ans de vie commune, sa femme, récupère l’entreprise, qui était si judicieusement à son nom, et le voilà à la porte : de sa maison et de son emploi ! Heureusement, son jeune employé Mahmoud Abusaada, une vingtaine d’années plus jeune, lui propose de l’héberger dans son modeste appartement d’un quartier modeste de la banlieue de Copenhague. Et les gags, dès lors, de se succéder. Mahmoud est musulman. Pour Maurice, c’est une découverte, il n’y avait jamais fait attention puisque ce n’était pas un musulman qu’il recherchait lorsqu’il l’avait embauché. « Quand j’y pense, c’était idiot de considérer Mahmoud comme un étranger. Il était né et avait grandi au Danemark, était allé à l’école au Danemark et parlait bien évidemment sans le moindre accent. Grammaticalement, il s’en sortait bien mieux que n’importe quel présentateur sportif. » Les situations cocasses s’enchaînent, puis les quiproquos lorsqu’une impossible histoire d’amour se noue entre Mahmoud et une voisine pas franchement gagnée. On imagine sans mal une version BD de ce roman, avec Charb comme dessinateur, mais voilà, l’attentat contre Charlie-hebdo nous rappelle que les cons, les cons de toutes sortes, supportent mal l’humour. S’ils ne le comprennent pas, ils devinent combien celui-ci peut les déstabiliser et répondent par la violence, plus dans leurs cordes. La lecture de ce petit roman pourrait leur être recommandée, sans trop d’espoir toutefois, elle leur apprendrait au moins l’humilité – autrement dit, qu’il est vain de combattre l’humour, arme anti-cons par excellence. « …Certains sujets sont si sérieux et délicats qu’on ne devrait pas laisser des personnes dépourvues d’humour y toucher », note d’ailleurs, malicieusement, Flemming Jensen en introduction de son roman.

 

* Flemming Jensen, Maurice et Mahmoud (Mogens og Mahmoud, 2012), trad. Andréas Saint Bonnet, Gaïa, 2013

 

« Le rire est une approche intellectuelle qui redonne souvent aux désagréments de la vie leurs proportions objectives. » (Flemming Jensen, Maurice et Mahmoud)

L’Art de pleurer en chœur

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L’idée n’est pas nouvelle, divers psychologues et psychiatres se sont déjà employés à démontrer que la famille, en tant qu’institution, est une véritable fabrique à maladies mentales. Un cinéaste comme Thomas Vinterberg s’y est exercé dans Festen. Avec L’Art de pleurer en chœur et Sincères condoléances, l’écrivain danois Erling Jepsen reprend le flambeau, maniant pour cela un humour aussi noir que convaincant.

Les parents d’Allan, écrivain et dramaturge, résident dans le sud du Jutland. Il n’a plus de relations avec eux. Jusqu’au jour où il apprend la mort de son père. Il décide d’envoyer une couronne mortuaire ornée des paroles d’usage, « sincères condoléances », puis de se rendre auprès de sa mère pour l’assister dans le chagrin qui, croit-il, la ravage. Mais la femme qu’il découvre se ravit d’être enfin veuve. Elle n’est guère si vieille, espère déménager et disposer enfin d’une salle de bain, c’est une nouvelle vie, affirme-t-elle, qui récompense ses années de malheur auprès d’un époux acariâtre. Allan est décontenancé. Ce père qu’il avait longtemps considéré comme une sorte de bourreau qui terrorisait sa femme et violait sa fille, voilà qu’il va se prendre d’affection pour lui et douter des causes de sa mort : l’affreux bonhomme n’aurait-il pas été assassiné ? Une affection à rebours, difficile à assumer, en opposition totale avec le personnage qu’il croit être devenu. « Il mangeait un peu comme son père, à part qu’il ne posait pas le journal à côté de son assiette, comme le faisait le laitier. Pour le reste, on aurait pu s’y tromper. (…) Allan s’était mis à ressembler à son père avec l’âge. » Terrifiant, à vrai dire.

