Romans policiers

Promesse

Unknown 75

Promesse, le dernier roman de Jussi Adler-Olsen, se passe sur l’île de Bornholm, laquelle est plus proche de la Suède, de l’Allemagne ou de la Pologne, que du Danemark, comme le regrette l’inspecteur Carl Mørk. À l’instigation de Rose, l’une des trois membres du Département V, le voici amené à enquêter sur la mort d’une jeune femme une quinzaine d’années plus tôt. Un accident ou un meurtre, plutôt, comme de plus en plus d’éléments le laissent à penser et comme le croyait le policier qui mena l’enquête et qui s’est suicidé après avoir contacté le responsable du Département V et avoir été éconduit par lui ? Carl Mørk est fidèle à lui-même, « révolté, opposé à toute forme d’autorité, provocateur », selon les mots de son propre père. À l’instar des précédents, Promesse est un roman qui se laisse lire avec plaisir. L’humour, en dépit de quelques situations où l’hémoglobine coule (beaucoup moins, toutefois, que dans d’autres romans policiers), est toujours présent et la série du Département V se distingue bien, à ce titre, des autres séries policières en provenance des Pays nordiques. Cette fois-ci, c’est dans une secte new age que nous entraîne Jussi Adler-Olsen, d’abord sur l’île de Bornholm, donc, puis en Suède, sur celle de Öland.

 

* Jussi Adler-Olsen, Promesse (Den graenløse, 2014), trad. Caroline Berg, Albin Michel

Les Filles oubliées

Unknown 87

Ce n’est jamais très bon, quand un éditeur publie un roman, danois ou autre, à partir de sa version anglaise. Cela sent le coup commercial plus que l’amour de la littérature. L’amour de la littérature n’est peut-être pas, certes, ce qui caractérise le mieux un certain nombre d’éditeurs mais en tant que lecteur, ne peut-on espérer que… Bon, cette petite remarque pour indiquer que, traduit de l’anglais, donc, le roman Les Filles oubliées, de la Danoise Sara Blædel, se voit affublé d’une typologie bizarre, des « ǿ », par exemple (pour « ø »), ou des A avec un point au-dessus (à la place du « Å ») qui n’ont pas cours au Danemark mais qui se retrouvent là, de manière systématique, pour faire sans doute encore plus exotique… ! La policière Louise Risk est chargée de diriger l’agence des enquêtes spéciales et s’entoure pour cela d’une équipe que l’on peut qualifier de bras cassés. Dans un bois du Seeland non loin de Roskilde, un corps a été retrouvé et les questions fusent, car la femme, morte depuis une semaine, porte des traces de blessures jamais soignées ; de plus, personne n’a signalé sa disparition, ce qui peut laisser supposer qu’elle vivait recluse. Bientôt, on apprend qu’elle était censée être morte depuis une vingtaine d’années, tout comme sa sœur qui, elle, a disparu. D’autres crimes ont lieu. Un violeur et assassin en série sévirait-il ? Louise Risk s’obstine à enquêter, à l’encontre de son chef qui lui suggère de clore au moins le premier dossier. De lecture facile, Les Filles oubliées n’est pas un roman qui fera date dans le genre, basé essentiellement sur une énigme au caractère sordide. Relevons que Sara Blædel (née à Copenhague en 1964) a signé d’autres volumes avec la même enquêtrice.

 

* Sara Blædel, Les Filles oubliées (2011, trad. de l’ang. Martine Desoile), Terra nova, 2015

 