 

* Erling Jepsen, L’Art de pleurer en chœur (Kunsten at graede i kor, 2002), trad. Caroline Berg, Sabine Wespieser, 2010 et Sincères condoléances (Med venlig deltagelse, 2006), trad. Caroline Berg, Sabine Wespieser, 2011

Les Prophètes du fjord de l’Éternité

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Avec Les Prophètes du fjord de l’Éternité, Kim Leine (né en Norvège en 1961, puis installé au Danemark en 1978, puis, à partir de 1989, séjour de quinze ans au Groenland) plonge le lecteur plus de deux siècles en arrière. Années 1784, 1785… Morten Pedersen Falck a vingt-huit ans, il mène des études de théologie à Copenhague, comme le souhaite son instituteur de père, mais rêve de devenir médecin. Il s’amourache de la fille aînée de son logeur mais rêve surtout d’expériences inédites – sur tous les plans. Quand un évêque lui propose un poste de pasteur dans la colonie danoise implantée au Groenland, il accepte et embarque deux ans plus tard. Traité avec un grand réalisme (l’évocation de ces odeurs de toutes sortes, agréables ou plus souvent nauséabondes, qui imprègnent chaque aspect de la vie d’alors, peut faire penser au roman de Patrick Süskind, Le Parfum), mêlant des scènes quelquefois très crues et des descriptions détaillées de la nature arctique, ce roman manque peut-être d’une chose – le charisme de son personnage principal. Tout au moins au début parce que, au fil des pages, Morten Falk parvient à gagner la sympathie, ou plus exactement l’indulgence, du lecteur, lequel aura sans doute bien du mal à comprendre son comportement (dont, à la fin du volume, cette volonté de retour au Groenland alors qu’il est revenu en Norvège, chez son père, puis au Danemark). Haldora Kragstedt est l’un des autres personnages forts de ce roman : femme du négociant de la colonie, elle se meurt dans ce milieu où ne survivent que ceux qui sont prêts à tout, à toutes les ignominies, pour conserver leur place. Morten mène avec elle une liaison trouble, puis avec d’autres femmes. « L’homme est né libre et partout il est dans les fers », se répète-t-il, tentant de saisir les diverses significations de cette phrase de Rousseau. La Révolution française fait des vagues jusqu’au Danemark et donc jusqu’au Groenland. Le regard du missionnaire est celui non pas d’un homme libre, ce qu’il ne cherche pas à être, mais d’un homme hors du temps – hors de son époque, cette époque à la fois si proche et si éloignée de la nôtre. Un regard de rationaliste, parfois, souvent, et en dépit de son statut, de scientifique, aussi, d’ethnologue. Un roman ample, étonnant, sur l’homme et ses contemporains, sur l’homme et la nature, sur la spiritualité et la réalité…

 

* Les Prophètes du fjord de l’Éternité (Profeterne i evighedsfjorden, 2012), trad. Alain Gnaedig, Gallimard (Du monde entier), 2015

Jeux de vilains

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C’est une histoire d’enfants que conte Iben Mondrup dans Jeux de vilains. Pas une histoire pour les enfants. Une histoire d’enfants à destination des adultes. Une famille danoise s’installe sur la côte ouest du Groenland. Il y a les deux parents et leurs trois enfants, Bjørk, Knut et Hilde. La vie à Godhavn, sur l’île de Disko est complètement différente de celle qu’ils menaient au Danemark. « Mille âmes, des gens vieux et ridés. Et des enfants qui entrent et sortent des maisons, au milieu des chiens qui parfois, quand l’accident doit arriver, se jettent en avant en tirant sur leurs chaînes et en dévorent un. Des hommes en salopettes, en bottes de cuir gras et en gros pulls en laine tricotée et des femmes en gants de caoutchouc, sur le port, sur la route, dans la montagne, avec leurs cheveux de toutes les nuances de noir. » Chacun tente de s’intégrer à la communauté dont la vie, en classe, est rythmée par les arrivées et les départs des élèves, toujours vers le Danemark : « …Tout le monde part à un moment ou à un autre ». Les Danois restent entre eux, « ils se rassemblent et se déplacent en grappes », « ils n’appartiennent pas au corps du village, pas vraiment ». Hilde a quatorze ans, quinze ans, ses seins poussent, elle clame qu’elle n’est plus une enfant mais une adolescente ; Knut, douze ans, préfère la lecture à la chasse avec son père et semble prendre le temps comme il vient ; quant à Bjørk, « petite tête à claques » d’à peine une dizaine d’années, elle aime se frôler nue au corps des garçons de son âge et adore qu’on lui chatouille la plante des pieds. Tous trois grandissent dans l’insouciance, entre complicité, chamailleries et drames. Petits drames, faux drames, la plupart du temps, jusqu’à ce que... Aujourd’hui artiste spécialisée dans la performance, auteure de plusieurs romans, Iben Mondrup (née en 1969) a grandi au Groenland, dont Jørn Riel ou Peter Høeg avant elle nous ont déjà conté les mœurs parfois rudes. Elle restitue l’ambiance de ce pays dans ce roman, Jeux de vilains, qui expose avec une grande sensibilité nombre des enjeux de l’enfance.

 

* Iben Mondrup, Jeux de vilains (Godhavn, 2014), trad. Caroline Berg, Denoël (& d’ailleurs), 2016

Les Guerres de Lisa

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Lisa, la narratrice de ce roman signé Anne-Cathrine Riebnitzsky, est une militaire danoise qui effectue une mission en Afghanistan. Son frère aîné est médecin, dans ce même pays. Un jour, elle apprend que sa jeune sœur a été hospitalisée à la suite d’une tentative de suicide. Elle rentre au Danemark et entreprend, durant le voyage en avion, de se remémorer son enfance et son histoire familiale. Née en 1974, Anne-Cathrine Riebnitzsky a elle-même été militaire en Afghanistan puis conseillère auprès du ministère danois des Affaires étrangères. Les Guerres de Lisa est un roman à la fois tendre et violent. Au centre, une famille danoise dans les années 1990. Le père est violent, la mère instable. « Mon père. Un homme que je ne comprenais pas. Un homme qui ne s’est jamais donné la peine d’apprendre à nous connaître. Qui faisait du mal à ma mère. Qui battait ses enfants et qui rampait pour la reconnaissance d’autrui. » Une mère qui ne vaut guère mieux, qui vient aider son époux lorsqu’il est violent contre ses enfants. Aujourd’hui Lisa affirme ne pas vouloir d’enfant. L’expérience familiale l’a échaudée. Les Guerres de Lisa fait écho aux deux romans de Erling Jepsen, L’Art de pleurer en chœur et Sincères condoléances. On peut penser aussi, bien sûr, au film Festen. Le ton est néanmoins personnel, Anne-Cathrine Riebnitzsky se montre assez pesée, ce n’est pas contre la famille, en tant qu’institution, qu’elle s’élève et encore moins contre la fratrie, qui jusqu’au bout reste unie et solidaire. Le comportement de ses parents ne provoque chez elle pas de véritable colère ni de rejet. De retour au Danemark, elle ne manque ainsi pas de dire bonjour à sa mère, laquelle est fidèle à elle-même. Son secours, Lisa l’a trouvé au sein de l’armée, sans se leurrer trop : « L’armée me sauve (…). Un travail qui, au fond, consiste à étendre le monopole du pouvoir et, en dernier recours, à tuer, voilà ce qui me sauve. J’y trouve une famille. Des gens sur qui je peux compter. Un cadre et des règles. Des louanges quand je fais bien mon travail. » Lisa, ou l’auteur, annonce un choix. Son choix. Qui est respectable mais n’est pas incontestable. Un voyou de banlieue rejoignant la mafia pour ne plus avoir à subir les petites frappes de son quartier : voici à quoi ce choix peut faire songer.

 

* Anne-Cathrine Riebnitzsky, Les Guerres de Lisa (Forbandede Yngel, 2013), trad. Andreas Saint Bonnet, Gaïa, 2016