La Femme secrète

Unknown 213

Un roman policier, La Femme secrète ? Un roman d’aventure, plutôt, car l’intrigue est riche de rebondissements divers et la police n’a qu’un rôle secondaire. Louise est restauratrice sur l’île de Christiansø, près de celle de Bornholm, et vit depuis deux ans et demi avec Joachim, un écrivain. Lorsqu’un homme fait irruption en l’appelant Hélène et qu’il prétend être son mari, elle affirme ne pas comprendre. Mais la police est avisée et les faits vont s’imbriquer inéluctablement. « Elle n’est rien en elle-même, elle est la personne la plus affreusement dénuée d’identité au monde… » Serait-elle, comme l’affirme Edmund, cet homme qui se dit son époux, une riche héritière mère de deux jeunes enfants ? Pourquoi a-t-elle perdu la mémoire ? La Femme secrète serait-elle « …une histoire de grand amour déçu » ? Signé Anna Ekberg (pseudonyme de Anders Rønnow Klarlun et Jacob Weinreich qui ont déjà utilisé conjointement le pseudonyme de A. J. Kazinski), ce roman commence bien mais l’intrigue nous semble beaucoup trop dense, avec ces deux enquêtes parallèles menées et par Louise et par Joachim. « C’est à la fois une histoire de disparition et une énigme. » Ajoutons que Joachim reçoit des coups, beaucoup de coups, et se remet toujours étonnamment vite sur ses jambes. Il y a des règles dans l’écriture d’un thriller, c’est vrai, mais quel dommage que les auteurs ne s’en libèrent pas plus. Les bagarres et les rebondissements nuisent à la lecture d’un roman que nous pourrions classer, sinon, parmi ceux de bien bonne qualité. Mais sans doute s’agit-il plutôt d’un scénario – comme, au demeurant, les deux titres précédents signés A. J. Kazinski. (Pour l’anecdote, relevons les diverses allusions, ici, au tout premier polar au monde, Le Prêtre de Vejlbye du Danois Steen Steensen Blicher.)

 

* Anna Ekberg, La Femme secrète (Den Hemmelige kvinde, 2016), trad. Hélène Guillemard, Le cherche midi (Thrillers), 2017

Le Graphique de l’hirondelle

Product 9782715235458 195x320

Biologiste et journaliste culturelle au magazine danois Femina, Sissel-Jo Gazan est l’auteure de plusieurs ouvrages – son premier roman publié date de 1995. Les Plumes du dinosaure (Le Serpent à plumes, 2011), va bien au-delà du genre policier et a été, à juste titre, couronné par différents prix au Danemark et ailleurs.

Le suivant, Le Graphique de l’hirondelle, voit de nouveau Søren Marhauge mener l’enquête. Il vit à présent avec Anna Bella et Lily, sa fillette de cinq ans. Lui qui avait été promu au grade de superintendant, vient de donner sa démission. Il souhaite être rétrogradé car il est excédé de ne pas intervenir sur le terrain. Un professeur, Kristian Storm, est retrouvé pendu dans un local de l’université, là où précisément travaille Ana. Un suicide ? Alors qu’il était en train de conclure une importante recherche sur les effets secondaires de certains vaccins ? Ses états de service ne donnent plus à Søren le droit de suivre l’enquête mais qu’à cela ne tienne, il fouine et « détricote » ce qui ressemble de plus en plus à un meurtre. Roman dense, presque trop parfois (ah, l’enfance de ce personnage, Marie Skov !), roman passionnant comme l’était Les Plumes du dinosaure. Il y a un meurtre, il y a une enquête, et même bientôt une double enquête mêlant cette chercheuse, Marie Skov, bras droit de Kristian Storm. Il y a, surtout, cette description du monde universitaire et scientifique, qui perd son âme lorsqu’il se confronte à celui de l’industrie et de la finance. « Depuis 2006, Kristian Storm a continuellement alerté l’OMS. Mais ses observations n’ont jamais été prises au sérieux. Pourquoi ? Parce que le programme de vaccination de l’OMS est devenu une politique planétaire – et comment critiquer quelque chose qui a été mis en place depuis aussi longtemps » Dommage, cependant, que tout se termine si bien, ce qui nous semble rarement être le cas dans la réalité !

 

* Le Graphique de l’hirondelle (Svalens graf, 2013), trad. Nils C. Ahl, Mercure de France (Noir), 2015

Le Détective chauve

Couv detectivechauve

Signée Anna Grue (née en 1967), la série policière qui met en scène Dan Sommerdahl, dit le Détective chauve, n’est sans doute pas la plus originales des diverses séries signées aujourd’hui par des auteurs originaires des pays nordiques. Mais elle se laisse lire et, de volume en volume, le personnage central finit par acquérir une vraie personnalité. Dans celui intitulé Le Détective chauve (le quatrième de la série), un couple fait appel à lui parce qu’il craint que leur fils, Malthe, soit victime d’un assassinat. Leurs deux aînés sont morts à l’âge de seize ans et vingt sept jours exactement. Deux suicides ? Le couple, un homme politique, vraisemblablement le prochain Premier ministre danois, et son épouse, architecte d’intérieur et écologiste, refuse de le croire. Or, dans peu de temps, ce sera l’âge de Malthe. Dan Sommerdahl, aujourd’hui à la tête de sa propre agence de publicité mais détective privé par ailleurs, lorsque quelqu’un fait appel à lui, est donc embauché pour protéger la vie de l’adolescent. « Peut-être que Malthe sera toujours en vie le 5 juillet quoi qu’on fasse. Mais je ne peux pas non plus rester les bras croisés. Imagine qu’on ne fasse rien et qu’il lui arrive malheur. Tu pourrais vivre avec sa mort sur la conscience, toi ? » interroge-t-il son vieil ami, le commissaire Flemming. Ce dernier accepte de l’aider à condition que le Détective chauve ne donne pas ses sources…. Dan Sommerdahl s’est séparé de Marianne pour suivre Kirstine, une actrice célèbre au centre, un moment, de l’enquête. Puis il retourne avec son ex-femme. Hum ! Le ton est bon enfant et ne va jamais au-delà, c’est dommage.

 

* Anna Grue, Le Détective chauve (Den skaldede detektiv, 2010), trad. Frédéric Fourreau, Gaïa (Polar), 2015

Trophée

Trophee gf

D’emblée, Trophée est un roman qui met mal à l’aise. Le lecteur est confronté à une chasse à l’homme mortelle dans le nord de la Norvège. Quels en sont les protagonistes ? C’est ce que voudrait savoir l’héritière d’un très florissant groupe industriel danois, qui a cru reconnaître son père sur un DVD mettant en scène le meurtre d’un homme. Pour connaître la vérité, elle fait appel à Michael Sander, bientôt quarante-quatre ans et « consultant très particulier en affaires délicates ». En parallèle, Lene Jensen, commissaire à Copenhague, enquête sur l’étrange suicide d’un ancien militaire. Les deux affaires finissent par se rejoindre et prouver l’existence d’un groupe de chasseurs… d’humains ! Bien construit, plein de suspense de la première à la dernière page, Trophée se démarque du reste de la production romanesque noire nordique. L’action, se dit-on une fois le livre refermé, aurait pu prendre d’autres régions de la planète pour cadre. Si tout est très localisé, notamment dans la région de Holbæk, au nord du Saeland, rien n’est spécifiquement danois. Un roman dérangeant, avec une hostilité à toute forme de chasse, et puis cette quasi-affirmation que le pouvoir allié à l’argent finit par rendre les hommes fous.

 

* Trophée (Tropheus, 2013), trad. Caroline Berg, SW Télémaque (Entailles), 2014 

Le Parc

Unknown 88

Dans Trophée, Steffen Jacobsen relatait une déconcertante chasse à l’homme entre le Danemark et l’extrême nord norvégien. Le Parc s’ouvre, comme l’indique le titre, à Tivoli, ce célèbre parc d’attraction au centre de Copenhague. Un attentat le frappe, non revendiqué, bien que tous les regards se tournent vers les auteurs habituels de ce type d’actions : « Nous, Occidentaux, sommes terriblement vulnérables, car personne ne peut se défendre contre un homme ou une femme d’un autre temps, mus par une détermination farouche et pour qui la mort est un détail. » Mots qui résonnent douloureusement, ici, après les attentats de Paris ou ceux de Bruxelles… À Tivoli, l’attentat a fait 1241 morts et les autorités craignent que ses commanditaires recommencent. La commissaire Lene Jensen, qui apparaissait déjà dans Trophée avec son compère malgré lui Michael Sander, n’enquête pas directement sur ces faits mais est intriguée par le pseudo-suicide d’une jeune femme qu’elle connaissait par le biais d’une association de lutte contre le suicide, La Ligne de vie, au sein de laquelle elle intervenait après le suicide de sa propre fille. « (Lene Jensen) s’isolait des autres, ne parlait plus à personne, même pas à ses plus proches amis, tout le monde l’agaçait, elle avait du mal à dormir, elle s’était mise à boire plus que de raison et sa vie lui semblait dénuée de sens. » Cette mort la touche donc particulièrement mais sa hiérarchie lui interdit de poursuivre l’enquête, car la jeune femme aurait été en contact avec le kamikaze de l’attentat de Tivoli et la PET, les Services secrets danois, redoutent qu’elle perturbe son travail d’infiltration. Steffen Jacobsen fait plus penser ici à son compatriote Leif Davidsen qu’à Jussi Adler-Olsen, auquel il est comparé en couverture. Utilisation de l’actualité politique nationale et internationale pour tisser une intrigue assez vraisemblable, traitement proche des faits, entre l’espionnage et le policier… En dépit d’une fin très rocambolesque, un bon roman, avec juste un reproche : les terroristes djihadistes apparaissent ici, pour nombre d’entre eux, comme des sortes de super-héros, extrêmement violents, alors qu’ils ne sont la plupart du temps que de super ratés incapables d’entrapercevoir le monde dans sa complexité et, encore plus (ou encore moins), d’y trouver une place un tant soit peu satisfaisante.