Dans l’île

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Après être parti on ne sait trop pourquoi du Danemark, où il avait fondé une famille, Erhard Jorgensen exerce la profession de chauffeur de taxi sur l’île de Fuerteventura, dans l’archipel des Canaries. Lorsque débute ce roman, le voici en quête d’une nouvelle compagne car depuis des années il vit seul, quasiment en « ermite », d’où son surnom (et le titre original du livre, Eremitten). « Encore que nouvelle ne soit peut-être pas le terme le plus approprié. Peu importe après tout qu’elle soit nouvelle, jolie, gentille ou amusante, du moment qu’elle est chaleureuse. De celles qui savent s’occuper d’un foyer tout en fredonnant une chanson… » Mais la solitude ne lui pèse pas que plus que cela. La nuit du nouvel an, en rentrant chez lui, il découvre au milieu de la route un véhicule accidenté. Le conducteur a pu s’en extraire, mais a ensuite été dévoré par des chiens errants. Erhard réussit à dérober l’un des doigts de l’homme orné d’une bague, qu’il conserve. Pourquoi ? Ou pourquoi pas ? Et le roman s’étire, s’étire. Cinq cents pages. Thomas Rydahl (né en 1974) signe là un premier ouvrage ambitieux et qui possède incontestablement un univers singulier. « Vieux, grognon et amusant », Erhard ne se résout pas à ce que la mort d’un nourrisson, retrouvé dans un véhicule abandonné sur une plage, soit quasiment passée sous silence par les autorités. Doté d’une empathie qui le pousse à mener enquête à la place de la police locale, il est attachant en dépit de ses travers. « Tu es un homme étrange. Je ne sais pas si tu es le plus bête de la terre ou le plus gentil ou le plus idiot ou le plus intelligent ou tout simplement le plus en dehors de tout. Tu es un point lumineux et un trouble-fête. Tu es une chose et son contraire. Tu es chauffeur de taxi et tu es directeur. (…) Tu es facile à apprécier mais impossible à aimer », lui dit une femme sans le repousser vraiment. Erhard lit, il aimerait faire partager cet intérêt, il a même obtenu la pose d’une étagère pour l’échange de livres sur son lieu de travail, « mais il était seul à l’utiliser et finalement, il avait retiré les livres et les avait rapportés chez lui ». Dans l’île est donné ici ou là comme un roman policier ; c’est assurément un livre qui va bien au-delà. Mais où ? Cette question nous taraude lorsque nous tournons les dernières pages. Nous ne voyons guère ce qu’il faut retenir de ce road movie quasiment en huis-clos. Thomas Rydahl signe là un roman plein de perspectives mais nous semble échouer à les déployer. Dommage et c’est donc avec impatience que nous attendons de lire son prochain roman.

 

* Thomas Rydahl, Dans l’île (Eremitten, 2014), trad. Catherine Renaud, Belfond, 2016

Le Rêve d’un Groenlandais

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Colonie, puis province danoise jusqu’en 2009, le Groenland ne gagnera pas forcément en qualité de vie si le pays ne résiste pas aux multinationales et autres groupes financiers qui entendent profiter de ses richesses, alors que le réchauffement climatique va libérer le fameux passage du nord-ouest, faisant de l’île une escale incontournable et un territoire où divers gisements pourront être exploités. Mais les questions, d’autres questions, se posent pour les Groenlandais depuis longtemps. Pasteur, Mathias Storch (1883-1957) en soulevait déjà dans les ouvrages qu’il fit paraître, notamment celui que les Presses de l’Université du Québec rééditent aujourd’hui, Le Rêve d’un Groenlandais. Première œuvre littéraire publiée en groenlandais, traduit initialement en danois par l’explorateur Knud Rasmussen, ce roman (une succession de scènes de la vie au Groenland à travers le parcours, autobiographie déguisée, d’un jeune homme, Paavia, qui se destine à devenir catéchiste – ou enseignant) milite pour une meilleure éducation des Groenlandais par la fréquentation de l’école. L’égalité entre les Inuits, les Groenlandais et les Danois passait, plaidait Storch, par un accès semblable de tous au savoir. « …Le malheur ici tient à notre ignorance ; tant que nous n’apprendrons pas davantage, nous ne serons pas capables d’évoluer. » À peu près à la même époque, en Europe et en particulier dans les Pays nordiques, des écrivains dits prolétariens tinrent un discours semblable : le savoir est un outil d’émancipation à privilégier. S’il convient, bien sûr, de la placer dans son contexte, un pays colonisé, et sans doute de la débarrasser quelque peu de sa religiosité, l’œuvre de Mathias Storch demeure actuelle, au-delà du cas du Groenland, et montre combien le bien-être d’une société est lié à son niveau d’éducation et de culture. Car « …tant de choses ici ont besoin d’être améliorées ; et celui qui travaillera à une solution sera récompensé. » Et Storch de préconiser, à l’instar, plus tard, d’un Camus en Algérie, une coopération pacifique et égalitaire des autochtones et des colonisateurs, en l’occurrence des Groenlandais et des Danois.

 

* Mathias Storch, Le Rêve d’un Groenlandais (Signagtugak, 1914), trad. du danois Inès Jorgensen (introduction et notes Karen Langgård ; validation linguistique à partir du texte original groenlandais Jean-Michel Huctin), Presses de l’Université du Québec (Jardin de givre), 2016