 

* Steffen Jacobsen, Le Parc (Gengældelsen, 2014), trad. Caroline Berg, SW Télémque, 2016

La Peau des anges

Unknown 161

Pas de soucis, il y a les bons et les méchants dans La Peau des anges de Michael Katz Krefeld. Et si les gentils s’en sortent avec pas mal de blessures, les méchants perdent. Banlieue de Stockholm, 2013. Le corps d’une femme, le quatrième, est retrouvé dans une casse automobile. À la place de ses yeux, du plâtre, ce qui donne au cadavre à demi-enterré l’allure d’une statue antique. À Copenhague, Thomas Ravnsholdt, dit « Ravn », passe ses journées à boire. L’ex-inspecteur de police ne se remet toujours pas de l’assassinat de sa femme, non élucidé, un an plus tôt. Il était très bien considéré jusqu’alors. « Il ne renonçait jamais, c’était un battant, consciencieux dans son travail et animé par un sens aigu de la justice. » Mais à présent, il s’enivre jusqu’au jour où le patron d’un bar dans lequel il a ses habitudes lui demande de retrouver la fille de sa femme de ménage. D’origine lithuanienne, Masja n’a pas donné de ses nouvelles depuis deux ans. Sa mère ne sait pas quel métier elle exerçait mais visiblement sa fille disposait d’argent. Thomas rechigne d’abord puis accepte de mener l’enquête, qui évolue entre Copenhague et Stockholm. Quelle crédibilité accorder à ce personnage, en congé du commissariat de Copenhague et sans compétences pour intervenir dans celui de Stockholm ? peut s’interroger le lecteur. N’hésitant pas à faire coup de poing, Ravn découvre tout de même que Masja se prostituait au sein d’un réseau animé par des malfrats venus des pays d’Europe de l’Est et qu’elle aurait été vendue à un psychopathe. Né en 1966, auteur de plusieurs thrillers et réalisateur pour la télévision, Michael Katz Krefeld signe là un roman sans grande originalité (violence, sexe, argent, alcool, drogue), sur un sujet déjà traité de nombreuses fois par d’autres auteurs de polars. Difficile d’y voir, comme indiqué en quatrième de couverte, une enquête dans « le monde impitoyable des laissés-pour-compte des sociétés scandinaves ». Plutôt un correct roman policier à l’ancienne qui utilise le monde de la prostitution comme décor, ou, pourquoi pas, si l’on tient à se montrer bienveillant, un pastiche réussi du genre.

 

* Michael Katz Krefeld, La Peau des anges (Afsporet, 2013), trad. Frédéric Fourreau, Actes sud (Actes noirs), 2017

Le Dernier homme bon

Unknown 214

A. J. Kazinski est le pseudonyme de Anders Rønnow Klarlund, né en 1971, et Jacob Weinreich, né l’année suivante. Scénariste et écrivain, Anders Rønnow Klarlund s’est d’abord illustré à la radio avant de devenir producteur pour la télévision danoise (et, en 2000, a remporté un beau succès avec un long métrage fantastique, Posseded). Il s’est fait connaître avec un roman intitulé Les Dévoués. Scénariste, Jacob Weinreich écrit également des romans, dont plusieurs pour la jeunesse. Première collaboration romanesque entre Anders Rønnow Klarlund et Jacob Weinreich, Le Dernier homme bon est un livre de près de six cents pages (en français). L’action, si elle est rapide, va donc pouvoir se déployer. Ainsi, le lecteur fait connaissance avec Niels Bentzon, qui travaille depuis quinze ans à la Criminelle de Copenhague « dont dix en tant que négociateur » : « ‘Maniaco-dépressif.’ Niels (…) savait pertinemment que c’était le terme (que ses collègues, NDA) employaient à son sujet. Et il savait également ce que cela signifiait, pour eux : complètement timbré. Mais il n’était pas maniaco-dépressif. Il lui arrivait juste d’être un peu excité à certains moments et au fond du trou à d’autres. » L’enquête dont il est chargé se passe en plein sommet sur le climat (2009) dans la capitale danoise. Récemment, de par le monde, trente-quatre personnes ont été assassinées. Leurs points communs ? Les cadavres portaient d’étranges marques sur le dos. Ces individus étaient également censés, tous, œuvrer pour le bien de la société. « Enfin, vous savez, des gens qui venaient en aide aux pays du tiers-monde, des médecins, des bénévoles. » La prochaine victime pourrait être tuée à Copenhague, lors de cette manifestation. Niels Bentzon va s’allier à Hannah Lund, astrophysicienne, pour dénouer une énigme surprenante. Au point que Le Dernier homme bon n’appartient finalement que de loin au genre du roman policier, notamment en raison de son dénouement que nous qualifierons de très ouvert. Pas de coupable déclaré ; quant au pourquoi des crimes découverts, le lecteur ne l’apprendra pas.

 

* A. J. Kazinski, Le Dernier homme bon (Den Sidste gode man, 2010), trad. Frédéric Fourreau), JC Lattès, 2011

Le Sommeil et la mort

Unknown 215

Dans Le Sommeil et la mort de A. J. Kazinski, Niels Bengtzon et Hannah Lund sont mariés, mais leur couple bat un peu de l’aile. Un soir, à Copenhague, Niels est appelé pour dissuader une femme, nue et qui semble être droguée, de se jeter du haut d’un pont. Il échoue et sa mort lui mine le moral. Mais il est convaincu qu’elle était traquée par un homme qui se trouvait dans la foule au bas du pont. Cela fait maintenant quinze ans qu’il officie à la brigade criminelle, dont plus de dix en tant que négociateur. « S’il avait connu une telle longévité à ce poste, c’était parce qu’il était doué pour parler aux gens. Parce qu’il savait écouter, voir et sentir. Même dans les situations les plus extrêmes, comme les prises d’otages ou les tentatives de suicide, au cours desquelles il était confronté à des personnes atteintes de graves troubles psychiques. » Le voici dans ce roman en train de mener une enquête particulièrement éprouvante, qui le met aux prises avec un criminel poursuivant un dessein bien déterminé. Ce criminel « sortit la liste de sa poche. La liste qui contenait les noms de ceux qui avaient été morts pendant plusieurs minutes, avant d’être finalement réanimés. Ceux qui avaient prouvé qu’ils étaient capables de se rendre dans l’au-delà et d’en repartir. Ceux qui avaient fait l’expérience de la mort et qui en étaient revenus avec le message qu’il ne fallait pas la craindre. » Comme dans Le Dernier homme, l’enquête s’affole vers la fin du récit et perd toute crédibilité. Le bon vieux polar reprend le dessus. Dommage.

 

* A. J. Kazinski, Le Sommeil et la mort (Søvnen og døden, 2012), trad. Frédéric Fourreau), JC Lattès, 2013

Troubles

Unknown 86

Copenhague, hiver 2007. De graves troubles agitent le quartier populaire de Nørrebro, depuis que les autorités ont décidé d’évacuer la Maison des jeunes, ce grand squat qui abrite une faune hétéroclite. Une vaste zone est surveillée par la police, qui entend retenir les autonomes venus du Danemark et de toute l’Europe pour en découdre. C’est là, dans le cimetière tout proche où reposent H. C. Andersen Dan Turèll ou Søren Kierkegaard, qu’un corps est découvert. Le policier chargé de l’enquête se nomme Axel Steen, il n’a pas bonne réputation parmi ses collègues car trop souvent en marge, dans ses pratiques, avec la légalité, et vit lui-même dans le quartier. « …L’arrivée d’une affaire était comme un ressort qui se tendait en lui. Oubliée l’angoisse physique. Autant il avait une peur panique de sa propre mort, autant il se réjouissait à la perspective d’une affaire de meurtre. C’était pour lui un refuge, une porte qui s’ouvrait sur une partie de la vie à laquelle on n’avait pas accès autrement, sur une obscurité dans laquelle se cachaient des sentiments, des désirs, des envies et des manques dont personne n’avait connaissance. » Voilà, peut-on dire, un policier qui en veut ! L’enquête s’oriente d’abord vers un crime commis par la police, sur fond de trafic de drogues. Les services de Renseignement qui chapeautent les activités des uns et des autres n’entendent pas laisser Axel Steen marcher sur leurs plates-bandes. Mais au fur et à mesure de l’enquête, les choses se complexifient. Polar intéressant, qui aborde plusieurs thèmes (militantisme d’extrême gauche, trafic de drogue, journalisme, guerre des polices) et montre comment ceux-ci peuvent s’entremêler. Né en 1965, journaliste judiciaire et politique au Jyllands posten puis chroniqueur culturel, Jesper Stein a signé quatre romans mettant en scène Axel Steen ; seul celui-ci est traduit en français.

 

* Jesper Stein, Troubles (Uro, 2012), trad. Jean Renaud, Piranha (Black), 2016

Meurtre dans la pénombre

Unknown 47

Dan Turèll (1946-1993) a toujours été un écrivain reconnu et même adulé au Danemark mais en France, on ne le connaît pas beaucoup et c’est dommage. Sans doute a-t-il été publié trop tôt, ici, alors que la mode du roman policier nordique n’avait pas encore commencé. On trouve de lui trois romans : deux, initialement publiés chez Ginkgo, ont été réédité chez L’Aube, dont l’un sous un nouveau titre (Meurtre à l’heure de pointe et Mortels lundis devenu Minuit à Copenhague) et le troisième, directement publiés chez L’Aube, Meurtre dans la pénombre. Mais la série (intitulée Mordserie) qui met en scène un journaliste jamais nommé, sorte de double de l’auteur, compte treize titres, publiés au Danemark de 1981 à 1990, et au rythme de leur parution, il n’est pas certain que les premiers lecteurs français de Dan Turèll soient encore vivants lorsque le dernier titre sera en librairie. À l’instar de Varg Veum, le privé du Norvégien Gunnar Staalesen, le héros de Dan Turèll est un solitaire, calqué sur certains enquêteurs américains, qui apprécie la gent féminine, l’alcool et le jazz. Il aime aussi émailler ses propos d’humour et ne rechigne pas à se montrer poète lorsque la situation l’exige. La parenté entre les deux personnages est donc patente. Les milieux dans lesquels ils mènent leurs enquêtes diffèrent, Copenhague n’est pas Bergen, mais les marginaux de tous poils semblent les attirer irrésistiblement dans leurs filets. Dan Turèll, heureux mélange d’humour, de poésie et de catastrophe… et assurément l’un des plus séduisants auteurs de romans policiers danois.

 

* Mortels lundis (Mord ved runddelen, 1983), trad. Sophie Grimal et Frédéric Gervais, Le Griot/Ginkgo, 1995 ; rééd. sous le titre Minuit à Copenhague, mêmes traducteurs, L’aube (polar, poche), 2012

* Meurtre à l’heure de pointe (Mord i myldretiden, 1985), trad. Orlando de Rudder et Nils Ahl, Ginkgo, 2003

* Meurtre dans la pénombre (Mord i mørket, 1981), trad. Nils C. Ahl, L’aube (polar), 2013

Noir septembre

1424690158447

Il est toujours dommage que les romans d’une série policière ne soient pas publiés dans l’ordre chronologique. Pas mal d’auteurs ont eu droit à ce traitement, à commencer par Henning Mankell. Aujourd’hui, c’est au tour de la Danoise Inger Wolf. Respecter cet ordre aide pourtant à comprendre l’univers dans lequel évoluent les personnages récurrents, caractéristique s’il en est du roman policier nordique contemporain. Originaire, par son père, de Croatie, et du Danemark par sa mère, Daniel Trokic, le flic au centre des ouvrages de Inger Wolf, exerce aujourd’hui à Århus, la deuxième ville du Danemark. Les meurtres qui y sont commis et qu’il a pour charge d’expliquer, pourraient avoir été perpétrés ailleurs : le récit, selon nous, perd de sa crédibilité. Le fait que dans ces trois ouvrages les meurtriers soient plutôt psychopathes est également regrettable. Pourtant, ces romans sont bien construits et les personnages principaux (Daniel Trokic, donc, et l’équipe de policiers autour de lui) sont attachants. Attendons donc les prochains titres avec curiosité.

 

Nid de guêpes (Hvepsereden, 2011), trad. Alex Fouillet, Mirobole, 2013

Mauvaises eaux (Ondt vand, 2011), trad. Alex Fouillet, Mirobole, 2014

Noir septembre (Sort sensommer, 2006), trad. Frédéric Fourreau, Mirobole, 2014